camPoche



Catalogue 1986-2011

Bernard Campiche Éditeur
25 ans d’édition!
2011. 110 pages. Prix: gratuit
ISBN 978-2-88241-295-9


Biographie

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On garde des lectures adolescentes certains souvenirs qui ressurgissent parfois, au tourner d’une page, nimbés de la magie particulière liée à l’instant de la découverte. L’émerveillement devant la bibliothèque du Nautilus, par exemple, ce lieu secret où un esprit supérieur qui fuit ses semblables a cependant réuni la quintessence de la culture des hommes. Plus tard, ce seront les trésors bibliophiliques imaginés par Borgès, Eco, Calvino, Manguel, voire ceux qu’évoque Zafon dans la vieille Barcelone de L’Ombre du vent; devant chacune de ces bibliothèques mythiques le lecteur revivra l’éblouissement originel. Goût léger du passé, sensation fugace faite d’une odeur d’encre, du grain du papier sous la pulpe de l’index, de l’épaisseur et du poids du volume…
Or ce goût, on le parie, va vous envahir à quelques pages d’ici. Car feuilleter le catalogue de Bernard Campiche, ce Nemo de l’édition, c’est entrer dans une bibliothèque unique, retrouver l’émotion de l’invité admis à voir, à toucher la collection composée par un homme à part. Un esprit indépendant, tout entier voué à son grand dessein. Il n’a cure des convenances et ne se laisse rien dicter.
Son choix d’auteurs, apparemment éclectique, ne doit rien au hasard et tout à une conception exigeante de la littérature; rien aux calculs du marketing et tout à sa vision de la mission que Bernard Campiche s’est fixée dès l’abord (probablement en toute inconscience). N’en déplaise à ceux qui, ne prenant pas au sérieux le grand jeune homme, lui prédisaient l’échec immédiat, il ferait ce qu’il fallait faire et que d’autres ne faisaient plus, ou pas assez.
Éditer de la littérature romande, celle qui est en train de se faire, l’offrir au peuple des lecteurs, afin qu’il s’en nourrisse et la nourrisse. Romande, sa littérature; un peu alémanique aussi, et tessinoise, lorsque les passeurs viennent à manquer à leur devoir. Oui, romande, et non «vaudoise»: même si, pendant treize ans, les médias, surtout genevois, ont dit «le jeune éditeur d’Orbe», il est faux de croire que B. C., cinquante-quatre ans, a donné dans le régionalisme.
Pour lui, cette catégorie n’existe pas, il ne se préoccupe que de la valeur de l’œuvre, telle qu’il la jauge, loin des modes. Ses quelque trois cents titres le prouvent, et sa centaine d’auteurs. D’Abimi et Ansorge à Ziegler (Dominique) et Zwahlen, du roman au théâtre en passant par la nouvelle, la poésie, la chanson et la photo, ils déploient une richesse et une variété de talents telles qu’on cherche comment définir la «ligne éditoriale B.C.É.».
De son propre aveu, cette quête serait vaine; au début, a-t-il dit, il était «soumis à influence» mais s’en est bientôt affranchi pour ne suivre que son intuition. Car sa pratique du métier de bibliothécaire procurait à l’éditeur débutant une connaissance et une expérience précieuses: rien de tel, pour qui élabore sa collection, que de connaître l’autre bout de la filière… on évite alors bien des errements en se fiant à sa voix intérieure plutôt qu’aux conseils du milieu spécialisé: «Mon goût de lecteur a rapidement pris le dessus.»
Vingt-cinq ans après que Bernard Campiche, cheville ouvrière de la revue Écriture, a décidé que, puisque Bertil Galland cessait d’éditer, il allait s’y mettre, nous voici donc face à un paysage littéraire entièrement composé de sa main (littéralement, comme on le sait: «La couverture, le papier, le caractère, c’est moi. Le texte, c’est l’auteur»). Un paysage littéraire dessiné par ses convictions quant à ses écrivains («Le métier d’éditeur est venu tout seul, je ne savais pas que j’avais des compétences au niveau du texte»). Par sa fidélité. Et par son goût immodéré pour la perfection.
Ce souci de la qualité, que lui-même sait «maniaque», saute aux yeux lorsqu’on saisit un livre B.C.É., n’importe lequel: «La couverture, le papier, le caractère»… tout trahit l’obsessionnel. Mais aussi, au fil des pages du catalogue, le nombre de titres des mêmes auteurs, et ces coffrets ambitieux, ces réalisations somptueuses sans espoir de bénéfice; toute la poésie de Chessex, l’Intégrale de Voisard, celle de Monnier, ou encore l’improbable objet qui réunit toutes les chansons de Bühler (avec les partitions!).
Ce qui fascine en outre, dans ces pages, c’est la double volonté non seulement de découvrir de nouvelles voix (par dizaines, y compris grâce au Prix Georges-Nicole, ressuscité par Campiche), mais aussi de couvrir des champs essentiels. C’est pourquoi on trouve Max Frisch, Alberto Nessi, Walter Vogt (dont un cinquième titre va paraître), et Dante An­drea Franzetti, et désormais Alex Capus: il fallait absolument offrir ces œuvres aux lecteurs francophones. En veillant souvent, de plus, à les faire traduire par des auteurs de la maison.
C’est pourquoi, aussi, ce catalogue abonde en théâtre, obstinément publié pour que cette richesse-là soit largement accessible. Comme sont accessibles grâce aux formats Campiche de poche tant d’œuvres déjà classiques ou qui le deviendront peut-être un jour. Une septantaine de prix, du plus modeste au «petit Goncourt» (le Prix des Libraires), ont couronné des livres parus à l’enseigne B.C.É.; six Prix des Auditeurs, quatre Schiller, des Rambert, Dentan, Budry, Rod, Ramuz… comme des promesses d’éternité, et en tout cas une éclatante reconnaissance.
Oui, c’est une irremplaçable collection qu’en obstiné découvreur, navigateur au long cours sans maître ni doctrine, l’ancien bibliothécaire a composée et complète inlassablement. Avec ses auteurs, qu’il aime sans jamais rien céder de son exigence perfectionniste. Par respect pour leurs lecteurs, d’aujourd’hui et de demain.


Jacques Poget



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