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On
garde des lectures adolescentes certains souvenirs qui ressurgissent
parfois, au tourner d’une page, nimbés de la magie particulière liée à
l’instant de la découverte. L’émerveillement devant la bibliothèque du
Nautilus, par exemple, ce lieu secret où un esprit supérieur qui fuit
ses semblables a cependant réuni la quintessence de la culture des
hommes. Plus tard, ce seront les trésors bibliophiliques imaginés par
Borgès, Eco, Calvino, Manguel, voire ceux qu’évoque Zafon dans la
vieille Barcelone de L’Ombre du vent;
devant chacune de ces bibliothèques mythiques le lecteur revivra
l’éblouissement originel. Goût léger du passé, sensation fugace faite
d’une odeur d’encre, du grain du papier sous la pulpe de l’index, de
l’épaisseur et du poids du volume…
Or ce goût, on le parie, va vous envahir à quelques pages d’ici. Car
feuilleter le catalogue de Bernard Campiche, ce Nemo de l’édition,
c’est entrer dans une bibliothèque unique, retrouver l’émotion de
l’invité admis à voir, à toucher la collection composée par un homme à
part. Un esprit indépendant, tout entier voué à son grand dessein. Il
n’a cure des convenances et ne se laisse rien dicter.
Son choix d’auteurs, apparemment éclectique, ne doit rien au hasard et
tout à une conception exigeante de la littérature; rien aux calculs du
marketing et tout à sa vision de la mission que Bernard Campiche s’est
fixée dès l’abord (probablement en toute inconscience). N’en déplaise à
ceux qui, ne prenant pas au sérieux le grand jeune homme, lui
prédisaient l’échec immédiat, il ferait ce qu’il fallait faire et que
d’autres ne faisaient plus, ou pas assez.
Éditer de la littérature romande, celle qui est en train de se faire,
l’offrir au peuple des lecteurs, afin qu’il s’en nourrisse et la
nourrisse. Romande, sa littérature; un peu alémanique aussi, et
tessinoise, lorsque les passeurs viennent à manquer à leur devoir. Oui,
romande, et non «vaudoise»: même si, pendant treize ans, les médias,
surtout genevois, ont dit «le jeune éditeur d’Orbe», il est faux de
croire que B. C., cinquante-quatre ans, a donné dans le régionalisme.
Pour lui, cette catégorie n’existe pas, il ne se préoccupe que de la
valeur de l’œuvre, telle qu’il la jauge, loin des modes. Ses quelque
trois cents titres le prouvent, et sa centaine d’auteurs. D’Abimi et
Ansorge à Ziegler (Dominique) et Zwahlen, du roman au théâtre en
passant par la nouvelle, la poésie, la chanson et la photo, ils
déploient une richesse et une variété de talents telles qu’on cherche
comment définir la «ligne éditoriale B.C.É.».
De son propre aveu, cette quête serait vaine; au début, a-t-il dit, il
était «soumis à influence» mais s’en est bientôt affranchi pour ne
suivre que son intuition. Car sa pratique du métier de bibliothécaire
procurait à l’éditeur débutant une connaissance et une expérience
précieuses: rien de tel, pour qui élabore sa collection, que de
connaître l’autre bout de la filière… on évite alors bien des errements
en se fiant à sa voix intérieure plutôt qu’aux conseils du milieu
spécialisé: «Mon goût de lecteur a rapidement pris le dessus.»
Vingt-cinq ans après que Bernard Campiche, cheville ouvrière de la revue Écriture,
a décidé que, puisque Bertil Galland cessait d’éditer, il allait s’y
mettre, nous voici donc face à un paysage littéraire entièrement
composé de sa main (littéralement, comme on le sait: «La couverture, le
papier, le caractère, c’est moi. Le texte, c’est l’auteur»). Un paysage
littéraire dessiné par ses convictions quant à ses écrivains («Le
métier d’éditeur est venu tout seul, je ne savais pas que j’avais des
compétences au niveau du texte»). Par sa fidélité. Et par son goût
immodéré pour la perfection.
Ce souci de la qualité, que lui-même sait «maniaque»,
saute aux yeux lorsqu’on saisit un livre B.C.É., n’importe lequel: «La
couverture, le papier, le caractère»… tout trahit l’obsessionnel. Mais
aussi, au fil des pages du catalogue, le nombre de titres des mêmes
auteurs, et ces coffrets ambitieux, ces réalisations somptueuses sans
espoir de bénéfice; toute la poésie de Chessex, l’Intégrale de Voisard,
celle de Monnier, ou encore l’improbable objet qui réunit toutes les
chansons de Bühler (avec les partitions!).
Ce qui fascine en outre, dans ces pages, c’est la double volonté non
seulement de découvrir de nouvelles voix (par dizaines, y compris grâce
au Prix Georges-Nicole, ressuscité par Campiche), mais aussi de couvrir
des champs essentiels. C’est pourquoi on trouve Max Frisch, Alberto
Nessi, Walter Vogt (dont un cinquième titre va paraître), et Dante
Andrea Franzetti, et désormais Alex Capus: il fallait absolument
offrir ces œuvres aux lecteurs francophones. En veillant souvent, de
plus, à les faire traduire par des auteurs de la maison.
C’est pourquoi, aussi, ce catalogue abonde en théâtre, obstinément
publié pour que cette richesse-là soit largement accessible. Comme sont
accessibles grâce aux formats Campiche de poche tant d’œuvres déjà
classiques ou qui le deviendront peut-être un jour. Une septantaine de
prix, du plus modeste au «petit Goncourt» (le Prix des Libraires), ont
couronné des livres parus à l’enseigne B.C.É.; six Prix des Auditeurs,
quatre Schiller, des Rambert, Dentan, Budry, Rod, Ramuz… comme des
promesses d’éternité, et en tout cas une éclatante reconnaissance.
Oui, c’est une irremplaçable collection qu’en obstiné découvreur,
navigateur au long cours sans maître ni doctrine, l’ancien
bibliothécaire a composée et complète inlassablement. Avec ses auteurs,
qu’il aime sans jamais rien céder de son exigence perfectionniste. Par
respect pour leurs lecteurs, d’aujourd’hui et de demain.
Jacques Poget
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