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Paru
chez CEDIPS, en 1970. Revu et corrigé par l’auteur. Postface inédite.
Un roman inspiré par les initiatives xénophobes sur la limitation du
nombre d’étrangers en Suisse, qui a fait grand bruit lors de sa
parution.
La Vermine est un cri de colère. De colère et de douleur.
Ces sentiments ont fait surgir de l’inconscient une idée dont j’ai
découvert depuis lors que c’est un des grands archétypes des immigrés
du monde entier: «Ils nous maltraitent, ils nous insultent, ils nous
humilient, ils prétendent qu’on les vole – il faudrait qu’on parte
tous; ils s’apercevraient que sans nous, leur pays ne marche plus.»
On retrouve ce thème du départ massif dans la littérature, le plus
souvent orale, des immigrés de tous les continents. En 1964, l’écrivain
noir américain Warren Miller en avait fait, lui aussi, un roman. The Siege of Harlem
(McGraw-Hill, New York, 1964) raconte comment tous les Noirs américains
obtempèrent au vœu raciste : ils quittent les États-Unis. Tous. Après
eux, le chaos. On retrouve fréquemment ce même thème chez les
humoristes, et il fait souvent son apparition dans la correspondance
des émigrés, qu’il s’agisse de lettres privées ou de courrier des
lecteurs.
«Il faudrait qu’on parte tous…» – combien de fois n’a-t-on pas exprimé
cette idée dans les réunions des communautés immigrées en Suisses entre
1968 (lancement de l’initiative dite «Schwarzenbach», du nom de son
auteur, James Schwarzenbach) et juin 1970, où la Suisse l’a refusée ?
C’est de là qu’a surgi l’idée de La Vermine. De là et du sentiment d’horreur, d’injustice, que la situation provoquait chez moi.
Cependant, le vrai coup de pouce est venu d’une autre source. Au moment
même où nous étions arrosés de propagande xénophobe, le Département de
Justice et police a fait distribuer gratuitement dans tous les ménages
une publication intitulée Zivilverteidigung ou Défense civile (Albert Bachmann et Georges Grosjean: Zivilverteidigung, Ed. Miles-Verlag, Aarau, pour le compte du Département fédéral de Justice et police, Berne, 1969. 320 pages).
Défense civile,
version française Maurice Zermatten, qui nous parlait longuement du mal
venu de l’étranger, de la guerre psychologique, et qui impliquait que
tous les étrangers et tous les intellectuels (avec accent sur les
journalistes) étaient des ennemis potentiels de la patrie suisse.
Comble de l’opprobre, la version française, adaptée par un écrivain
(par ailleurs officier supérieur de l’armée suisse), Maurice Zermatten,
aggravait encore le rôle de traîtres de l’intelligentzia et des médias.
Le scandale a été tel que cette publication a très vite disparu. Le
public avait été invité à en couper la couverture et à la renvoyer à
Berne en signe de protestation. Des centaines de milliers de
couvertures avaient ainsi été arrachées, et on ne saura jamais combien
de ces petits livres ont fini à la poubelle ou au vieux papier. Une
des protestations les plus bruyantes avait été celle des écrivains
suisses. Max Frisch, Friedrich Durrenmatt, Nicolas Bouvier, Frank
Jotterand, Pierre-Louis Junod, Jean-Pierre Monnier, Ludwig Hohl, Jörg
Steiner, Paul Nizon, etc., une trentaine d’auteurs connus avaient exigé
la démission de Maurice Zermatten, qui présidait la Société suisse des
écrivains.
Dans un premier temps, Maurice Zermatten avait refusé de se démettre.
Pour manifester leur désapprobation, les protestataires ont alors fait
sécession, ils ont quitté la société en bloc et ont donné naissance à
ce qui allait devenir le Groupe d’Olten.
J’avais demandé à me joindre à eux et parlé de mon projet. Plusieurs
d’entre eux ont promis de m’aider et leur avis m’a en effet été
précieux.
Le temps pressait. Je me suis lancée.
Dans La Vermine,
l’invention tient une place limitée. Ce petit roman est le fruit d’un
travail collectif de documentation qui m’a permis de l’écrire en
quelques semaines. Famille, amis et connaissances, écrivains, immigrés
de diverses nationalités, ont épluché pour moi la presse suisse, les
courriers des lecteurs, et la plupart des pensées de Jacques Bolomet
ont été prises dans ce qu’ils ont ramené. Quant aux discours officiels,
je les ai entièrement pris dans Défense civile, de même que l’intrigue
et que pas mal de situations. Avec un coup de pouce final (et décisif)
de Kafka, La Vermine est née.
ANNE CUNEO
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Lisez Anne Cuneo avant d’aller voter…
Éditée en 1970, La Vermine
– sous-titrée une fable – d’Anne Cuneo reparaît sans que l’auteur s’en
réjouisse particulièrement. Explication dans sa postface: «Ce n’est pas
avec plaisir que je l’ai remis en forme, plus de trente-cinq ans après
sa première parution. J’aurais préféré que l’état du monde le rende
inutile, et même qu’il permette qu’on l’oublie.» C’est que dans les
années 70, la Suisse s’agitait autour d’une certaine initiative
populaire fédérale «contre l’emprise étrangère», finalement rejetée par
54% des votants. Mais la méfiance, pour ne pas dire la défiance voire
la haine à l’égard de l’étranger provoquait déjà le malaise en
Helvétie. Aujourd’hui, constate Anne Cuneo, il suffit de remplacer les
Italiens de sa fable sur l’intolérance par les Albanais. Ça fonctionne
toujours… Un petit livre que beaucoup feraient bien de lire toutes
affaires cessantes avant une certaine votation en juin prochain.
JACQUES STERCHI, La Liberté
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