JULIEN BURRI

PRENDRE L’EAU

Roman
2017. 224 pages. Prix: CHF 30.–
ISBN 978-2-88241-430-4


Biographie

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Julien Burri prend le pouls changeant du Léman

L'auteur lausannois livre un beau roman à six personnages, cinq humains et le lac

Paisible, lumineux, ondoyant, agité, tempétueux ou noir: le Léman peut être tout cela. Le dernier livre du Lausannois Julien Burri, qui vient de paraître aux Éditions Bernard Campiche, égrène aussi une palette de nuances, du clair au sombre. Prendre l'eau  commence comme un polar rappelant une tragédie survenue il y a quatre ans en Suisse. Un après-midi radieux au bord du Léman, un jeune couple profite de sa «première plage de l'année». Odile et Simon embarquent dans un canot pneumatique, puis c'est le drame. Elle se retrouve coupée en deux par l'hélice d'un bateau.
Georges, doyen de la rédaction du quotidien L'Aurore, est convaincu qu'il s'agit d'un meurtre. Le lecteur fait sa connaissance trois ans après les faits, au moment du procès du conducteur du bateau. Le journaliste n'a toujours pas pu prouver sa théorie, le seul témoin de la scène demeurant introuvable. Le coupable, un notable local qui a fait valoir une cataracte pour se dédouaner de toute responsabilité dans l'accident, s'en tire à bon compte. L'affiliation avec le roman policier s'arrête ici. Ce qui s'est réellement passé ce jour-là importe moins que ce qui se trame en chacun des protagonistes. Outre Georges, journaliste à l'ancienne qui aime prendre son temps pour enquêter et se trouve finalement remercié par son employeur, on croise le témoin, le survivant endeuillé, mais aussi Monsieur, soit le coupable, et sa femme, Madame.
Enfermés dans leur solitude, tous composent l'image d'une réalité aussi changeante que ce lac qu'ils côtoient quotidiennement. Car le personnage principal, c'est lui, le Léman. La multiplicité des points de vue fait exister autrement cette étendue d'eau, devenue banale pour qui respire à ses côtés. De sa plume fluide et poétique, Julien Burri lui confère une vraie personnalité. Le Léman offre aussi bien un «calme sournois» qu'une manifestation plus bruyante: le lac déglutit, gargouille, expulse de l'air, avant de redevenir «une nuit lisse et brillante». Aussi insaisissable est la vérité. Fanatique des puzzles les plus ardus depuis l'accident, Madame le sait: le lac, au bord duquel est plantée la maison qu'elle partage avec Monsieur, est la pièce manquante. Un paysage lacustre «tellement beau qu'on dirait une image de synthèse», avait remarqué Odile peu avant de mourir. Mais, contrairement à la lisse réalité virtuelle questionnée à plusieurs reprises dans le livre, la peau changeante du lac cache ce qui se joue dans ses profondeurs. Si le roman prend l'eau, c'est donc seulement parce qu'il emmène le lecteur au-dessous de la surface éblouissante du Léman. Dans les demi-vérités, les compromissions et les espoirs déçus. Dans les vies qui continuent après les drames.


CAROLINE RIEDER
, 24 Heures

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Du Léman à vau-l’eau

Il y a un drame, un enquêteur, on croit à un énième polar. Mais Julien Burri n'est pas écrivain à succomber à pareilles sirènes. Son texte est d'une autre eau, poème lacustre qui se prendrait pour un roman noir. Posé sur le miroir du lac, un couple ivre et nu est traversé par l'hélice fulgurante d'un hors-bord. La jeune femme y perd les jambes, puis la vie. Trois ans après, alors que la police patauge, cinq personnages sont convoqués en autant de chapitres flottant dans le sillage de ce meurtre mystérieux. Il y a ce journaliste que le numérique a envoyé à la retraite mais que son instinct de reporter tient debout. Il y a l'amant qui tente de reprendre pied. Il y a l'homme qui a vu l'homme. Puis encore ce coupable évident aux motivations nébuleuses, à l'épouse spleenétique.
Les brumes de Prendre l'eau  sont dissipées avec un soin qui confine au poème, et on se laisse couler dans cette succession de portraits suggestifs parsemés d'indices. Mais l'enquête importe peu, c'est le Léman qui est le véritable centre de gravité de ce texte, «chambre d'écho» où le passé reflue en vagues lentes, mais aussi vastitude magnétique, paysage vide reflétant toute douleur.


THIERRY RABOUD
, La Liberté

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Un extrait de l'œuvre

«C'est ce qu'elle lui avait dit, il y a trois ans, lorsqu'il l'avait sortie de l'eau pour l'étendre au fond du canoë. Sous ses genoux, les jambes d'Odile avaient disparu, tranchées par l'hélice du bateau à moteur. Restaient deux lambeaux de chair. Des images incongrues étaient venues à l'esprit de Simon: des bas de soie ou des ombres. Elle n'avait pas mal. «Il y a quelque chose de bizarre avec mes jambes», avait-elle dit. Le sang formait un nuage dans l'eau, autour du canoë. Il s'était demandé pourquoi le lac leur en voulait. Le bruit du bateau à moteur résonnait encore dans les oreilles de Simon, les vagues désordonnées et glacées lui donnaient la nausée. Là-bas, sur la plage, un homme nu s'était levé et les regardait. Odile avait perdu connaissance.

Il va rentrer chez lui. Au bout de la rue, l'immeuble blanc, à la lisière de la forêt. Le rez-de-chaussée est cloisonné de murs de verre – l'immeuble semble reposer sur le vide, sans lien avec le paysage alentour. Il dépliera l'étendoir métallique pour faire sécher le short de bain et le linge éponge. Suspendra le sac de sport au crochet de la porte d'entrée. Puis il jouera. Cela lui videra la tête. Très tard, il mangera dans la petite cuisine. Dehors, les arbres de la forêt, dans l'ombre, seront depuis longtemps soudés par la nuit.
Il se rasera dans la salle de bains borgne et se couchera sur le lit double. Il a pour habitude de dormir du côté gauche du matelas, jamais du côté droit. Chaque lundi, il retourne le matelas pour éviter qu'à la longue un creux se forme à cette place.»


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