ANNE-CLAIRE DECORVET

UN LIEU SANS RAISON

roman
2015. 432 pages. Prix: CHF 40.–
ISBN 978-2-88241-392-5

Prix Édouard-Rod 2015
Prix du Public RTS, 2016


Biographie

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Marguerite, dont Anne-Claire Decorvet nous conte l’histoire, a réellement existé. Née en 1890, elle vit une enfance bourgeoise, stricte et catholique dont elle mettra toute sa force à se libérer. Elle refuse le mariage arrangé par ses parents, mais celui de sa sœur éveille en elle d’affreux démons qu’elle combat au véronal. Elle s’invente des remords, se sent poursuivie par des voix qui l’accusent et l’insultent.
«Aliénation mentale et dépression mélancolique», assène le médecin. «Votre fille est folle».
Devenue matricule 4470, elle est enfermée à l’asile de Saint-Alban, lieu de toute les misères.
C’est là pourtant qu’au début de la guerre, on envoie les malades de Ville-Evrad. Il n’y a toujours pas de chauffage, pas d’égout et la soupe aux choux est de plus en plus claire. On a froid, on meurt de faim et ce n’est pas une image de style. Les rations s’amenuisent encore quand l’asile recueille des résistants blessés ou en fuite.
La fin de la guerre apporte quelques changements: nouveau personnel, plus de nourriture et enfin une mise en question des soins à apporter aux folles. «Insensiblement, le changement s’est amorcé. Saint-Alban n’est plus ce lieu sans raison dont parlait Éluard, mais le cimetière d’une vision morte de la psychiatrie».
Marguerite, entre ses crises, retrouve son amour de l’art et elle et ses compagnes créent toutes sorte d’œuvres qu’Éluard a admirées lors de son séjour à Saint-Alban et qui séduisent Dubuffet. Il les montrera dans quelques expositions avant de les confier au Musée d’art brut de Lausanne où l’on peut voir, entre autre créations, l’incroyable robe de mariée que Marguerite créa avec de petits bouts de tissu récupérés sur de vieux chiffons.
L’étonnant chemin entre les deux mondes de ces esprits torturés est plein d’enseignements et inquiétant aussi. La frontière est si ténue et si mouvante qu’elle pose des questions aux gens «normaux».

JULIETTE DAVID
,
Le Messager suisse

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Le prix littéraire suisse Édouard-Rod a déjà honoré de grands auteurs tels que Georges Haldas et Yvette Z’Graggen. Cette année, il couronne Anne-Claire Decorvet pour Un lieu sans raison, un roman magistral qui nous raconte la dérive mentale de Marguerite Sirvins. Cette femme, qui vécut de 1890 à 1957, fut une élégante modiste avant d’être internée à l’hospice de Saint-Alban, en Lozère. Revisiter sa vie est prétexte à ouvrir les yeux sur la condition des femmes au début du XXe siècle, ainsi qu’à découvrir la pauvre vie des «fous» contraints à l’isolement dans des asiles insalubres. Un lieu sans raison est un roman sur la folie et sa violence, mais aussi sur la violence faite aux aliénés. Roman sur l’art encore, car Marguerite a été très créatrice durant toute sa vie, elle dessinait, peignait et brodait. Et l’écriture comme art pour l’auteure de ce roman passionnant qui réussit à garder une grande douceur pour raconter l’inimaginable. Elle parvient également à nous donner envie de faire un tour à la Collection de l’Art Brut de Lausanne, qui conserve la robe de mariée que Marguerite réalisa au crochet en utilisant les fils de ses vieux draps…

YANNICK WEBER
, Libraire, Payot Genève Cornavin, Générations-Plus

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Que reste-t-il en effet d'une vie après son passage? Un nom prononcé toujours plus bas, dans la honte ou la fierté, parfois les regrets, le plus souvent dans l'indifférence absolue des humains les uns pour les autres. Une pierre tombale qui s'effrite, une inscription qui s'efface, et pour Marguerite, quelques tableaux brodés dans le tiroir d'un musée ou chez des particuliers.
Mais surtout sa robe, cette vêture d'un corps absent!
Dans le clair-obscur d'un musée, sa robe de mariée emprisonnée dans un carcan de verre et qui n'aura jamais revêtu qu'un mannequin de satin sans tête, abandonnée au rayon des rêves oubliés, la trace hésitante et sans raison de ses doigts de fée et d'un esprit fracassé.

Un lieu sans raison, roman où Anne-Claire Decorvet retrace la vie de Marguerite Sirvins s'achève sur ces lignes qui disent les ténèbres de son destin tragique et la lumière qu'elle parvint à y créer.
Marguerite Sirvins est née le 29 décembre 1890 à La Canourgue, deuxième enfant de Jean Sirvins, agent-voyer, et de son épouse, Alexia, femme au foyer. Le couple eut cinq enfants. Les Sirvins sont originaires de Badaroux, hameau de la vallée du Lot, un peu au nord de La Canourgue et déjà dans la commune de Saint-Germain-du-Teil. Marguerite est née quelques mois avant Augustine Celestine Gineste, devenue Céleste Albaret, gouvernante de Marcel Proust, née au village tout proche d'Auxillac en mai 1891. Elles ont connu dans les mêmes années d'enfance la petite ville lozérienne de La Canourgue, ville active, baignée par les eaux de l'Urugne qui y font tourner les fabriques. Marguerite a-t-elle croisé Augustine dans la rue du Tour-de-Ville et plus tard, a-t-elle croisé Paul Éluard dans un couloir de l'hôpital de Saint-Alban?
Instruite, intelligente et vive, Marguerite manifeste très tôt des dons artistiques qui lui font choisir une formation de modiste. Elle s'émancipe vite et en 1909, quitte jeune la Lozère et sa famille où elle se sent à l'étroit. Elle supportait mal la rigidité de sa mère et sans doute la rigidité provinciale. Elle exerce à Paris diverses activités: vendeuse à la Belle Jardinière, comptable, placière en assurances. Peu à peu sa santé se dégrade. Les premiers troubles psychiques avérés apparaissent en 1920, peu avant le mariage de sa sœur cadette: agressivité, violence, agitation. Les troubles s'agravent après une perspective de mariage inaboutie. Dans les années folles d'après guerre, entre 1921 et 1931, elle se déplace souvent avec ses angoisses et sa douleur entre Paris, Nice et Mende. En 1929, elle ouvre une boutique de modiste à Mende. Les clientes sont rares, ses mauvaises pensées, des voix surgies dans la nuit, l'assaillent. Elle ne trouve pas la paix et renonce au bout de dix-huit mois.
À quarante ans, déprimée, suicidaire, elle est déclarée folle. Hospitalisée une année à Montpellier, elle est transférée à l'asile de Saint-Alban en octobre 1932 pour un très long internement qui dura vingt cinq ans. Ses parents qui l'ont amené à Font-d'Aurelle ne peuvent plus payer un hôpital de grande ville. C'est un asile perdu, un asile ouvert aux quatre vents, un asile de pauvres. Marguerite est au cœur des ténèbres, au cœur du malheur. Prostrée et désœuvrée durant les premières années, elle s'adonne ensuite à la broderie et au dessin et  réalise plusieurs tableaux brodés, dont la Promenade aux trois jeunes filles exposée à Paris dès 1947 par Jean Dubuffet qui a découvert à Saint-Alban des œuvres d'Art brut nées de ceux ou celles que l'on disait fous ou folles: statuettes d'Auguste Forestier, lambris sculpté de Clément Fraisse, tableaux brodés de Marguerite Sirvins.
Vers 1950, elle entame la confection de sa robe de mariée. Pour un jour de noces à venir, elle réalise un dernier ouvrage qui constitue son œuvre majeure. Celle-ci terminée en 1955, Marguerite Sirvins tombe dans une profonde démence et décède le 6 mai 1957. Elle est enterrée auprès de ses parents revenus passer leur retraite à Badaroux.
Enthousiasmé par la robe de mariée de Marguerite Sirvins, confectionnée au point de crochet avec des aiguilles à coudre à partir des fils tirés de draps usagés, Jean Dubuffet intègre cette œuvre, que lui cèdent les religieuses de l'hôpital, à sa collection. Dès la création de la Collection de l'Art brut à Lausanne, en 1976, elle y est exposée de façon permanente. La Collection de Lausanne possède d'autres œuvres de Marguerite Sirvins: ses tableaux faits de fils de soie multicolores brodés sur toile, dont celui reproduit pour l'illustration de couverture du roman (Un sans titre entre 1944 et 1957), des gouaches ou des crayons de couleur sur papier.
Le premier récit de la vie de Marguerite Sirvins nous est venu de Suisse. Sa notoriété y est peut-être plus réelle qu'en Françe même par la Collection de Lausanne. Anne-Claire Decorvet, enseignante de français à Genève, auteure de deux recueils de nouvelles autour de la folie, a entendu parler de Marguerite Sirvins par la robe de mariée. Elle a voulu en savoir plus qu'une notice de musée. Elle a retrouvé deux de ses petites nièces. On leur avait parlé de cette grande tante, mais elles ne savaient pas qu'elle était artiste et que ses œuvres étaient toujours exposées. Elle s'est rendue en Lozère pour consulter des documents d'archives à Mende et à Saint-Alban. Le roman d'Anne-Claire Decorvet est centré sur une personne: Marguerite Sirvins. Son auteure écrit son aspiration à l'indépendance, à la liberté, à être belle, à être aimée, sa recherche du bonheur et son malheur qui la conduit, contre son gré et pour le restant de ses jours, dans un lieu dont le nom faisait frémir en Lozère: Saint-Alban. Anne-Claire Decorvet raconte aussi un lieu: l'asile de Saint-Alban. Les pages sur le quotidien de l'hôpital font découvrir la dureté de l'internement psychiatrique avant la révolution dans l'approche de la maladie et des malades de la seconde moitié du XXe siècle à laquelle les soignants de Saint-Alban contribuèrent de façon novatrice et dont Marguerite bénéficia, mais bien tard, après guerre. Les lourdes portes du château des Morangiès s'étaient refermées sur une dame d'une grande finesse qui bascula dans la vie collective avec «les agitées», subissant le froid, les cris, la faim, la saleté, la puanteur, et de longues heures de désœuvrement par l'abandon où on laissait les internés. Ses états annuels de santé constataient une situation générale stationnaire et les résultats nuls d'un traitement qu'il fallait maintenir. Elle avait été écartée de la société des hommes, mais était-elle soignée? Pendant la seconde guerre mondiale, l'asile reçoit beaucoup de monde: des malades transférés, des personnes qui se cachent. Marguerite s'en est-elle rendue compte?  Elle éprouva  réellement les effets de la guerre par la sous alimentation qui toucha sévèrement les pensionnaires des hôpitaux psychiatriques sous l'État Français. Mais, vers la fin de la guerre, on lui donne un jour de la toile et des fils de couleurs. Marguerite retrouve le goût des étoffes, la vie se réveille dans ses doigts. Elle brode la surface de vieux draps qui s'effacent entièrement sous le fil. Elle s'affaire autant qu'elle peut entre ses trous noirs. Elle brode un monde qu'elle a connue il y a longtemps: l'enfance, la campagne. Elle coud des visages d'enfants qui regardent avec de grands yeux et ont le sourire aux lèvres, des scènes de vie familiale douces et sereines. Ses tableaux ont les couleurs de la joie, d'un bonheur.
Le titre du livre doit être expliqué. Il faut connaître le derniers vers du poème d'Éluard: Le Cimetière des fous. Paul Éluard qui s'est réfugié à Saint-Alban en 1943 a qualifié le cimetière de cet asile de lieu sans raison :

Les inconnus sont morts dans la prison
Leur cimetière est un lieu sans raison
              
Paul Éluard a initié le processus ayant conduit au sauvetage par l'art (précisément par l'art brut, un concept élaboré par Dubuffet en 1945 ) de la mémoire de Marguerite Sirvins. Le poète avait ramené de Saint-Alban trois statuettes d'Auguste Forestier: le Roi fou, la Bête et Un homme à tête de coq qu'il montra à ses amis, Picasso, Queneau ou Dubuffet. Fasciné, Jean Dubuffet se rend dès la fin de la guerre à Saint-Alban pour prendre plus ample connaissance des créations d'Auguste Forestier. Sa collection de l'art brut s'enrichira de l'art des fous de Saint-Alban. Marguerite Sirvins sera alors découverte et reconnue dans son statut d'artiste. Notons qu'Éluard n'a jamais parlé de Marguerite Sirvins qui devait commencer à s'occuper à des travaux artistiques. Rayée de la communauté des hommes par la maladie au point de n'être plus qu'un matricule ( «matricule 4470, mélancolie» , puis le diagnostic définitif «matricule 4470, atteinte de schizophrénie»), Marguerite sera «vengée» par l'art avec ses compagnes d'infortune: «Elle deviendra célèbre et nous serons toutes vengées»  fait dire l'auteure à «Rosa» une autre enfermée. Emmurée à Saint-Alban, puis dans la schizophrénie (les conditions de son enfermement ont dégradé encore plus son état de santé) Marguerite a trouvé un mode d'expression dans la broderie. Ses créations ont été reconnues comme œuvres d'art annulant la malédiction de l'anéantissement définitif dans la folie.
Le roman d'Anne-Claire Decorvert croise plusieurs sujets, la vie de Marguerite, la condition de la femme au début du XXe siècle, la rélégation en asile, l'évolution de la psychiatrie, l'émergence de l'art brut. On reste triste et terrifié devant ce que la vie lui a réservé. Même ce qu'elle a donné par l'élégance de son art ne peut consoler de la lecture d'un tel malheur.

OLIVIER POUJOL
,
Revue du Gévaudan des Causses et des Cévennes

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Comment arrive-t-on à un livre? Par l’attribution d’un prix qui le met en avant, par la visite d’un musée où demeure une robe de mariée qui jamais ne fut portée. Comment en arrive-t-on à écrire un livre sur une jeune femme contrainte des dizaines d’années derrière les hauts murs d’un asile, enfermée dans une maladie qui longtemps ne portera pas de nom, dont le seul souvenir – le travail de ses mains – reste toujours visible, accessible mais mystérieux, mélancolique, préservé par les beaux murs de la Collection de l’art brut de Lausanne. Comment l’écrivain rencontre-t-il son sujet, comment le lecteur rencontre-t-il son auteur?
«Elle a repris mon uniforme et m’a tendu une boîte en carton brun marquée à mon nom: Marguerite Sirvins. J’y ai retrouvé, soigneusement pliées, la jupe et la veste que je portais le jour de mon arrivée, il y a des siècles. Une étoffe au ton chaud, d’un doux jaune safran qui pénètre mes paumes et que je ne reconnais plus. C’étaient les vêtements que portait la Marguerite d’autrefois, celle qui préférait les talons hauts et ne sortait qu’après avoir jeté sur son miroir un sourire vague. Et l’autre visage me souriait pareillement, l’espace d’un instant nous nous regardions, puis je fermais la porte et me jetais dans la vie. Cela fait des mois que je n’ai plus croisé de miroir ni porté d’escarpins, alors je suis restée là, les mains posées à plat sur ma veste, un vide absolu dans la tête.»
Emprunté aux vers de Paul Éluard, écrits en 1943 dans cet Asile de Saint-Alban où Marguerite était enfermée, le magnifique titre – Un lieu sans raison – offre un double sens bienvenu, comme une clef de compréhension pour pénétrer dans un texte complexe, parfois chaotique – maladresse ou écho volontaire à la confusion dont semble souffrir Marguerite Sirvins? Concrètement, y avait-il véritablement une raison de l’enfermer, cette jeune femme qui – arrivée à la trentaine – n’ayant ni enfant ni mari, se laisse aller à quelques crises de violente frustration? En ce début de siècle, austère s’il en est, en particulier pour les femmes, il était tôt fait de les classer dans la catégorie «hystériques» au moindre débordement. Perte de raison, internement irraisonné, cela peut prêter lieu au débat. Un fait qui, lui, ne pourra qu’être approuvé par tous: en aucun cas cet asile – qui porte si mal son nom – n’aurait pu offrir à Marguerite une structure sécurisante.
«Assis face à l’empilement de dossiers trop semblables, le docteur D. sentait sa rage augmentée par l’impuissance. Qui se souciait d’un aliéniste à la retraite rappelé dans cet asile isolé parce que la guerre avait mobilisé tous les médecins? Qui se demandait ce qu’il advenait des fous d’Afrique ou d’ailleurs? Tous s’en foutaient, c’est sûr! On les planquait là pour les dissimuler, les fous, les attardés, les imbéciles et les gâteux, les soustraire à la vue des bien-portants qui, déjà, ne trouvaient pas si facile de vivre. On les enferme et après chacun respire?
Une fureur froide le tenait face à tant de mauvaise foi. Sa casquette de médecin-chef, au fond, c’était celle d’un geôlier, ni plus ni moins. Pourtant le docteur D. refusait de leur servir de bonne conscience, à ceux qui prescrivaient d’enfermer les fous sans souci de leur bien-être. Un asile ici, c’est aberrant. Tout était mal conçu, dès le départ. Il aurait fallu tout détruire et tout repenser: les lieux, les soins… Vers qui se tourner? Comment faire entendre la voix des fous qu’on réduit au silence?»
En ces temps de guerre, deux tout de même au cours de ces longues années d’internement, la contention domine la compréhension. Les docteurs se succèdent, le seul élément stable – et c’est paradoxal – reste l’enfermée, autour de laquelle tourne ledit récit. Les pénuries sont de mise, les conditions de vie effroyables. Longtemps il faudra attendre que les murs tombent, que la chaleur pénètre entre ces murs de pierre, que le fil enfin parvienne aux mains de cette artiste de l’Art brut, découverte par ce Dubuffet dont le portrait – haut en couleur – prête à sourire. Anne-Claire Decorvet nous livre un roman – car oui, la fiction s’invite, tout en respectant le réel travail documentaire – au style incertain, qui répond au comment, et nous laisse avec nos pourquoi.

AMANDINE GLÉVAREC
, litterature-romande.net

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Ce destin sorti de la nuit

Elle, l’oubliée. Elle qui avait été élégante, elle la modiste qui savait faire danser les étoffes et les couleurs, elle qui s’éprenait de désirs et d’amour, elle qui courait vers la liberté. Elle, qui perd pied. Marguerite Sirvins (1890-1957). Qu’on rencontre au terrible matin où, de l’asile de Font-d’Aurelle, à Montpellier, elle est transférée, après des mois d’internement, vers cet obscur château de Saint-Alban, en Lozère. Là où les folies errent, enfermées dans le froid et les cris.
Ce destin de Marguerite, Anne-Claire Decorvet lui donne voix et l’envisage dans l’intense et très beau roman qui vient de recevoir le Prix Rod, Un lieu sans raison. Marguerite, dont la Collection de l’Art brut, à Lausanne, garde l’énigmatique robe de mariée qu’elle tissa à partir des draps de Saint-Alban. Dans «ce lieu sans raisons» où pendant la guerre se réfugia Paul Éluard.

JEAN-DOMINIQUE HUMBERT
, Coopération

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Marguerite Sirvins (1890-1957) ne s’est jamais mariée, malgré sa robe de noce brodée… Avec une subtilité alliant poésie et élégance, l’auteure s’est emparée de l’étrange destin de cette femme au tempérament artistique, qui tint la folie à distance aussi longtemps qu’elle put avant d’être enfermée dans un asile sordide où naquit cette vêture d’un corps absent, aujourd’hui trésor de la Collection de l’Art Brut à Lausanne. Poignant, superbe.

PAYOT LIBRAIRE
, Marie-Claire Suisse

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Livre coup de cœur de Anne-Claire Decorvet

Un lieu sans raison

Marguerite est jolie. Elle est intelligente, avec un goût inné pour les activités artistiques. Mais Marguerite est rebelle, ce qui contrarie sa mère, engoncée dans ses principes. Le père est ingénieur. Une fille de bonne famille se doit de tenir son rang. À l’aube du vingtième siècle, la société de la bourgeoisie provinciale est codifiée. Paris l’attire comme un phare. Marguerite y débarque, ébouriffée par ce vent de liberté qui y souffle. Elle a faim de liberté. Elle opte pour le métier de modiste. «Je peux marcher dans Paris, bouger, vibrer d’énergie, planant par-dessus la médiocrité des autres.»
Le livre ouvre sur le transfert de Marguerite de la prison psychiatrique de Montpellier pour une autre, plus redoutable encore: Saint-Alban dont le nom fait frémir les bien-pensants. L’aliéniste a esquissé un diagnostic: hallucinations, culpabilité, divagations, tristesse. Aux parents stupéfaits, il ascène le verdict: «Votre fille est folle!»
C’est au fil des pages que l’on découvre la Marguerite d’avant la folie. Après l’armistice, sa mère lui présente un nouveau fiancé. Un cousin du notaire! Elle n’en veut pas. C’est que les partis sont rares après la boucherie des tranchées. «Et bien moi, je le prends» dit sa sœur Lucile. Elle reste seule avec ses mauvaises pensées «comme des araignées noires emprisonnées dans son crâne».
Elle tombe follement amoureuse d’Henri, l’adjoint de son patron. Il est marié. Il se dit prêt à divorcer pour l’épouser. Mais le scandale éclate. Henri est muté. C’est la plongée en enfer de Marguerite avec la ronde des voix qui l’assaillent. «Femme de rien, sans dignité! Putain!»
En 1931, elle est internée. Elle a quarante ans. On lui enlève ses habits élégants; on troque ses chaussures en cuir contre des sabots. On la déleste de sa personnalité. Elle devient le matricule 4470. Elle est enfermée dans le pavillon des agitées. Un plateau de bois sur lequel on a jeté un sac de paille lui sert de lit. Pendant la nuit, jaillissent des cris: «J’ai faim! J’ai froid! J’ai peur!»!
Il n’y a pas de chauffage, pas d’égouts. Dans cette forteresse de la folie – gardiennée par des religieuses sans humanité – elle y séjournera pendant les vingt-cinq dernières années de sa vie, survivant aux privations insensées imposées par la Deuxième guerre mondiale. Blanche, un ange échoué à la Providence, va balayer les travaux ingrats. Fini le ravaudage des draps rêches, le reprisage des chaussettes ternes! Elle va offrir  à Marguerite des fils de couleur. Alors elle brode jusqu’à l’épuisement des tableaux remplis d’enfants. La vieille femme croit qu’elle a dix-huit ans et décide de réaliser sa robe de mariée avec les fils des draps. Cette robe est exposée depuis 1976 au musée de l’Art Brut à Lausanne.
Anne-Claire Decorvet, enseignante de français à Genève, vient de signer son troisième livre. Elle brosse sans concession le portrait de Saint-Alban, ce château où sont internés plusieurs centaines d’aliénés et d’où s’échappent parfois des gestes de tendresse, des éclairs d’humour. Elle s’est appuyée sur un grand nombre d’archives, de livres de référence pour élaborer son roman, écrit d’une langue fluide. C’est un livre fort, poignant qui vous tient en haleine et bouscule vos certitudes.

ÉLIANE JUNOD
, L’Omnibus

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Itinéraire d’une robe de mariée

Dans son troisième livre, Un lieu sans raison, Anne-Claire Decorvet explore le destin de Marguerite Sirvins, une femme déterminée et rêvant de liberté qui, suite à des troubles de l’esprit, est internée à l’hôpital psychiatrique de Saint-Alban. Sans tomber dans la fascination aveugle, l’auteur aborde la folie dans toute sa brutalité et sa poésie.

Exercer la profession que l’on a choisie, être indépendante, se marier par amour, ne pas se marier… Toutes ces libertés acquises par certaines femmes aujourd’hui passaient pour inconvenantes pour une jeune fille respectable au début du siècle passé. Pour peu qu’une demoiselle développe un caractère passionné ou se laisse trop souvent aller à la rêverie, la limite était mince pour que la société ne la considère comme une mélancolique ou une hystérique. Les familles, impuissantes à faire face ou incapables de supporter la honte, se tournaient vers les asiles dont les mauvaises conditions d’hygiène et les traitements expérimentaux auraient rendu fou n’importe quel esprit en apparence sain. Cette tragédie est celle de Marguerite Sirvins, internée en 1930 à l’Hôpital psychiatrique de Saint-Alban. Elle est âgée de quarante ans et n’en sortira qu’à sa mort. Difficile de dire ce qui relève du caractère fragile de Marguerite ou du conditionnement de l’asile dans l’élaboration du diagnostic final: schizophrénie.
Dans les murs glacés de l’asile, Marguerite se détourne de la réalité et se réfugie dans les strates confuses de ses souvenirs. Obsédée par l’idée du mariage qu’elle n’a jamais connu, l’ancienne modiste réalise dans de vieux draps usagés une robe de mariée (qui est aujourd’hui exposée au Musée de l’Art Brut à Lausanne). Marguerite Sirvins est en effet connue pour ses oeuvres (aquarelles et broderies), toutes réalisées pendant son internement, et a été découverte par Jean Dubuffet qui, sous l’impulsion surréaliste, défend un «art des fous». C’est par cette robe – son travail le plus abouti – que Marguerite Sirvins croise la route d’Anne-Claire Decorvet. Touchée par le destin singulier de cette femme, l’auteur genevois a réalisé de nombreuses recherches afin d’appréhender au mieux l’univers de Marguerite.
On en revient alors à Saint-Alban, hôpital psychiatrique de Lozère. Lieu ambigu, à la fois synonyme d’horreur et d’espoir. Pour les malades, Saint-Alban est le dernier maillon, l’endroit d’où on ne ressort pas: «L’équivalent du bagne ou des galères, un condensé de léproserie et d’échafaud». Insalubre, mal isolé, surpeuplé, mal organisé, un personnel dépassé… L’humanité semble aspirée par les ombres de Saint-Alban. Mais cet état déplorable a indigné de nombreux médecins et aliénistes qui se sont battus contre le manque de moyens et pour le bien-être des aliénés. Saint-Alban a ainsi été un précurseur en ce qui concerne la psychiatrie et ses traitements. Pendant la guerre, le lieu a également abrité des réfugiés et des résistants, parmi lesquels Paul Éluard. Il était important pour Anne-Claire Decorvet que les faits s’inscrivent dans une réalité historique et Un lieu sans raison est à la hauteur du défi. Les pages sur le quotidien de l’hôpital, très documentées, procurent un véritable sentiment d’immersion et font la lumière sur une période particulière de la médecine quand elle intègre la psychiatrie, avec tous les égarements que supposent la méconnaissance et le manque de ressources pour percer à jour la psyché humaine.
Le centre du livre est bien sûr la vie de Marguerite Sirvins, qu’Anne-Claire Decorvet a reconstituée grâce à de maigres notes bibliographiques et le témoignage de ses deux nièces. Mais c’est ici que le livre bascule complètement du côté de la fiction: si l’auteur a respecté le contexte familial et les événements marquants de sa vie, elle a été habitée par le personnage au point d’imaginer ses pensées et ses réflexions, qu’elle retranscrit avec infiniment de justesse. L’un des points particulièrement intéressant du livre réside ainsi dans l’utilisation très fine que l’auteur fait des niveaux narratifs afin de s’approcher ou de s’éloigner de la folie de son personnage: «Un vide égaré quelque part entre le mur et le mur, celui de la salle de jour et celui de la cour. Un vide enfermé dans un lieu sans raison! Quelqu’un pourrait m’appeler Matricule, encore une fois ce serait pure convention. Quel que soit le mot dont on me désigne, il tombera forcément à côté, je ne m’y reconnaîtrai pas. Matricule vous déplaît? Parlez de Marguerite ou de moi, d’elles ou de nous, pour ma part je ne dirai plus "je"».
Parcours de folle, certes, mais parcours de femme avant tout: voilà pourquoi le livre d’Anne-Claire Decorvet nous touche autant. La multiplicité des fils qui tissent ce roman rend son intérêt inépuisable et la lecture, stimulante, laisse à chacun le soin de mesurer son propre rapport à la normalité et à la folie.

MARIE-SOPHIE PÉCLARD
, L’Agenda

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Quelle est la frontière, souvent bien ténue, entre la folie et la normalité? Quand la folie est reconnue sans conteste comme telle, comment la soigne-t-on dans la première moitié du XXe? Comment la distingue-t-on du génie quand celui ou celle dont elle s’est emparée se révèle être un ou une artiste de talent?
À travers l’histoire romancée de Marguerite Sirvins (1890-1957), Anne-Claire Decorvet tente de répondre à ces questions en situant cette histoire, pour sa plus grande part, dans Un lieu sans raison, l’Asile de Saint-Alban-sur-Limagnole, c’est-à-dire dans le château des Morangiès, en Lozère, où cette femme passa les vingt-cinq dernières années de sa vie.
Marguerite est la fille d’Alicia, elle-même fille de bourgeois, et de Léon, ingénieur, fils de meunier. Elle a un frère aîné, Charles, et deux sœurs cadettes, Lucile et Diane. Marguerite est ambitieuse. Elle a échoué au brevet. Elle ne le repassera pas. Elle montera à Paris pour apprendre auprès des meilleurs le métier de modiste.
Dans ce métier, Marguerite excelle. Elle est promue vendeuse à La Belle Jardinière. Sa sœur Lucile la rejoint et exerce le métier de comptable. La guerre éclate. Pendant les hostilités, Marguerite a l’estomac noué. Sa sœur Lucile part à Mende. Cette fois, après la victoire, c’est elle que Marguerite rejoint et elle prépare là-bas un examen de comptable.
Quand on a vécu à Paris, le monde y est plus vaste, et les deux sœurs finissent par remonter à Paris. Marguerite se dit toutefois: «Quand la vie vous blesse, il restera toujours un asile en Lozère.» Elle ne sait pas à ce moment-là combien cette parole est prémonitoire, littéralement... En attendant, elle s’émancipe et décidément «préfère les chiffres au cul serré des clientes de la Belle Jardinière»...
Alicia, sa mère, veut marier Marguerite, jeune femme de bonne famille, à un jeune homme, bien sous tous rapports. Prisonnier de guerre, Jules, ce cousin du notaire, en est sorti indemne, «une exception rare!». Mais Marguerite ne veut pas d’«un inconnu qui [l]’asservirait, prendrait la relève de [ses] parents, pour [lui] dicter comment s’habiller, comment penser, passer la pompe à poussière.» Aussi le promis échoit-il à Lucile.
Las, après le mariage de Lucile et de Jules, une nouvelle tombe, qui va atteindre Marguerite profondément. Son frère, Charles, banni par ses parents pour avoir épousé Marie, enceinte de lui, qui a échappé aux combats de la Grande Guerre, meurt du typhus en Turquie, où les tirailleurs algériens, dont il fait partie, sont venus au secours des Arméniens sur mandat de la Société des Nations:
«Je pleure autant sur mon frère que sur mes larmes trop tardives, ma honte et ma colère emmêlées. J’avais raison d’avoir peur, car cette mort marque un point de non-retour. Mon frère va me manquer bien au-delà de ce que j’avais imaginé. Sous le coup je me plie en deux. Qui a dit que le chagrin peut rendre fou?»
À Paris, Marguerite est comptable chez Monsieur Lheureux, dont l’adjoint se prénomme Henri. Henri est un homme marié, mais sa femme, dit-on, est un vrai boulet. Avec Henri, Marguerite se sent bien. Sujette à de terribles migraines, elle fait de grandes marches avec lui. Un soir, Henri lui annonce qu’il va divorcer: «C’est que je voudrais t’épouser, continue Henri. Je sais que je ne t’aurai jamais autrement.»
Alors Marguerite cède à Henri, à l’Hôtel des Arts: «Le soir je repense à Henri, couchée dans mon lit solitaire. J’ai découvert le plaisir et, du coup, le manque: abyssal, à tomber par terre. Je repense à sa peau, sa salive et ce va-et-vient très lent qui me fait sourire avant de me faire pleurer, le nez dans l’oreiller. Sans doute Henri va divorcer, mais jamais je n’aurai la liberté de l’épouser.»
Elle ne croit pas si bien dire. Car, empressé dans les débuts, avec le temps, son amant l’est moins: «Henri m’aime à présent d’un amour tendre et serein, dont je ne veux pas, moi qui ignore la paix. »»Et, un jour, où il l’attend dans la chambre d’hôtel, «affalé sur un canapé, pantoufles aux pieds, comme un mari fourbu qu’il n’est pas», elle explose et saccage tout dans la chambre. Elle peut lire sa condamnation dans le regard d’Henri qui quitte les lieux,«sans un mot, sans un cri».
La souffrance de la rupture rend Marguerite suicidaire, mais sa première tentative au Véronal échoue. Pendant deux ans, elle change d’air à plusieurs reprises. Mais des voix la hantent, qui la traitent de salope, sans morale et sans vertu, pour s’être attaquée à un homme marié... Elle fait une deuxième tentative: «Mieux vaut se tuer deux fois: boire le poison puis sauter dans la mer et couler sans bruit». Mais elle s’endort en chemin vers la mer...
Elle repart à Mende, y ouvre boutique. Au bout de dix-huit mois, elle renonce. Elle retourne à Paris. Elle chasse sa sœur Diane de l’appartement qu’elles occupent ensemble. Sa mère prétend ne pas aller bien, elle se rend en Lozère. C’est un piège. Ses parents l’emmènent voir un spécialiste, qui déclare qu’elle souffre d’«aliénation mentale et dépression mélancolique».
À la suite de cette consultation avec cet aliéniste, Marguerite est internée contre son gré, avec l’aval de ses parents, d’abord à Font-d’Aurelle, puis, à partir du moment où son père ne peut plus payer, elle est transférée à Saint-Alban, l’asile où sont placés les pauvres du département.
Anne-Claire Decorvet raconte dans quelles terribles conditions vivent les patients de l’établissement, sans chauffage, sans toilettes, sans nourriture suffisante. Conditions qui empireront pendant la Deuxième Guerre mondiale, au point que d’aucuns y mourront de faim... comme dans bien d’autres établissements psychiatriques du pays.
Est-il étonnant dès lors que la maladie de Marguerite ne s’améliore pas pendant les longues premières années de son internement, que l’auteur décrit tantôt à la première personne, avec les yeux de Marguerite, tantôt à la troisième quand elle veut prendre de la distance? Un changement s’opérera toutefois, insensiblement, dans les dernières années.
À Paul Éluard , qui s’y était réfugié en 1943, on doit l’expression de «lieu sans raison» pour qualifier le cimetière des fous de Saint-Alban. Peu à peu, il conviendra de parler à propos de cet asile-même de «cimetière d’une vision morte de la psychiatrie». Et l’art, dans les expressions primitives employées par quelques uns de ses patients, et appréciées d’un Jean Dubuffet, y sera pour quelque chose...

Blog
de
FRANCIS RICHARD

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La folle qui tissait une robe de mariée
La Ge­ne­voise Anne-Claire De­cor­vet fait le ré­cit de la vie tra­gique de Mar­gue­rite Sir­vins, ar­tiste alié­née du XXe siècle ex­po­sée à la Col­lec­tion de l’art brut à Lau­sanne

Dès la pre­mière page, la plume d’Anne-Claire De­cor­vet an­nonce la cou­leur: l’am­biance de son troi­sième ou­vrage, Un lieu sans rai­son, se­ra grise et dé­chi­rante. Ce titre des plus mé­lan­co­liques est d’ailleurs em­prun­té au ter­ri­fiant poème de Paul Éluard «Le ci­me­tière des fous» qu’elle ins­crit en exergue du ro­man, comme pour aver­tir le lec­teur qu’ici il ne ri­ra pas, mais pleu­re­ra plu­tôt de tant de morts aban­don­nés au mé­pris: «Ce ci­me­tière en­fan­té par la lune / entre deux vagues du ciel noir / Ce ci­me­tière ar­chi­pel de mé­moire / vit de vents fous et d’es­prits en ruine». Avec une âpre acui­té, la Ge­ne­voise re­trace les heures sombres de Mar­gue­rite Sir­vins, «folle en­fer­mée par­mi les fous» connue au­jourd’hui pour être une des plus pas­sion­nantes re­pré­sen­tantes de l’art brut, dé­cou­verte par Jean Du­buf­fet en per­sonne, in­ven­teur du concept même.
Mar­gue­rite Sir, comme on la nomme au­jourd’hui, est née en 1890, en Lo­zère, au cœur d’une bonne fa­mille bour­geoise. Brillante, la jeune fille se sent ra­pi­de­ment à l’étroit dans ce mi­lieu cam­pa­gnard. Elle se lance dans une for­ma­tion de mo­diste et part exer­cer à Pa­ris. Peu à peu, sa san­té se dé­grade, de pre­miers troubles de schi­zo­phré­nie ap­pa­raissent dès 1920 et, à l’aube de ses 40 ans, elle est dé­cla­rée folle. In­ter­née dans un asile psy­chia­trique, elle n’en res­sor­ti­ra ja­mais. Car, comme l’écri­vait en­core Paul Éluard, «Les in­con­nus sont sor­tis de pri­son / Coif­fés d’ab­sence et dé­chaus­sés/N’ayant plus rien à es­pé­rer / Les in­con­nus sont morts dans la pri­son».
Mar­gue­rite Sir­vins n’a ce­pen­dant ja­mais ces­sé d’es­pé­rer. Ren­due dé­fi­ni­ti­ve­ment folle par une pers­pec­tive de ma­riage in­abou­tie, la jeune sui­ci­daire em­porte avec elle, dans son mou­roir pour alié­nés, ses as­pi­ra­tions les plus vir­gi­nales: entre deux crises de dé­mence et autres hal­lu­ci­na­tions, la jeune femme des­sine, peint, brode. Jus­qu’à son œuvre ma­jeure, cette fa­meuse robe de ma­riée (ex­po­sée à la Col­lec­tion de l’art brut à Lau­sanne) cro­che­tée à par­tir des fils ti­rés de ses draps usa­gés. Près d’un quart de siècle après son in­ter­ne­ment à Saint-Al­ban, asile qu’a fré­quen­té Paul Éluard, Mar­gue­rite Sir­vins se pré­pa­rait en­core et tou­jours pour ses noces ima­gi­naires.

«Je me nomme Ma­tri­cule 4470»

Si ce vê­te­ment et le ré­cit qui s’y cache se ré­vèlent pro­fon­dé­ment ro­man­tiques, An­ne-C­laire De­cor­vet ne fait au­cu­ne­ment l’im­passe sur les réa­li­tés hon­teuses et abo­mi­nables de ces sé­jours: la crasse, la puan­teur, les sé­vices et la mé­ca­nique froide de ces lieux où, le plus sou­vent, on aban­donne plus qu’on ne soigne: «Je ne sais rien, pas même qu’on m’a dé­bap­ti­sée. À pré­sent, je me nomme Ma­tri­cule 4470 et j’ap­par­tiens au pa­villon des agi­tées, un quar­tier d’agi­tées où les gué­ri­sons n’existent pas.»
À tra­vers ce ro­man in­fi­ni­ment bou­le­ver­sant, l’écri­vaine offre éga­le­ment une troublante ode à la créa­tion, à ce qui per­met de trans­fi­gu­rer les pires souf­frances. Ou­blions un ins­tant la so­li­tude ma­cabre de ces lieux sans rai­son, les trai­te­ments avi­lis­sants et la plainte du vide qui gagne tou­jours plus, pour rê­ver, un temps, à ce qui n’est pas mais reste tou­jours au fond de soi: «In­va­ria­ble­ment, Mar­gue­rite brode le même mo­tif: l’en­fance. En­fer­mée dans ses murs, elle dé­peint la cam­pagne. Au mi­lieu des folles, elle re­crée sa fa­mille. Entre deux dé­lires, elle coud des en­fants sages. Nés de la tris­tesse, tous ses per­son­nages ont le rire au vi­sage, et l’har­mo­nie des cou­leurs oc­culte un af­freux désordre in­té­rieur, pour un temps de per­fec­tion.» Ce­la s’ap­pelle aus­si, l’ins­tinct de sur­vie.

ANNE-SYLVIE SPRENGER
, Le Matin Dimanche


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Un lieu sans raison, ça c’est le titre du livre que vous avez retenu cette semaine, Geneviève, et il est signé Anne-Claire Decorvet, qui est une auteurs genevoise…
Oui, et qui vient de recevoir le Prix Pittard de l’Andelyn, un prix genevois, pour son précédent livre, un recueil de nouvelles intitulé L’Instant limite… Alors ce nouveau livre emprunte, lui, son titre à Paul Éluard. «Un lieu sans raison», c’est, en fait, le dernier vers d’un poème qu’il avait consacré au cimetière où l’on enterrait les morts de l’asile de fous, situé à Saint-Alban-sur-Limagnol, en Lozère, à près de mille mètres d’altitude. Là où rôdait la fameuse bête du Givaudan… Éluard s’était réfugié dans cet asile, pendant la guerre, pour échapper à la Gestapo, c’était en 1943, et son poème s’achève ainsi: «Les inconnus sont morts dans la prison / / Leur cimetière est un lieu sans raison»…

Bon, visiblement, c’est un sujet plutôt lugubre…
Oui, alors ça, franchement, on peut le dire… C’est un témoignage accablant sur cette tache noire de l’histoire de la psychiatrie, sur la manière dont on a laissé mourir de faim, mais littéralement, ces pauvres gens en raison du fait que c’était le rationnement en France pendant la guerre… Mais il y a aussi des descriptions terrifiantes de la solitude, la promiscuité, la puanteur, le froid, la saleté et l’abandon où on laissait ce gens toute la journée… Ce sont vraiment des images très sombres, qui sont éclairées quand même, par moments, grâce au courage, au sens de l’initiative, à la ténacité d’un ou deux psychiatres plus audacieux que les autres… Mais là n’est pas le principal propos du livre, à mon avis…

C’est-à-dire?
C’est-à-dire que c’est un livre sur l’aspiration à la beauté, à la perfection… À travers une histoire vraie, celle de Marguerite Sirvins, Lozérienne de naissance, diagnostiquée schizophrène, et qui a passé plus de vingt-cinq ans dans ce lieu sinistre, où elle est morte en 1957… Vingt-cinq ans… Et là, elle a réalisé des œuvres artistiques, dont la célèbre robe de mariée, qu’elle avait confectionné avec les fils de ses draps d’hôpital, et qui a été repérée par Jean Dubuffet, le créateur, l’inventeur, on peut dire, du concept de l’art brut, et elle figure, maintenant, cette robe, à la Collection de l’art brut, à Lausanne et d’autres artistes de l’art brut ont séjournés d’ailleurs à cet asile, à Saint-Alban.

Mais c’est le destin de Marguerite Sirvins, ce que raconte Anne-Claire Decorvet?
Absolument. Avec une immense empathie et la volonté de ne pas tout expliquer non plus, parce que la folie cela ne s’explique pas vraiment… J’aurais peut-être une réserve sur la manière dont l’auteure recourt à la fiction, ce qui est son droit le plus absolu, pour combler les trous dans les élément biographiques, parce qu’elle ne va peut-être pas jusque au bout du propos et elle ne donne pas toujours chair au personnage qu’elle met en scène… Mais, par contre, elle rend parfaitement palpable le dédoublement de la personnalité, la perte des repères pour cette femme, Marguerite Sirvins, en passant notamment sans prévenir du «je» au «elle»… Donc, on ne sait plus très bien à quelle partie d’elle on a affaire… On est déstabilisés par ce voyage, qui est à la fois immobile et tumultueux au pays des fous…

GENEVIÈVE BRIDEL
, Quartier livres, Journal du samedi, RTS La Première

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Anne-Claire Decorvet dans la tête d’une folle

La Genevoise imagine dans son dernier roman la vie à l’asile de Marguerite Sirvins, artiste schizophrène du XXe

Paris, les années folles. Et une femme qui, suite à une rupture amoureuse, le devient. À 40 ans, Marguerite Sirvins est internée à l’asile de Saint-Alban, en Lozère, et y restera toute sa vie, soit jusqu’en 1957. Les conditions de vie y sont si rudes que les pensionnaires y meurent de froid, de faim ou de maladies dues au manque d’hygiène. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, des blessés, des juifs et des résistants se cachent au château de Saint-Alban, parmi lesquels Paul Éluard, Tristan Tzara ou Gaston Baissette.
Dans son dernier roman, Un lieu sans raison, l’auteure genevoise Anne-Claire Decorvet se penche sur la vie de Marguerite Sirvins, de sa jeunesse à son internement, en passant par sa phase créative où elle a confectionné à l’asile des broderies à partir de vieux draps. Parmi ses oeuvres, une étrange et splendide robe de mariée, repérée à l’époque par le défenseur de «l’art des fous», Jean Dubuffet, qui est actuellement exposée au musée de l’art brut à Lausanne.
«Ma nièce, qui fait des études d’art, m’avait parlé de cette robe de mariée. J’ai été très touchée par l’histoire de cette femme», raconte Anne-Claire Decorvet. L’auteure, également enseignante de français à l’ECG Henry-Dunant, a donc entrepris des recherches historiques, pour reconstituer le parcours d’une femme devenue schizophrène sur le tard. «J’ai pu retrouver deux de ses petites nièces, en France. Elles avaient entendu parler de cette grande tante, mais ne savaient pas qu’elle était artiste et que ses œuvres étaient toujours exposées.» C’est grâce à elles que l’auteure a pu collecter des faits sur la jeunesse de Marguerite: «Par exemple, le fait qu’elle ait été vendeuse dans la boutique de mode La Belle Jardinière à Paris, qu’elle était la plus jolie et la plus talentueuse de la famille, ou qu’elle ait commencé à montrer des signes de folie sérieuse après le mariage de sa sœur.»
Anne-Claire Decorvet a également épluché les archives locales et les rapports d’activité de l’asile. «Ces derniers étaient difficiles à obtenir. Après m’avoir renvoyé d’un bureau à l’autre, on m’a finalement laissé consulter ces archives sous surveillance», explique la Genevoise. L’auteure se souvient d’un moment «en immersion» dans le château de Saint-Alban, aujourd’hui en cours de restauration, où elle a consulté des exemplaires du «Journal de l’hôpital» qui a vu le jour dès 1950: «C’était en février. Je portais doudoune, bonnet et Moon Boots, et je grelottais. Imaginer les patients passant l’hiver enfermés ici sans chauffage, cela m’a révoltée.»
La masse d’informations a, un moment, effrayé l’auteure: «Je ne voulais pas tomber dans le documentaire. Mais je souhaitais que les faits du roman soient justes et vérifiables.» Pour capter la folie de son personnage, Anne-Claire Decorvet a usé de stratégies stylistiques: «Lorsque les crises de Marguerite sont devenues plus sérieuses, j’ai arrêté de parler en «je» et continué le récit à la troisième personne. On peut comprendre la folie jusqu’à un certain point. Mais il est difficile d’entrer vraiment dans la tête d’un schizophrène.»
On dénote dans Un lieu sans raison quelques pistes fictionnelles qui n’aboutissent pas, mais ce défaut est aisément compensé par la qualité de la documentation et la fluidité de l’écriture. Un roman poignant.

MARIANNE GROSJEAN
, Tribune de Genève

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Une robe de mariée, tricotée de fils dérobés à des draps et à des chiffons: cette pièce bouleversante de poésie et de savoir-faire est une des pièces les plus célèbres et les plus admirées du Musée de l’Art brut à Lausanne.
Celle qui arracha cette œuvre à sa folie et à ses propres fantômes, c’est Marguerite Sirvins, dite Marguerite Sir, née en 1890. Cette femme est la figure centrale d’Un lieu sans raison. Le roman d’Anne-Claire Decorvet montre une jeune fille douée, intelligente, vite à l’étroit dans le milieu campagnard où elle grandit dans sa famille bourgeoise. Elle-même a ses rigidités, ses obsessions. Elles ne l’empêchent pas de mener une vie professionnelle active, dans la mode surtout. Mais sa santé mentale se dégrade. Le mariage de sa sœur, sa liaison malheureuse avec un homme marié précipitent les manifestations de violence contre elle-même et les autres. À partir de 1930, elle est internée à l’asile de Saint-Alban, jusqu’à sa mort, en 1957, dans un état de démence profonde. Ce n’est qu’après la guerre que ses dons de brodeuse se révèlent, quand les conditions d’internement de Saint-Alban s’assouplissent. Jean Dubuffet acquiert et expose ses œuvres dans le cadre de l’art brut naissant. Un lieu sans raison décrit les terribles conditions asilaires – saleté, manque d’hygiène, misère thérapeutique, surtout pendant la guerre – et les efforts pour les améliorer par la suite. Un document sensible sur une figure tragique qui a sublimé son délire en art.

ISABELLE RÜF
, Le Phare, Centre culturel suisse, Paris

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Marguerite est folle, internée jusqu’à sa mort dans un asile oublié de Lozère. C’est là qu’elle crée sa robe de mariée, faite du fil usé des draps de l’hôpital, brodée pour un jour de noces imaginaires. Hélas, elle ne sera jamais la plus belle et la mieux aimée, dans sa dentelle blanche, et son rêve ne se réalisera jamais !
Mais qui était Marguerite Sirvins (1890-1957), folle enfermée parmi les fous dans des conditions d’internement terribles ? Et comment sa robe est-elle parvenue à la Collection de l’Art Brut de Lausanne ? Ce roman basé sur des rapports d’archives retrace une vie gangrenée par la folie et décrit la réclusion des fous avant la révolution de l’antipsychiatrie.

ANNE-CLAIRE DECORVET

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