Années Solex
Années Solex est un recueil de neuf nouvelles, dont le titre est celui de la deuxième. Antonin Moeri, né dans la décennie d'après-guerre, est un boomer, comme le titre de la première…
Pour les moins de quarante ans, qui peuvent ne pas connaître ce qu'était le Solex, rappelons que c'était un cyclomoteur produit entre 1946 et 1988 et vendu à sept millions d’exemplaires.
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Revue de presse2
Antonin Moeri publie un bouquet de nouvelles qui grincent
Antonin Moeri publie un bouquet de nouvelles qui grincent
La nouvelle est un genre qui lui va bien. La forme brève sied à son écriture précise, minutieuse, ramassée sur elle-même et tendue comme une bête aux aguets. Voici donc les Années Solex de l’écrivain genevois Antonin Moeri (né à Berne en 1953), qui rassemble neuf nouvelles sous cette marque légendaire de l’après-guerre: la «bicyclette qui roule toute seule» était légère et semblait porter la promesse du sexe dans dans son nom. Comme le suggère ce titre, les personnages d’Antonin Moeri se laissent souvent prendre par un passé qui va les aspirer, les tourmenter et les égarer en rejaillissant tout à coup dans le temps présent. Son livre exprime une intranquilité fondamentale, propre au métier de vivre. C’est un bon antidote aux naiseries de la littérature étiquetée feel good.
Une enseignante dévouée concentre l’animosité de ses collègues sur sa personne presque transparente («Madame Cholet»). Un psy dégoise sur un de ses patients, traité en «client», qui n’est pas à son goût d’homme progressiste. («DEP280363»).
Un couple se rend à l’invitation d’un peintre «postabstrait» en pensant que l’event est la vraie vie {«Miss Eva»). Le grinçant est ici la tonalité dominante. Antonin Moeri met tout son talent à saisir ce qu’il peut y avoir de curieusement désaccordé dans les relations entre les êtres comme dans les rapports de soi à soi. S’il fallait lui donner une famille littéraire, elle serait plutôt germanophone. On y glisserait Robert Walser, Thomas Bernhard, Peter Handke et bien sûr Ludwig Hohl dont il est le traducteur infatigable.
On est aussi frappé, en lisant ces nouvelles, par la manière subtile et féroce avec laquelle leur auteur joue des langages en circulation dans la comédie sociale. Le sabir des «créatifs». La langue intimidante des spécialistes. Le jargon publicitaire des bons sentiments en vogue. Tous ces langages convenus, sans sujet véritable, qu’Antonin Moeri manipule, triture, pétrit, et auxquels il donne forme. Il y a du sculpteur chez cet écrivain.
Années Solex est un recueil de neuf nouvelles, dont le titre est celui de la deuxième. Antonin Moeri, né dans la décennie d'après-guerre, est un boomer, comme le titre de la première…
Pour les moins de quarante ans, qui peuvent ne pas connaître ce qu'était le Solex, rappelons que c'était un cyclomoteur produit entre 1946 et 1988 et vendu à sept millions d’exemplaires.
La couverture du livre, recto verso, reproduit un détail de la publicité faite pour la promotion de cet engin, dont la particularité était d'avoir les moteur et réservoir situés sur la roue avant
Dans «Le Boomer», Patrice et son fils Tanguy, prénom à succès dans les années 1990, font une ascension de quatre heures de marche et 1'500 mètres de dénivelé, Tanguy devant et lui derrière.
Le regard que Patrice jette sur les êtres et les choses correspond bien à sa génération. Il est ébahi par exemple par l'intensité avec laquelle une jeune femme scrute son téléphone intelligent.
Il ne connaît pas les codes d'aujourd'hui si bien que le terme de boomer qu'emploiera son fils pour qualifier péjorativement sa politesse d'un autre temps le laissera sans doute pantois.
Dans «Années Solex», une photo, où deux filles de quatorze quinze ans posent à côté de leur Solex, rappelle des souvenirs à une femme qui l'a contemplée dans un album qu'elle a reposé.
Ces souvenirs ne suscitent pas en elle du regret ou de la nostalgie, mais plutôt de la jouissance. Car elle se souvient d'une fille de son âge avec laquelle elle faisait des virées en Solex.
L'auteur ne dit pas grand-chose sur leurs arrêts au bord de routes de campagne, après avoir appuyé leurs cyclomoteurs contre un tronc ou une barrière, laisse le lecteur imaginer leurs émois.
«Madame Chollet», le personnage de l'histoire est une prof zélée et digne, bien qu'objet de moqueries de la part de ses collègues et de ses élèves pour ses accoutrements et son allure désuète.
Rien ne semble l'atteindre en dehors de sa besogne. Ses vêtements sont de plus en plus négligés. Plongée dans ses pensées, elle ne se soucie pas non plus de ce qui se passe autour d’elle.
La nouvelle directrice ne sait que faire pour venir en aide à cette prof dévouée à sa tâche, la reçoit dans son bureau directorial. Rien ne filtre de ce qui se dit, mais les apparences sont sauves.
«Pablo» aime les chaussures de prix, faites à la main. Il vit avec une «femme d'origine russe assez drôle» qui, après avoir fait des études de biologie, s'est spécialisée dans celle des papillons.
Le narrateur apprécie l'autodérision du couple, son sens de l'observation très développé. Mais il a un trou de mémoire. Il ne se souvient plus du prénom de cette femme imaginative.
Quand un matin il rend visite à Pablo qu'il n'a pas revu depuis longtemps, il ne le reconnaît pas, non plus que l'appartement «si bien tenu naguère» et s'empresse d'écrire pour conjurer ce sort.
La narratrice, assise sur un banc, a aperçu dans une gare une femme qui a la même coiffure qu'elle, le même nez, une «Jumelle». Elle réapparaît dans la rue, mais elle la perd bien vite de vue.
Peu après, elle réapparaît. Elle lui fait signe de la suivre. L'inconnue la précède dans un souterrain, un lieu déconcertant où «on se promène dans le plus simple appareil {, un} paradis payant».
Dans ce lieu il y a des pièces chaudes, une piscine, au bord de laquelle la narratrice un peu perdue s'est retrouvée. Dans ce secteur, l'invite un personnage aux cuisses duvetées de blond.
Amandine participe un jour à une expédition dans un pays lointain, car elle «n’en pouvait plus, tant sur le plan professionnel que sur le plan privé». Elle n'en a pas mesuré les conséquences.
Sous une tente, en effet, elle s'est retrouvée et sentie bien dans les bras d'une femme plus âgée, sans que ni l'une ni l'autre ait fait le premier pas. En conséquence, elles se sont mises en couple.
Tout est allé bien jusqu'à ce que l'enfant parut, «après une PMA pratiquée en Belgique». Cela ne pouvait que mal finir et il fallait qu'elle en fasse la confidence à une amie, «à une fille bien».
Le narrateur est un psy. Il raconte le cas étrange de son patient DEP280863, qui a développé «un sentiment de persécution et de névrose phobique» et n'est pas venu pendant presque un an.
Ce patient a un «extraordinaire don d’observation», d'autant plus remarquable qu'il est atteint d'un strabisme de naissance. Il est revenu le voir pour lui parler de son père et de sa compagne.
Ses parents ont divorcé. Son père est revenu de Namibie avec une femme «beaucoup plus jeune que lui», une black, dont les attitudes le gênent et le font oublier de parler de lui-même.
Un homme discret, «retenu», et son amie graphiste se rendent à l'invitation d’«une vague connaissance», un peintre post-abstrait, dans une somptueuse demeure, où ils rencontrent Miss Eva.
La graphiste a connu Marianne avant qu'elle devienne plasticienne et «adepte des gestes de rupture, et veuille surtout donner à voir le silence éternel des espaces infinis et du hors-temps.»
Au lieu de perdre son temps avec ce duo sans importance, ladite Miss Eva a des rencontres à faire ici parmi tous ces artistes, galeristes, photographes et autres commissaires d’exposition...
Lars a vu au cinéma un film où une fille de bonne famille et son petit ami ont un accident de voiture, sont emmenés dans un immeuble louche où le lendemain elle subit des outrages.
Le choc qu'il ressent est du même ordre quand il voit entrer dans la salle de cours sur Schopenhauer une étudiante qui lui rappelle l'actrice vue au cinéma et dont il sait attirer l’attention.
Ils partent pour «l’île aux trois pointes » pour donner une forme à leur rêve. Mais, dans un train qui les conduit au pied de l'Etna, l'étudiante, regardant Lars somnoler, déchante: «Rideau!!!»
Années Solex est un recueil de neuf nouvelles, dont le titre est celui de la deuxième. Antonin Moeri, né dans la décennie d'après-guerre, est un boomer, comme le titre de la première…
Pour les moins de quarante ans, qui peuvent ne pas connaître ce qu'était le Solex, rappelons que c'était un cyclomoteur produit entre 1946 et 1988 et vendu à sept millions d’exemplaires.
La couverture du livre, recto verso, reproduit un détail de la publicité faite pour la promotion de cet engin, dont la particularité était d'avoir les moteur et réservoir situés sur la roue avant
Dans «Le Boomer», Patrice et son fils Tanguy, prénom à succès dans les années 1990, font une ascension de quatre heures de marche et 1'500 mètres de dénivelé, Tanguy devant et lui derrière.
Le regard que Patrice jette sur les êtres et les choses correspond bien à sa génération. Il est ébahi par exemple par l'intensité avec laquelle une jeune femme scrute son téléphone intelligent.
Il ne connaît pas les codes d'aujourd'hui si bien que le terme de boomer qu'emploiera son fils pour qualifier péjorativement sa politesse d'un autre temps le laissera sans doute pantois.
Dans «Années Solex», une photo, où deux filles de quatorze quinze ans posent à côté de leur Solex, rappelle des souvenirs à une femme qui l'a contemplée dans un album qu'elle a reposé.
Ces souvenirs ne suscitent pas en elle du regret ou de la nostalgie, mais plutôt de la jouissance. Car elle se souvient d'une fille de son âge avec laquelle elle faisait des virées en Solex.
L'auteur ne dit pas grand-chose sur leurs arrêts au bord de routes de campagne, après avoir appuyé leurs cyclomoteurs contre un tronc ou une barrière, laisse le lecteur imaginer leurs émois.
«Madame Chollet», le personnage de l'histoire est une prof zélée et digne, bien qu'objet de moqueries de la part de ses collègues et de ses élèves pour ses accoutrements et son allure désuète.
Rien ne semble l'atteindre en dehors de sa besogne. Ses vêtements sont de plus en plus négligés. Plongée dans ses pensées, elle ne se soucie pas non plus de ce qui se passe autour d’elle.
La nouvelle directrice ne sait que faire pour venir en aide à cette prof dévouée à sa tâche, la reçoit dans son bureau directorial. Rien ne filtre de ce qui se dit, mais les apparences sont sauves.
«Pablo» aime les chaussures de prix, faites à la main. Il vit avec une «femme d'origine russe assez drôle» qui, après avoir fait des études de biologie, s'est spécialisée dans celle des papillons.
Le narrateur apprécie l'autodérision du couple, son sens de l'observation très développé. Mais il a un trou de mémoire. Il ne se souvient plus du prénom de cette femme imaginative.
Quand un matin il rend visite à Pablo qu'il n'a pas revu depuis longtemps, il ne le reconnaît pas, non plus que l'appartement «si bien tenu naguère» et s'empresse d'écrire pour conjurer ce sort.
La narratrice, assise sur un banc, a aperçu dans une gare une femme qui a la même coiffure qu'elle, le même nez, une «Jumelle». Elle réapparaît dans la rue, mais elle la perd bien vite de vue.
Peu après, elle réapparaît. Elle lui fait signe de la suivre. L'inconnue la précède dans un souterrain, un lieu déconcertant où «on se promène dans le plus simple appareil {, un} paradis payant».
Dans ce lieu il y a des pièces chaudes, une piscine, au bord de laquelle la narratrice un peu perdue s'est retrouvée. Dans ce secteur, l'invite un personnage aux cuisses duvetées de blond.
Amandine participe un jour à une expédition dans un pays lointain, car elle «n’en pouvait plus, tant sur le plan professionnel que sur le plan privé». Elle n'en a pas mesuré les conséquences.
Sous une tente, en effet, elle s'est retrouvée et sentie bien dans les bras d'une femme plus âgée, sans que ni l'une ni l'autre ait fait le premier pas. En conséquence, elles se sont mises en couple.
Tout est allé bien jusqu'à ce que l'enfant parut, «après une PMA pratiquée en Belgique». Cela ne pouvait que mal finir et il fallait qu'elle en fasse la confidence à une amie, «à une fille bien».
Le narrateur est un psy. Il raconte le cas étrange de son patient DEP280863, qui a développé «un sentiment de persécution et de névrose phobique» et n'est pas venu pendant presque un an.
Ce patient a un «extraordinaire don d’observation», d'autant plus remarquable qu'il est atteint d'un strabisme de naissance. Il est revenu le voir pour lui parler de son père et de sa compagne.
Ses parents ont divorcé. Son père est revenu de Namibie avec une femme «beaucoup plus jeune que lui», une black, dont les attitudes le gênent et le font oublier de parler de lui-même.
Un homme discret, «retenu», et son amie graphiste se rendent à l'invitation d’«une vague connaissance», un peintre post-abstrait, dans une somptueuse demeure, où ils rencontrent Miss Eva.
La graphiste a connu Marianne avant qu'elle devienne plasticienne et «adepte des gestes de rupture, et veuille surtout donner à voir le silence éternel des espaces infinis et du hors-temps.»
Au lieu de perdre son temps avec ce duo sans importance, ladite Miss Eva a des rencontres à faire ici parmi tous ces artistes, galeristes, photographes et autres commissaires d’exposition...
Lars a vu au cinéma un film où une fille de bonne famille et son petit ami ont un accident de voiture, sont emmenés dans un immeuble louche où le lendemain elle subit des outrages.
Le choc qu'il ressent est du même ordre quand il voit entrer dans la salle de cours sur Schopenhauer une étudiante qui lui rappelle l'actrice vue au cinéma et dont il sait attirer l’attention.
Ils partent pour «l’île aux trois pointes » pour donner une forme à leur rêve. Mais, dans un train qui les conduit au pied de l'Etna, l'étudiante, regardant Lars somnoler, déchante: «Rideau!!!»