JACQUES-ÉTIENNE BOVARD

LA COUR DES GRANDS

Roman
2010. 312 pages. Prix: CHF 35.–
ISBN 978-2-88241-270-6

«Coup de cœur» «Lettres Frontière» 2011

Cet ouvrage est disponible en édition numérique, au prix de CHF 24.00,
auprès de notre diffuseur suisse, l'OLF. ISBN 978-2-88241-344-4




Biographie

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Manifestations, rencontres et signatures

Index des auteurs

Incurable optimiste, content de son sort, de sa «tête à courant d’air», Xavier le narrateur commence dès l’enfance à aimer la lecture. Son père l’oriente vers le judo, dure formation qui lui apprendra l’ambition, la réussite, avec en corollaire la question: à quoi ça sert?
Il abandonne la compétition et vit de petits boulots. Il découvre pour la première fois le bonheur de raconter par écrit, tranquillement, dans le style de tous les jours, des histoires de sportifs qui seront publiées dans la série de romans «alimentaires», faciles et sans prétention, tous sur le même modèle, ce qu’on appelle des romans de gare.
Invité par erreur à une «escapade» en France avec des écrivains romands, il verra s’émietter ses certitudes. Et cela nous vaut la plus superbe confrontation avec un écrivain très connu, aussi prétentieux en public que sincère dans son travail.
Cette Cour des grands est un chant merveilleux à la gloire du travail pénible, assidu et toujours recommencé de celui qui veut, avec courage et honnêteté, trouver les mots pour s’exprimer. On sent que l’auteur parle de choses qu’il connaît bien et avec un art tel qu’il vous laisse de quoi réfléchir même après avoir fermé le livre.


JULIETTE DAVID, 
Suisse Magazine

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Dans ce roman autofictionnel (écrit à la première personne), le narrateur  et principal personnage – Xavier Chaubert – nous décrit son parcours pour le moins atypique. Enfant turbulent et pourtant fasciné par la lecture, il est amené par son père à pratiquer le judo afin de canaliser une énergie des plus dévastatrices. École de vie, à la dure mais implacable discipline, ce sport transmettra en plus à Xavier le goût de la réussite. Classé dans les meilleurs internationaux suisses, mais éternel second lorsqu’il s’agit de qualifications pour des grands tournois, notre héros abandonne la compétition suite à un déclic au tournoi de Paris. Il continue cependant à vivre de leçons de judo et commence à écrire des romans sportifs. Ces écrits, certes alimentaires et sans prétention, se vendent bien dans des collections de type «roman de gare». Xavier, invité par erreur à un voyage avec des plumes suisses romandes à succès, voit sa conception de la littérature et de la vie entièrement bouleversée (notamment à cause d’un écrivain suisse révéré, un dénommé «Montavon»…) lors d’un parcours tantôt picaresque, tantôt gargantuesque, souvent drôle et parfois tragique.
Mais pourquoi avoir choisi d’évoquer cet ouvrage dans une gazette destinée à des lecteurs-judokas? Serais-je tombé sur le crâne une fois de trop? Que nenni! Outre l’évident attrait que constitue la simple évocation du noble sport qu’est le judo dans le roman d’un des grands auteurs suisses actuels, plusieurs aspects de ce livre peuvent retenir notre attention. Il est, par exemple, fort amusant de retrouver des personnages bien connus de tout judoka lausannois: Sergei Aschwanden ou Kazuhiro Mikami (dissimulé ici sous le nom de «Maître Nakajima»). De plus, il n’est évidemment pas besoin d’expliquer l’intérêt de lire de belles et précises descriptions des exercices pratiqués quotidiennement (la plupart d’entre nous s’y efforcent en tout cas) et des combats – plus ou moins titanesques – auxquels nous nous livrons. Tout judoka sera donc heureux de retrouver son univers sportif magnifié ici par une écriture splendide. Mais ce qui attirera peut-être le plus votre intérêt sera sans doute le fait que le personnage principal de ce roman est profondément (re)défini par sa pratique du judo. Il n’est plus l’enfant violent d’autrefois car le judo l’a structuré et lui a transmis des valeurs et des normes morales. En effet, une fois parti dans l’univers (ô combien différent) de l’exercice littéraire, Xavier n’aura pas honte d’apprendre de ses erreurs, de gérer ses faiblesses et ses forces et, somme toute, de se relever lucidement après avoir chuté, car le travail passionné et acharné (qu’il soit d’écriture ou d’uchi-komis) mène toujours à un mieux.


FRANÇOIS DEMONT, 
Gazette du Judo-Kwai Lausanne

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Xavier le jeune judoka, Charlène la belle voyageuse, Borloz le motard pornographe. Points communs: auteurs de romans de gare, apparemment aussi contents de leur vie que sans arrière-pensées.
Or, les voici précipités dans l’«Escapade» de Francophones sans frontières, qui cette année-ci invite la fine fleur des écrivains de Suisse romande, parmi lesquels le fameux Pierre Montavon, apôtre de l’écriture «sacrée» et papable sérieux pour le Prix Nobel. Ce qui devait être une villégiature se transforme en poudrière. Les «pitres» n’ont pas leur place dans cette cour-là. Ils s’incrustent, pourtant. «Après tout, écrire, lire, pourquoi faudrait-il que ce soit réservé?» Ce n’est peut-être pas réservé, mais certes jamais innocent…
Strasbourg, Verdun, Reims, Château-Thierry, Paris jalonnent les péripéties de cette initiation à la fois farcesque et grave, entre vanités et vérités. Personne ne sortira indemne de l’affrontement, avec les autres ou avec soi-même.

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Un Bovard mordant

J’ai lu le nouveau roman de Jacques-Étienne Bovard d’une traite. C’est un écrivain que j’apprécie et je ne suis pas le seul: il a des lecteurs, ce qui fait sans doute quelques envieux en Suisse romande où tout le monde ne peut pas en dire autant. Bovard écrit de bons romans qui savent être populaires, un peu comme Jean Vilar faisait un théâtre élitiste pour tous.
La Cour des grands rappelle deux de ses précédents livres. Comme son premier roman, La Griffe, c’est le récit d’une virée de groupe qui tourne au vinaigre. Et comme la nouvelle «Le nombril et la loupe» (dans Nains de jardin), c’est une satire mordante qui saisit la littérature romande au jarret.
Ce versant un peu teigneux de Jacques-Étienne Bovard m’enchante. Il a raison de suivre sa pente flaubertienne; il est très doué pour démasquer la bêtise qui instaure en toutes choses le règne des poncifs et des clichés. À cet égard, La Cour des grands est un bonheur de lecture doublé d’une œuvre de salubrité publique.
Les premières pages du roman présentent le narrateur, Xavier Chaubert, vingt-neuf ans, ancien espoir du judo suisse devenu moniteur de sport pour gosses et retraités. Un peu par hasard, il s’est aussi mis à écrire des livres sans prétention, mais qui lui garantissent des revenus confortables: aux Éditions Weekend, il publie des romans sportifs qui relèvent de la littérature de gare ou d’aéroport.
Xavier écrit ça comme une machine. À peu de choses près, c’est toujours la même histoire, les mêmes personnages, les mêmes ressorts dramatiques, les mêmes expressions toutes faites… Ce qui ne l’empêchera pas d’être invité à une «escapade» littéraire organisée par Francophones sans frontières. Il se retrouve ainsi à Strasbourg, en compagnie de deux autres plumitifs des Éditions Weekend: l’intrigante Charlène, qui produit de la confiture sentimentale, et l’adipeux Borloz qui publie de la pornographie épaisse dans la collection «Sans tabou».
On s’apercevra que leur invitation était une erreur, mais il est trop tard pour revenir en arrière. Leur présence est un scandale pour la fine fleur de la littérature romande convoquée à cette «escapade». Et surtout pour Montavon, écrivain vaniteux, suffisant, poseur, ruminant ses chances au Nobel, qui voudrait faire déguerpir ces manants.
Mais le trio s’incruste. Les relations s’enveniment. Au fil de cette «escapade» qui rejoint Paris via Verdun, Reims et Château-Thierry, le roman passe aussi par tous les rituels de la mondanité littéraire: la foire aux livres, la séance de dédicaces, la rencontre des lecteurs en librairie, la conférence solennelle… C’est souvent extrêmement drôle.
Jacques-Étienne Bovard a le sens de la scène. Il organise avec une belle férocité le choc entre la littérature de bas étage et les règles de la comédie littéraire. Il possède un savoir-faire remarquable, travaillant à la fois dans la vigueur de la farce et la nuance psychologique: il arrive que les plus risibles de ses personnages, à la faveur d’un détail qui déchire le voile, se révèlent tout à coup étrangement touchants.
Xavier ne sort pas indemne de l’aventure. Au contact de la haute littérature, il se met à caresser l’idée qu’elle pourrait l’élever au-dessus de lui-même. Et ce rêve d’une rédemption par l’écriture le conduit à une confrontation finale avec l’inénarrable Montavon, bouffi de prétention littéraire.
J’avoue avoir un peu plus de peine à suivre Jacques-Étienne Bovard sur cette pente. A-t-il voulu tempérer par un peu de morale un livre qui, sans cela, serait demeuré dans les eaux noires et désenchantées de la satire? Paie-t-il par là le plaisir (évident) qu’il a pris à s’y baigner sur les trois quarts du roman?
Quoi qu’il en soit, le roman de Jacques-Étienne Bovard suggère que la quête d’une «belle écriture» puisse être instrumentalisée à des fins d’élévation morale. On serait heureux s’il était possible de tendre ainsi, d’un même élan, vers le beau et le bien. Mais, franchement, on en doute.

MICHEL AUDÉTAT, Passage du livre, le blog de Michel Audétat, journaliste au Matin Dimanche

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«On ne sait pas que j’en ai bavé»

Jacques-Étienne Bovard écrit en Suisse romande, depuis près de trente ans. Il aime ce pays et ses gens, et nous dit ses passions multiples. Rencontre autour de son dernier livre.

Comment vit-on ici comme écrivain?
C’est à la fois beaucoup de solitude et beaucoup d’indépendance. L’exiguïté de ce pays exclut de pouvoir vivre de sa plume. J’enseigne à plein temps, je n’écris que par plaisir et passion, sans aucune espérance de jackpot. Cela dit, je fais très exactement ce que je veux, quand je veux et comme je veux.

Vous n’en êtes pas moins, à l’échelle de ce pays, une des stars du paysage littéraire. N’avez-vous pas envisagé de quitter la Suisse pour Paris?
Rien ne me fera quitter la Suisse. Je suis profondément attaché à ce pays, dont j’aime les gens, les paysages, beaucoup de choses.

La Cour des grands, votre dernier roman, est l’histoire d’un jeune prof de judo, devenu auteur de romans de gare, qui rêve d’écriture, la vraie, la grande. Mais qui sont les «grands»?
Bonne question… Une scène décisive se passe dans l’Ossuaire de Douaumont, où reposent cent trente mille corps non identifiés de la guerre de 1914: être confronté à cela ramène les choses à leur juste place horizontale. Comme disait Céline, invoquer sa postérité, c’est faire un discours aux asticots. Être grand, en quoi que ce soit, c’est être soi-même dans la verticalité de l’instant. Les grands sont ceux qui cherchent leur propre vérité, avec ténacité et sans concessions.

Comment avez-vous créé les personnages de Montavon et de Xavier?
Tout simplement, je me suis amusé à m’inventer deux doubles: Montavon le «sérieux», le «sacré», c’est moi avec quinze ans de plus et la tête enflée à l’hélium de la vanité. Xavier le judoka, le pisse-copie, c’est moi aussi, en accentuant le côté gamin, farceur, candide. Je me suis pour ainsi dire étiré dans ces deux avatars antinomiques de moi-même. Je les habite totalement, et me reconnais aussi bien dans l’un que dans l’autre, à la fois si antagonistes et près de se serrer la main.

Une envie de réconciliation avec vous-même?
Disons plutôt la quête d’un équilibre, d’un élargissement. Je me suis amusé aussi à mêler plusieurs styles: farcesque, académique, populaire, lyrique. Le destin de mes écrits m’est relativement égal. Je ne suis pas connu en France, mais je m’en accommode très bien. En 1991, j’avais envoyé le manuscrit de La Griffe à dix grands éditeurs parisiens. Dix refus plus tard, je suis allé voir Bernard Campiche au Salon du livre et mon manuscrit lui a plu. Il m’a envoyé un contrat, et voilà. Ont suivi sept autres romans, des nouvelles, un récit autobiographique.

Les Suisses sont-ils mal aimés ou méprisés à Paris?
À part peut-être Ramuz, Chessex, Pascale Kramer, Noëlle Revaz, Jean-Michel Olivier et peu d’autres, nous ne présentons pas d’intérêt prioritaire dans un pays où paraissent déjà six cents à sept cents romans chaque année. Être loin de Paris, c’est aussi ce qui fait le charme de ce pays. L’immédiateté, les rapports directs d’écrivain à libraire et lecteurs. Pas de réseaux ou presque, pas d’enjeu financier important, pas de contrainte…

À chaque roman, vous explorez un univers différent.
Je fais ou ai fait de la photo, de la musique, de la pêche, de l’équitation, du judo, etc. Je m’intéresse à beaucoup de choses, qui ensuite nourrissent ce que j’écris. Quand je décris un violoniste qui se remet à jouer, je ne serais pas crédible si je n’avais moi-même joué du violon pendant vingt-cinq ans.

Quand on évoque le milieu littéraire romand, on a l’impression d’un microcosme fait de rivalités et de gens qui se jalousent et se détestent cordialement.
Je me sens de plus en plus décalé. Je vis isolé à la campagne, à l’écart de tout, et je ne me reconnais pas dans ces descriptions. J’ai beaucoup d’amis parmi les auteurs romands: Barilier, Bühler, Moeri, Layaz, Sylviane Roche, Anne Cuneo et bien d’autres. Je ne me connais pas d’ennemis. Je crois bêtement qu’on gagne plus à additionner qu’à soustraire.

Vos maîtres?
Il y en a trop. Disons que j’ai commencé à me passionner pour la littérature en lisant simultanément Homère et San-Antonio.

Comment et quand écrivez-vous, parmi vos multiples activités?
J’ai une grande puissance de travail, qui me permet de travailler n’importe quand: tôt le matin ou la nuit, en vacances ou le week-end. Je n’ai pas de rituels particuliers. Je travaille lentement mais régulièrement. Je fais des ébauches de plan, après quoi les personnages prennent leur envol, ou carrément la barre du navire. J’écris en raturant, en corrigeant, en reprenant, c’est pathétique, même mon ordinateur n’arrive pas à suivre. Quand on me complimente sur ma facilité, on ignore combien j’en ai bavé pour me hisser jusqu’à cette apparence. Je suis d’ailleurs fasciné par Simenon. Quand je pense qu’il a écrit par exemple Le Bourgmestre de Furnes en huit jours!


Jacques-Étienne Bovard
Un romancier de talent et à succès

Parcours. Né le 17 novembre 1961 à Morges. Après quoi, «parcours classique», dit-il: études de lettres, puis enseignement au Gymnase de la Cité à Lausanne. Une vie ordinaire habitée de beaucoup de passions. Publie ses premiers récits en 1982.

Fidélité. Dès 1992, date de sortie de La Griffe, son premier roman chez Bernard Campiche, il demeure fidèle à son éditeur.

Succès. Chaque livre de Bovard est synonyme de succès – traductions, rééditions en poche, quelque quinze mille
exemplaires vendus. Rare ici.

Prix. Une écriture «impliquée et engagée», dit la critique, un ton mordant, caustique, agaçant, drôle ou cynique. Un talent couronné par de nombreux prix (Prix des Auditeurs, Rambert, Lipp…).

VÉRONIQUE ZBINDEN, 
Coopération

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On termine «Quartier Livre» ce matin avec La Cour des grands, c’est le nouveau roman de Jacques-Étienne Bovard, qu’il dédicacera d’ailleurs cet après-midi chez Payot, à Lausanne, de 15 heures 30 à 17 heures.
Un livre qui dépeint les grandeurs et les bassesses du monde littéraire. C’est ça, Geneviève?

C’est exactement ça, avec une énergie, une férocité mais aussi une tendresse pour ceux qui sont fragiles ou cabossés, qui fait vraiment plaisir à lire.
À part un léger fléchissement juste avant la fin, comme si l’auteur tentait de montrer que vouloir écrire c’est aussi vouloir s’élever, donner du sens à sa vie et devenir meilleur, mais sans le dire vraiment, à part ce passage-là qui est peut-être moins réussi, le livre est toujours captivant et jubilatoire.


Les écrivains, les éditeurs et les critiques littéraires en prennent pour leur grade, c’est ça?

Mais bien sûr, mais il y a plus que ça quand même. La Cour des grands, c’est un titre qui exprime bien le propos du livre qui est de réunir lors d’une tournée des écrivains francophones des auteurs de ce qu’on appelle des «romans de gare» et LE grand écrivain des lettres romandes, toute ressemblance avec des modèles existants ou ayant existés n’est pas fortuite. Ce grand écrivain trouve que leurs présences déshonorent les vrais auteurs et il va tout faire pour faire exclure ces auteurs de seconde zone, si vous voulez, de ladite vie littéraire. Le héros est un type équilibré, optimiste et droit qui, justement, publie chez un de ces éditeurs commerciaux. Lui, il est ex-champion suisse de judo, devenu moniteur pour gamins et pour personnes âgées et il s’est mis à écrire des romans  qui mettent en scène des sportifs de haut niveau, qui font de la voile, de l’hippisme, de l’alpinisme ou de la plongée par exemple, et qui ont été frappés par un coup du sort et qui, grâce à leur force d’âme, soit s’en remettent soit finissent par accepter un destin qui va les révéler sous un autre jour.


Donc, ce qu’il fait, c’est qu’il découvre un filon et il l’exploite…

…Absolument, et ça donne une démonstration de la fabrication d’un roman en douze chapitres qui est absolument hilarante dans le livre.
Dans ce roman, si vous voulez, il y a le Jacques-Étienne Bovard de La Griffe, ce huis clos dans lequel il faisait exploser les tensions au sein d’un groupe de fumeurs en cure de désintoxication, et puis il y a Bovard avec son intérêt pour la nature humaine avec ce réalisme puissant et populaire qui est sa marque de fabrique.
Ça serait faux de dire qu’il montre des «loosers». En fait, il montre des gens comme vous et moi, ni pires ni meilleurs, juste moyens, et même la seule scène de lit dans laquelle il s’est risqué et qui se déroule entre le héros, Xavier Chaubert, et une auteure de romans à l’eau de rose, est moyenne, je vais dire, voire ratée, puisque notre grand judoka a une panne.


La fin du livre? Je ne vais pas vous la demander. En revanche, j’ai envie de vous demander ce qu’on retient de cet affrontement entre grands et moyens écrivains, de cette comédie littéraire.

Eh bien ce qu’il y a de bien avec Bovard, c’est qu’on peut le lire à plusieurs niveaux. On peut le lire pour l’histoire qu’il raconte, aussi pour la maîtrise de son sujet et des moyens de le raconter, mais également pour ces petites lucarnes qu’il entrouvre sur les zones d’ombre des humains, sur les fissures non colmatées.
Ce que moi j’ai retenu, c’est ce propos d’un entraîneur de judo, qu’il adresse au héros venu dans un club montré qu’il a encore de beaux restes sur un tatami, et qui lui dit, je cite: «Le judo est un chemin personnel de patience et d’humilité, pas un moyen de régler vite fait des trucs pas clairs. C’est bien de se le rappeler de temps en temps, surtout après les années de compète.» De là à penser que ce genre de définition s’applique à l’écriture, il n’y a qu’un pas que le lecteur franchira ou non…

GENEVIÈVE BRIDEL, Quartier Livre, RTS

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Que désigne ce mot: littérature?
 
Le narrateur de La Cour des grands s’appelle Xavier Chaubert. Moniteur de judo, il rêva d’une carrière de champion international. Zut! Anschwanden lui passe devant le nez. Faudra se contenter des seconds rôles. Xavier décide alors d’écrire sous pseudo des romans de gare qui se vendront par dizaines de milliers. Et voilà que les auteurs suisses sont invités à l’Escapade: quatre jours (dans le nord de la France et à Paris) de lectures, dédicaces, conférences, rencontres, débats. Le rêve!!!!!!
Le hic, c’est que l’ordinateur s’est trompé: trois auteurs people ont été invités en même temps que l’illustre Montavon qui, lui, fait une «vraie carrière», est auréolé d’une «vraie gloire». Montavon sait ce qu’écrire veut dire, il édite ses livres chez Gallimard, il songe sérieusement au Nobel, il ne peut accepter de signer ses œuvres à côté de vulgaires pitres de province. Ce mépris, il le manifestera au cours des quatre jours, mais un cataclysme va l’anéantir: la perte du cahier contenant ses derniers poèmes. Chaubert y découvrira une dizaine de poèmes «douloureusement accouchés {...} sur l’approche terrifiante de la mort».
Il y a, dans ce roman, des moments de délire, des descriptions de repas flaubertiennes, des évocations superbes de corps féminins, d’un rameur sur l’eau (trois pages à couper le souffle), de personnages qui, au fil du récit, deviennent bouleversants, en particulier celui de l’écrivain nobélisable, pathétique avec sa soif de reconnaissance, ses stratégies machiavéliques, sa vanité de paon foireux, son irrémédiable solitude, ses rages enfantines. Il y a une énergie rare dans le geste de Bovard (en dépit de quelques facilités dans la gauloiserie), qui rend palpitante la lecture de ce roman. On tourne les pages comme celles d’Europa de Tim Parks (dont le cadre spatio-temporel rappelle celui de La Cour des grands: un voyage en car, qui dure trois jours, de Bologne à Strasbourg avec des intellos qui ne croient plus en rien), on tourne les pages avec une jubilation que l’auteur vaudois sait communiquer au lecteur.
Est également posée, ici, la question de la littérature, ou plutôt de ce que peut désigner ce mot. Question qu’on peut légitimement poser à une époque où les livres de Marc Lévy valent infiniment plus que ceux de Michon, et où les mémoires de Zidane valent infiniment plus que les nouvelles d’Annie Saumont. À cette question, Bovard ne donne pas de réponse. Il la met «juste» en scène.

ANTONIN MOERI, Blogres

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Un faux-semblant signé Bovard

Méfiez-vous de la littérature romande, elle recèle des bijoux lovés dans des écrins empreints d’un régionalisme troublant. Ou lorsque les relations franco-suisses sont passées à la lorgnette d’un écrivain «bien de chez nous». Sauf que la plume ne sonne pas, ou si peu, régionale. Oui, parce que Jacques-Étienne Bovard est un perspicace.
Disséquer ainsi la littérature de ce coin de pays tient du véritable acte de résistance. Si bénigne soit-elle, la lecture du scénario, en surface, prêterait à rire. Xavier, le jeune judoka à la retraite, entame sa reconversion post-sportive et se lance dans la littérature de gare. Le voici parti avec Charlène, la belle voyageuse, et Borloz, le motard pornographe, sur les routes de France. En «visite» pour un road-movie littéraire chez nos voisins d’outre-Jura. Ils y affronteront le terrible Montavon, apôtre de l’écriture «sacrée».
Tout pourrait sembler si simple, mais Bovard décroche et prend une direction courageuse. De bucolique, la prose devient universelle. Comme lorsque Bovard fait la critique d’une littérature romande aphone dans sa diffusion, mais libre dans sa capacité créatrice.
Écrire cela, c’est toucher l’étoffe du doigt. Cette étoffe faite de complexité face à des «amis» hexagonaux méprisants à l’égard de ces «petits Suisses» définitivement perçus comme d’étranges phénomènes. Bovard donc, ou lorsque le rôle fondateur de la littérature refuse le néant au profit d’un tout salvateur.

DANIEL BUJARD,  La Côte

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Jacques-Étienne Bovard

Il sort son septième roman, La Cour des grands, où des auteurs de romans de gare se confrontent à la fine fleur de la littérature romande. Un récit jubilatoire qui a les qualités de son auteur…

Populaire

À quarante-neuf ans, Jacques-Étienne Bovard est l’un des auteurs les plus lus en Suisse romande. Ce succès l’enchante, parce que son but n’a jamais été de «se confiner au petit cercle des initiés». Comprenez: il est populaire et fier de l’être.

Enraciné

Bovard est Romand, de l’intrigue à l’éditeur. Notre pays est son terreau, avec ses travers et ses moments de génie. Il a publié tous ses romans chez Campiche et assume sereinement le fait que Paris ignore son existence.

«Ruclonneur»

C’est l’adjectif qu’il emploie pour expliquer qu’il tape dans ce qu’il sait faire pour donner de la chair à ses personnages. Parce que recycler son vécu dans le romanesque, «c’est une façon idéale de ne pas mourir». Donc oui, comme le fringant Xavier de La Cour des grands, Bovard pratique le judo… et l’écriture.

Grinçant

Bovard est brillamment vache sans jamais céder à la méchanceté gratuite. Une belle manière de ne jamais trahir ses personnages.

Jouisseur

Sa langue est sensuelle, la bouffe dans ses romans souvent gargantuesque et il excelle dans l’art de la scène. Lorsque Bovard donne à voir, c’est souvent vertigineux, parfois carrément cinématographique.

CATHERINE RIVA,  Femina

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Dans la cour des grands

Que diable allaient-ils faire dans cette galère? C’est la question que se posent trois auteurs de romans de gare, invités par la grâce d’une erreur de casting pour trois jours de conférences et de dédicaces entre Strasbourg, Verdun et Paris en compagnie de la crème de la littérature suisse romande. Voici résumé en deux mots l’objet du roman de Jacques-Étienne Bovard, paru il y a quelques semaines.
Xavier Chaubert, le narrateur de vingt-neuf ans, est un ancien espoir du judo suisse reconverti dans l’enseignement de ce sport. Doué d’imagination, il écrit, sous le pseudonyme d’Alexis Berchaut, toujours la même histoire, racontée chaque fois dans un milieu sportif différent: le héros, jeune sportif prometteur, voit ses rêves de consécration anéantis par un événement brutal et imprévu. Après avoir connu le fond du trou, le héros arrive à se sublimer lors d’une épreuve que les malices du destin lui imposent. Ayant regagné l’estime de lui-même, le héros repart du bon pied dans une nouvelle vie.
Chaubert, tout comme Roger Borloz, motard gros bras auteur de romans pornos, et Charlène, voyageuse narrant les péripéties d’une globe-trotter aventurière, ont été tous trois invités à un cycle de conférences et de dédicaces par une association culturelle dont le but est de favoriser les échanges littéraires dans toute la francophonie. Mais la présence de ces trois auteurs populaires dans la caravane des plus éminents représentants de la littérature romande ne va pas sans poser de problème. Montavon, figure de proue mystique des lettres romandes, s’offusque avec panache et grandiloquence de la présence à ses côtés de ces trois «pitres» déshonorant la littérature. Dessibourg, éminent spécialiste universitaire de Blaise Cendrars, n’en pense pas moins, mais l’exprime avec une diplomatie si finement courtoise que les «pitres» ne saisissent pas ce que leur présence dans ce cénacle littéraire a d’incongru. D’ailleurs, piqués par le mépris craché devant le public par Montavon, ils s’incrustent parmi les grands. Les ingrédients de la farce ainsi réunis conduisent à un bouquet final dont nous laissons les joies de la découverte au lecteur.
Ces trois auteurs de roman de gare ont beaucoup de choses en commun. Tous trois sont doués d’une imagination supérieure à la moyenne, à laquelle l’écriture permet de donner une existence. Le fait que leur connaissance de la langue française dépasse à peine celle de leur correcteur informatique d’orthographe ne leur pose aucun problème. Ils n’ont pas d’amour-propre, acceptant sans autre les corrections ou les suppressions que leur impose leur éditeur: tant qu’on est publié, cela permet d’arrondir les fins de mois. Cette désinvolture commune face à l’acte d’écriture cache toutefois chez chacun un malaise existentiel qui éclatera durant cette escapade: Charlène, ambitieuse, mais sentant la fatigue de la quarantaine, se sait au seuil d’un avenir qu’elle redoute médiocre et solitaire. Elle saisit donc la chance inespérée de cette introduction dans le monde des lettres pour s’y faire accepter. Borloz, lâche et peureux, a une fois au moins le courage de pousser la confrontation à son extrémité sans reculer. Il en ressort certes physiquement et moralement démoli, mais retourne à ses romans pornos avec l’humilité qu’il convient. Quant à Chaubert, optimiste invétéré et champion de l’esquive face aux problèmes et conflits, son passage dans la cour des grands lui ouvre les yeux sur son orgueil et sa médiocrité. Il se découvre soudain dans la peau du héros pathétique de ses propres romans, parvenu au fond du trou; sa confrontation avec Montavon est le coup de pouce du destin qui lui donne une chance de se sublimer.
Entre les lignes truculentes de cette aventure littéraire, Bovard aborde très directement la question de l’écriture: non, écrire n’est pas une partie de plaisir: c’est une obligation intérieure suscitée par des nécessités qui dépassent l’auteur; c’est un travail sérieux, pénible, laborieux et douloureux; l’expérience n’y arrange rien, car, pour créer, il faut chaque fois réinventer et oublier le tour de main déjà acquis. Et ce sont certainement deux facettes hypertrophiées de la personnalité de Bovard qui s’affrontent dans la longue explication entre Montavon et Chaubert à la fin du roman:
— Pensez-vous être capable de sentir des choses que les autres ne sentent pas?
— Je crois que oui. Mais je suppose aussi que tout le monde croit cela…
— Tout artiste le sait!… Donc pas de connaissances, pas d’expériences, pas de grandes souffrances, pas de révolte, pas de foi, pas d’engagement, pas de folie, pas de révélation d’aucune sorte, pas de… Mais enfin, jeune homme, ne comprenez-vous pas que vous êtes le contraire d’un écrivain? Il n’y a rien en vous, je ne dis même pas qui vous prédispose à écrire, mais qui vous rende cette dimension accessible!…
Nous ne savons pas si cet ouvrage a réussi à libérer Bovard de quelques vieux démons. Pour notre part, nous avons retrouvé avec bonheur la gaieté féroce dont l’auteur nous avait régalés avec ses Nains de jardin.

CÉDRIC COSSY,  La Nation

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La Cour des grands
de Jacques-Étienne Bovard

Dans une librairie de Morges, il y a dix jours, j’ai rencontré Jacques-Étienne Bovard, qui m’a dédicacé La Cour des grands, publié chez Bernard Campiche Éditeur. Il partageait sa table avec Jean-Michel Olivier et Mélanie Chappuis, auteurs respectivement de L’Amour nègre et Des baisers froids comme la lune, avec lesquels j’ai pu faire plus ample connaissance. Il était donc en bonne compagnie. Ce fut l’occasion de découvrir cet écrivain vaudois que je ne connaissais pas, à ma grande honte.
L’éditeur Bernard Campiche était présent, assis donc derrière deux de ses auteurs, plongé... dans un livre. Ce qui m’a donné l’occasion de le féliciter pour la qualité des livres qu’il édite. Ce sont en effet de véritables œuvres d’art, qui se tiennent agréablement dans les mains. Les couvertures, le papier, sans oublier le contenu bien sûr, comme il me l’a tout de suite fait remarquer, ne peuvent que ravir le lecteur. Car ce dernier va tout de même habiter ces objets magiques quelques heures durant, en général nocturnes, pour ce qui me concerne. Autant que ce soit pour le plaisir des yeux, du toucher et de l’intellect.
Xavier Chaubert, la trentaine, est moniteur de judo. Cette voie de la souplesse a certainement été une bénédiction pour lui et le meilleur des apprentissages de la vie, sur laquelle il s’agit pour tout un chacun de «crocher». Après avoir été champion international et avoir fait le pèlerinage obligé au Japon, il a pu, grâce à elle, acquérir une humilité de bon aloi et une résistance aux vicissitudes et aux injures des hommes et du temps. Cet art martial lui rendra un signalé service au cours de l’histoire qui nous est contée par lui et lui permettra à la fin de rebondir, comme on dit de nos jours.
Les arts martiaux, à tout âge, permettent en effet de forger le corps puis l’esprit, l’esprit puis le corps, comme ce fut le cas pour votre serviteur qui a pratiqué la voie de la main nue, le karaté do, pendant une quinzaine d’années. Si cet art m’a appris à ne pas esquiver les difficultés mais à y faire face, le judo lui ressemble comme un frère, en creusant un autre chemin, que le narrateur dépeint en ces termes: «Ce que la voie de la souplesse a de mieux à nous apprendre, et qu’elle nous enseigne même en premier, n’est-ce pas à céder avant de casser, à tomber, puis à se relever?»
Pour nourrir cet homme qu’il est devenu, Xavier Chaubert, sous le pseudo transparent d’Alexis Berchaut, écrit ce qu’il est convenu d’appeler, un peu trop dédaigneusement à mon goût, des romans de gare, dans la collection Effort des Éditions Weekend. Ces romans sont en quelque sorte fabriqués. Ils suivent un schéma immuable qui se prête à de multiples variations. Ils répondent à l’attente d’un public qui ne cherche pas à se prendre la tête mais à se divertir. Ses héros sont à son image des sportifs de haut niveau, malmenés par un accident de l’existence.
Francophones sans frontières est une association qui a pour objet de faire «découvrir des écrivains de langue française au-delà des cloisonnements, centralismes ou réseaux d’influence». À cette fin elle organise chaque année une Escapade sur plusieurs jours, avec au programme «séances de dédicaces, lectures, conférences, rencontres et débats». L’année qui nous occupe, la Suisse est l’invitée de cette manifestation, qui va se dérouler du 14 au 17 juin à Strasbourg, Verdun, Reims, Château-Thierry et Paris.
Par «erreur informatique», Berchaut, ainsi que deux autres auteurs maison de chez Weekend, Charlène Mohave et Armand Duchêne, pseudo de Roger Borloz, est invité à ce périple pour représenter la Suisse française aux côtés de Dessibourg, professeur honoraire de l’Uni de Lausanne, maître d’œuvre de l’édition des Œuvres complètes de Cendrars dans La Pléiade, et surtout de Pierre Montavon, le célèbre écrivain, dont le nom est évoqué pour le prochain Nobel de littérature et qui vient de faire paraître chez Gallimard une autobiographie titrée Le Sacre, en toute modestie.
Le problème est que Pierre Montavon ne supporte pas la promiscuité de ceux qu’il appelle les «pitres», ces trois forçats de l’écriture dont les livres paraissent chez Weekend . Qu’y a-t-il de comparable en effet entre son œuvre encensée partout et les minables opus de Charlène, dont l’héroïne, Karen Cochise, parcourt le monde, et ceux de Borloz, le pornographe, dont les personnages s’ébattent dans toutes les positions techniques que leurs corps sont capables de prendre? Que viennent faire ces folliculaires dans la Cour des grands?
L’Escapade promise ne s’avère donc pas être une promenade de santé pour les protagonistes. Tout au long, l’auteur ne nous ménage pas les rebondissements. Les personnages s’affrontent durement, tombent, se relèvent, lors de scènes d’anthologie. Ils dévoilent au passage leurs forces autant que leurs faiblesses. Les échanges vont du fleuret moucheté, ou du venimeux, à la goujaterie éthylique, ou à la prise de corps qui laisse des traces à l’âme comme dans la chair. L’auteur joue donc sur plusieurs registres et une fois refermé le livre, dont la couverture représente des gouttières anonymes, nous nous interrogeons sur le bien-fondé de la Cour des grands, à laquelle d’aucuns aimeraient accéder.

Blog de FRANCIS RICHARD

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D’un pitre à l’autre

Ils n’auraient jamais dû se retrouver là, invités par erreur pour une manifestation littéraire en France, trois auteurs de romans de gare (ou de plage ou de ce qu’on voudra) se retrouvent au milieu des écrivains romands les plus réputés. Dont le grand Pierre Montavon, qui mérite au moins de décrocher le Nobel. Et qui ne supporte pas de côtoyer ces «pitres».
Avec La Cour des grands, Jacques-Étienne Bovard reprend la veine satirique qui a fait le succès de Nains de jardin, entre autres. Avec son observation pertinente et hilarante du milieu littéraire bouffi de certitudes, l’écrivain vaudois réussit un roman jubilatoire, tout en posant d’intéressantes questions sur l’écriture et la littérature. Tout au plus peut-on regretter un léger essoufflement vers la fin. Et quelques facilités, comme ce vieux truc du narrateur se mettant à écrire le roman que le lecteur a sous les yeux.

ÉRIC BULLIARD,  La Gruyère

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Les tribulations d’auteurs «suisses mais universels»

«La Cour des grands», c’est le cénacle des écrivains avec un grand E. Jacques-Étienne Bovard y lâche un héros candide qui aura besoin de tout son judo pour affronter les grands hommes.

Ce pourrait être une opérette ou du théâtre de boulevard avec claquements de portes, grandes scènes, caprices de star, retournements de situation, disparitions d’objets, bagarres homériques et réconciliations de dernière heure…
Tel est le sentiment que procure la lecture de La Cour des grands, le dernier roman de Jacques-Étienne Bovard. Mais il faut nuancer la comparaison. Car une longue exposition fait le récit de l’enfance, de l’adolescence et des débuts dans l’âge adulte comme judoka et écrivain de romans sportifs, du personnage principal, le bienheureux Xavier Chaubert, musclé des bras et pas trop de la tête… ce qui ne le dérange guère tant sa nature est heureuse et bien disposée. Mais cette belle placidité ne va pas durer. La suite du roman va démontrer comment l’esprit, l’écriture, et les souffrances qui vont avec, lui vinrent malgré tout.
Mais passés donc ces premiers chapitres un peu longuets, l’action peut commencer. C’est ainsi que Jacques-Étienne Bovard imagine d’embarquer sur les routes de France, direction Paris bien sûr, une petite brochette d’écrivains romands. Seulement voilà, au sein de cette petite troupe invitée d’une quelconque organisation francophone vont cohabiter, plutôt mal que bien, un grand homme escorté d’une cour d’admirateurs et trois malheureux écrivains de romans de gare, très vite qualifiés de «pitres».
Dans le sillage du premier, qui, comme on le dit en pays romand, «ne se prend pas pour la queue de la poire», on chuchote avec componction «Pléiade» ou «Stockholm», allusions à la prestigieuse collection de Gallimard ou au Prix Nobel qu’on imagine promis à l’homme de plume. Les seconds, dont ledit Xavier Chaubert, une aventurière charmante et un motard auteur de romans pornos, sont donc plutôt mal vus en tant que représentants de l’éditeur Weekend, dont le slogan indique la vocation: «Vite lu, tout compris, que du bonheur.» Improbable et terrible choc culturel. De salons du livre en pique-nique littéraire, les trois «pitres» et le «grand homme» vont s’affronter dans une série de duels sanglants. Le droit à l’écriture ne va pas de soi.

ÉLÉONORE SULZER,  Le Temps

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Un tir groupé de passions éclectiques

Le bleu effronté de son regard a la clarté de ses rivières à truites, et il fixe le vôtre comme les Vaudois le font rarement. Jacques-Étienne Bovard tient moins du serpent enjôleur Kaa de Rudyard Kipling que du faune enjoué qu’il fut au collège de Morges. Du potache facétieux qu’il est resté à l’orée de son demi-siècle d’existence. Il enseigne au Gymnase de la Cité depuis plus de vingt ans: «Une vocation qui remonte à mes premières études du latin et du grec: quel beau destin d’être en permanence plongé dans des livres et d’avoir un petit public scolaire pour flatter mon narcissisme…»
Voilà trois décennies qu’il écrit des œuvres à succès de la meilleure qualité. Ils se vendent jusqu’à quinze mille exemplaires: à l’aune de littérature suisse romande, c’est un exploit. Aussi entend-il rester fidèle à son éditeur urbigène Bernard Campiche. D’ailleurs, être publié à Paris n’a jamais été pour lui un vœu obsessif.
Aujourd’hui, Bovard vit «isolé», «décalé» mais heureux à la campagne. Dans un village joratois encore empreint de la poésie virgilienne et élégiaque de Gustave Roud. Il y apprécie l’immédiateté des relations humaines, la tchatche spontanée de ses voisins, même quand elle s’estropie de cuirs langagiers. En se rendant à Lausanne, ou au Salon du livre de Genève pour quelque séance de dédicace, il se love dans un contexte culturel plus modique mais plus douillet, plus sain que dans la Ville lumière, où désormais ce sont des enjeux financiers qui font la loi.
La littérature romande actuelle est considérée par les Parisiens comme un aquarium francophone discret, où leur épuisette ramasse de loin en loin un gros poisson rare. Le Bovard s’y complaît en petit fretin – affranchi de toute contrainte, libre, presque aérien. Mais il n’en reste pas moins curieux des aléas du marigot de la vie littéraire française, et de ses compatriotes qui y pataugent. Son nouveau roman, La Cour des grands, exploite ce contexte avec une gourmandise narrative qui a fait la force de ses meilleurs livres. Le scénario en est simple: un pape des lettres romandes que Paris a consacré, et qu’un Prix Nobel est sur le point de consacrer davantage, se trouve par mégarde invité en même temps que des plumitifs à succès, auteurs de romans dits «de gare». Entre Xavier le judoka – le plus drolatique de l’escouade – et le maître, un certain Montavon, que cette promiscuité avait indisposé, s’instaurera une relation alambiquée, soldée par une envolée finale qui surprendra le lecteur.
«Ce Montavon stockhomisable, à crinière poivre et sel, et à orgueil démesuré c’est moi, avec quinze ans de plus. Son impertinent adversaire Xavier Chaubert, c’est moi aussi, bien sûr, en plus jeune.»
À Morges, Jacques-Étienne Bovard vit une enfance épanouie dans le quartier de Peyrollaz, cantonné entre la voie CFF et l’autoroute Genève-Lausanne. Il a pour père un avocat de culture raffinée, Pierre-André Bovard, qui joue aussi du violon, l’encouragera à l’accompagner à l’alto. La bibliothèque paternelle est éclectique à souhait: le fiston s’y pervertit un brin dans la lecture des Dames galantes de Brantôme. Ou, en celle, bien moins libertine, des chroniques de la Bataille de Stalingrad. Il dévore aussi tous les San Antonio possibles de Frédéric Dard, et les romans de Simenon – dont la simplicité des mots l’éblouit. Parallèlement, il se délecte pareillement de la lecture en grec ancien du Timée de Platon.
Avant d’y enseigner lui-même dès 1989, il devient un gymnasien modèle à la Cité, suivant les cours d’un Jacques Chessex (dont il consignera, cinq ans plus tard, les meilleurs souvenirs dans un texte intitulé Itinéraires.) À la Faculté des lettres de Lausanne, il consacre en 1986 son mémoire de licence à un écrivain plus cher à son cœur: Jacques Mercanton. L’auteur de L’Été des Sept-Dormants n’y enseigne plus, mais reste attentif aux nouvelles générations d’étudiants mus d’ambition littéraire. «De 1971 jusqu’à sa mort, le 27 avril 1996, j’ai eu l’honneur d’être souvent invité chez lui, dans le quartier du Denantou, à Lausanne. Il me parlait de ses amitiés étroites avec James Joyce ou Thomas Mann. Sans jamais s’en féliciter. Il était ironique envers lui-même…»

GILBERT SALEM,  24 Heures

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Quatre personnages en quête de gloire.

Voici quelque temps que Jacques-Étienne Bovard nous a habitués à son regard socio-ethno sur le microcosme helvétique. Son recueil de nouvelles, Nains de jardin, fut un modèle du genre. À vrai dire, on ne s’habitue pas à la littérature de l’auteur lausannois, tant il nous réserve de surprises et d’audace en son regard affûté.
La Cour des grands porte bien son nom. En dénonçant la prétention, Jacques-Étienne Bovard y entre de plain-pied. De quoi s’agit-il? D’un voyage littéraire auquel participent trois misérables auteurs suisses romands. Le narrateur, Xavier, judoka à ses heures, doté d’une inclinaison littéraire plutôt sportive. Charlène, belle autrice voyageuse, dont l’écriture se cherche autant qu’elle-même. Et Borloz, motard pornographe rédigeant ses romans à la pelle. Tous auteurs de piètres romans de gare mais heureux de leur vie et dépourvus d’arrière-pensées.
On allait presque oublier la star du voyage: Pierre Montavon, l’Écrivain. Le détestable et admirable vieux maître (devinez qui dans la réalité) qui fait la pluie et le beau temps de l’édition romande et se targue d’être connu en France. Lequel, en ce périple allant de Strasbourg à Paris à l’invitation d’une association culturelle française, ne cachera pas un seul instant son profond dégoût d’être entouré de si minable équipage.
De trajets en autobus en séjours à l’hôtel en passant par les réceptions et une émission de télévision, chaque participant à cette inopinée promiscuité en sera pour ses frais, cherchant pathétiquement à tirer son épingle du jeu. Propulsés dans le rôle de personnages de romans, les auteurs se voient précipités dans une rude confrontation avec leurs œuvres ainsi qu’avec eux-mêmes. La vraie vie est autrement bouleversante que tout ce qu’on peut en dire.
Il est bien rare qu’un auteur, en particulier suisse, fasse autant rire. Qui plus est, l’humour de Jacques-Étienne Bovard est profond. Entre Albert Cohen et David Lodge, bien au-delà de la simple (et impitoyable) analyse sociologique, il conduit à une métaphysique emplie de poésie. «…et toi, est-ce que tu les reconnaissais, ces petits livres aux couvertures lustrées, énergiques, lisses comme des miroirs, où rien pourtant ne se reflétait? Est-ce que tu te reconnaissais toi-même dans ces titres simples, ces histoires stratifiées, ces personnages toujours les mêmes sous leurs oripeaux de marionnettes?»
En un scénario bien ficelé aux rebondissements savoureux, Jacques-Étienne Bovard articule ses marionnettes avec la jubilation et l’amour que les grands auteurs ont pour elles. Très contemporaine, la langue est remarquablement maîtrisée. Et l’éternelle interrogation littéraire, qu’est-ce qu’écrire, qu’est-ce
que bien écrire, discrètement présente au travers de ces désopilantes tribulations.

SERGE BIMPAGE,  La Vie protestante

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La Cour des Grands.

Modulé sur divers registres, l’art de l’écriture est célébré en un voyage divertissant, souvent drôle, parfois teinté de lyrisme, selon les tempéraments des divers protagonistes. Ceux-ci sont essentiellement quatre: trois écrivains avec guillemets et un Grand Écrivain, auxquels se joignent l’exégète et l’égérie de service. Une cour. Les différents comparses ne déméritent point et, disons-le d’emblée, les personnages sont la grande réussite du roman. Sans parler des situations où l’auteur les place avec une habileté dramatique parfaite au cours d’un voyage homérique et tendu. Des divergences insurmontables séparent les uns, des complicités de circonstance en unissent d’autres…
Xavier Chaubert, enfant au parcours scolaire médiocre mais bagarreur et grand lecteur de BD, est initié au judo pour pallier sa violence désordonnée. Ses frère et sœur aînés rachètent par leur réussite socio-professionnelle l’inéluctable débâcle commerciale de leurs parents, petits artisans fromagers étouffés par la concurrence des grandes chaînes de distribution.
La carrière de judoka de Xavier, d’abord prometteuse, trouve cependant vite son issue, elle aussi inéluctable face aux grands champions français et japonais; brisé dans sa chair, ayant entre-temps perdu ses parents, Xavier tente sa réinsertion en écrivant des billets pour France Judo – et en enseignant le judo à des aînés tout en travaillant comme veilleur de nuit. Précisons qu’à Paris, tombant par hasard sur une édition des Fabliaux du Moyen Âge, Chaubert découvre le plaisir de goûter à des tournures archaïques, de s’absorber dans des histoires. Xavier finit par en écrire une, «comme ça, pour voir ce que ça faisait», pendant une de ses veilles…
De fil en aiguille, Chaubert se nomme désormais Berchaut et devient écrivain à la pièce aux Éditions Weekend, ayant eu le mérite d’y créer sa propre «collection», Effort. Selon un schéma actionnel et relationnel très vite rodé – détaillé en une typologie des plus cocasses –, il fournit à intervalles réguliers ses romans aux ingrédients «littéraires» stéréotypés. C’est le succès.
Or, par un hasard très espiègle, voici notre héros embarqué pour une escapade de Francophones sans frontières. Une erreur informatique a présidé à un amalgame lourd de conséquences, consistant à réunir en un voyage littéraire et touristique (genre: sur les traces de…) un grand auteur nobélisable avec sa cour d’écrivains, un professeur de littérature et… trois tâcherons de chez Weekend. Outre Chaubert-Berchaut, deux autres pseudonymisés sont de la partie, un pornographe et une auteur d’aventures exotiques. Le voyage doit culminer en apothéose médiatique à la télévison française. Dès le départ, Montavon, le Grand Écrivain, refuse de frayer avec la racaille de chez Weekend… Le ton est donné, on se frotte les mains!
Et les intrigues se nouent; de séances de signatures en repas gargantuesques, de visites de sites et monuments (Verdun et Cendrars: poignant!) en séductions frustrées, les écrivains se livrent aux plus diverses tribulations d’une équipée en goguette. La bassesse la plus vulgaire côtoie l’élévation la plus raffinée; et là, la virtuosité de Jacques-Étienne Bovard fait merveille. En un style rapide et solidement rythmé, parfois haletant, avec également des passages d’accalmie contemplative (en suivant un rameur sur le Rhin, par exemple: lumineux!), ce roman réussit à éviter les écueils d’un sujet somme toute conséquent, vaste et périlleux. Mais les questionnements sont bel et bien là, posés avec une mâle assurance, toujours teintés d’humour, et d’un lyrisme où se traduit l’affection directe du monde et des autres; last but not least, d’indulgence pour l’humaine faiblesse.

JEAN-RYMOND TSCHUMI,  Les Lettres et les les arts

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«Écrire ou vivre, vivre ou écrire, c’est pour moi puiser à la même source »
Entretien avec Jacques-Étienne Bovard

Jacques-Étienne Bovard est l’un des auteurs romands les mieux reconnus d’aujourd’hui. À l’occasion de son dernier roman, La Cour des grands, paru chez Bernard Campiche, Les Lettres et les Arts est allé à sa rencontre et à glané quelques propos.

Jean-Raymond Tschumi: Pour vous, y a-t-il loin de la vie à l’écriture, et réciproquement?

Jacques-Étienne Bovard: Non, c’est intimement mêlé. Écrire ou vivre, vivre ou écrire, c’est pour moi puiser à la même source, avec un ustensile différent. Je vis peu de choses que je ne transpose simultanément sous forme de récit, comme s’il fallait sans cesse remoduler la réalité un peu ou beaucoup au-dessus d’elle-même. Je peux vivre des semaines sans écrire, mais pas un jour ne passe sans que je n’aie ébauché mentalement des scènes ou des descriptions, au moment même où je les vis.

Dès votre début en tant que romancier (La Griffe, 1992), vos personnages principaux ont la consistance, l’épaisseur et la vivacité d’une existence ancrée dans son terroir. Quelle fonction attribuez-vous à cette identification locale?

Les personnages, à mes yeux, ne peuvent pas être réduits à des notions ou des points de vue. Ils doivent avoir une sorte de matérialité pour que j’y croie, et mon travail consiste à la fois à les épaissir et à les affiner. Quant au « terroir », terme que je ne revendique ni ne rejette, il est le reflet du monde où je vis tous les jours, où les personnages et les histoires viennent à ma rencontre. À noter que plusieurs d’entre elles se passent en France (Ne pousse pas la rivière; La Cour des grands) simplement parce que j’aime y voyager. Nul doute que si j’habitais quelque temps en Afrique ou ailleurs, il en ressortirait quelque chose. Continuerait-on à parler de «terroir»? Or, il se trouve que je voyage très peu…


Vos personnages féminins aimantent certes les désirs et les aspirations des hommes, mais ils sont pour ainsi dire moins présents, moins nettement dessinés que les personnages masculins. Qu’en est-il? La femme est-elle pour vous l’expression d’un «idéal» plus ou moins atteignable?


Hé hé, plutôt moins que plus… Disons qu’avec le temps je crois connaître de mieux en mieux les hommes, et de moins en moins les femmes. C’est peut-être ce qui aboutit à ce que vous relevez: «mes» femmes sont souvent plus présentes par leur absence, leur force d’attraction et de rejet à la fois. Elles ajoutent de l’imprévu, du mystère, du trouble, mais par là même font avancer le récit, et poussent les autres à se révéler. Ajoutons que la plupart de mes narrateurs parlent en «je» et sont des hommes. La femme dès lors est essentiellement la figure de l’autre.

Le voyage organisé, l’équipée, la sortie en bande, etc., décrivent dans plusieurs de vos romans une sorte de boucle – oserais-je dire – initiatique. Pourquoi semblez-vous si attaché à cette manière d’organiser le récit?

Ah, mais c’est tellement tentant, un itinéraire, pour un roman qui se déroule sur un court laps de temps: votre plan se fait tout seul, et rien n’est plus propre à développer l’initiation, qui constitue en effet la trame obsessionnelle de tout ce que j’écris. J’observe cependant que j’ai écrit davantage de romans statiques, disons mieux, concentriques, dans lesquels l’initiation se fait par de multiples tours et retours sur les mêmes lieux, les mêmes questions (Demi-sang suisse; Les Beaux Sentiments; Une leçon de flûte avant de mourir; Le Pays de Carole). L’essentiel est pour moi d’avoir plusieurs personnages réunis dans une dynamique qui fasse avancer l’histoire et accentue les confrontations.

Quelle fonction attribuez-vous aux grandes figures de l’art et de la littérature que vous évoquez dans vos romans (Courbet, Cendrars, Dix, etc.)?

Je crois qu’il y a deux façons de sentir la vie, matière brute qui va plus tard ressurgir dans une œuvre, sous forme élaborée: d’abord, par ce que l’on vit soi-même, le plus souvent inconsciemment, du moins sans se douter le moins du monde qu’on en fera quelque chose un jour. Ensuite, par tout ce qu’on lit, voit ou entend, qui a été senti et créé par d’autres. En réalité, le phénomène est beaucoup plus complexe que cela, car ces maîtres nous ont appris à sentir sur le moment même ce qui sera utilisé plus tard, si bien qu’il est difficile, voire impossible, de savoir exactement ce qui nous appartient en propre. Pourtant c’est bien cette part de vécu, de ressenti à chaud, qui nourrit l’œuvre, ce minerai qu’on essaie de conduire de l’informe à la forme, entre le brasier et l’enclume, au milieu de la forge pleine d’outils hérités.

Quel rôle (social, littéraire, économique) pensez-vous jouer en tant que romancier au succès somme toute appréciable?

J’avoue que je vois mal en quoi je pourrais avoir un rôle social, si ce n’est de permettre à mes lecteurs de partager un peu d’imaginaire, plus ou moins proche de leur propre vécu, sensibilité, valeurs, etc. Littérairement, je ne pense être un modèle pour personne et, économiquement, les fruits de mon activité restent tout à fait accessoires.

Je considère pour ma part que l’étiquette de «romancier populaire», que vous attribuent certains cénacles avec condescendance, est indéfendable dans votre cas. Comment expliquez-vous qu’on en soit là?

Il est certain qu’on éprouve une méfiance pour les livres qui ne plaisent pas qu’à l’aristocratie lettrée. Si leur auteur a le mauvais goût d’avoir bonne mine, un accent à couper au couteau, un éditeur du cru et une certaine fécondité, ce ne peut être qu’un faiseur, un opportuniste. Il est très difficile de sortir du cercle vicieux: ce dédain de principe entraîne une lecture hâtive, voire malveillante, qui ne peut aboutir qu’à renforcer le dédain, et ainsi de suite. J’en ai pris mon parti.

Venons-en à votre dernier roman, La Cour des grands.
Comment avez-vous constitué le personnage de Montavon? Forcément, on songe à Jacques Chessex, dont vous avez été l’élève, puis le collègue, l’ami, avant de vous brouiller avec lui…

Disons simplement ceci: à Jacques Chessex, j’ai dit tout ce que j’avais à lui dire quand nous nous sommes fripés. Sur Jacques Chessex, j’ai écrit un texte de joyeux souvenirs gymnasiens que je ne renie pas (in L’Itinéraire, 1994). De Jacques Chessex, il y a douze ans que j’ai décidé de ne plus parler dans les médias, parce que je ne vois pas l’utilité d’ajouter des anecdotes à celles que l’on connaît déjà. Je m’y suis tenu, et m’y tiendrai encore. Maintenant, il est évident que Montavon en reflète quelques traits comiques, qui évoquent exclusivement des rodomontades ou des algarades publiques.

Le personnage de Montavon a donc aussi d’autres modèles…

Bien sûr. On peut retrouver en lui aussi des réminiscences de Jacques Mercanton, cette vivacité, ce brio dans l’ironie, ce maintien altier que j’aimais tant chez lui. Et puis j’ai mis du Cendrars pour le côté baroudeur, du Flaubert pour l’écriture acharnée, du Malraux pour l’aspect impérieux du bonhomme, avec ce «de toute évidence» qui revient à plusieurs reprises. Mais surtout, je me suis mis moi-même dans ce personnage, une espèce de «moi» empiré, de double échappé, qui sous l’effet de la renommée aurait perdu le sens de la mesure, qui aurait basculé avec l’âge dans une vanité panique. Avais-je envie de secouer un peu le harnais de bonne vieille humilité calviniste qui est le costume ordinaire des gens de lettres de chez nous? C’était drôle, en tout cas, de me monter virtuellement la tête comme ça. Je m’y voyais avec délice et effroi. J’ai dû faire des efforts pour ne pas en rajouter. Du reste, notez bien que je souscris sur le fond à tout ce que dit Montavon.

Et Xavier est une autre projection de vous-même, en sens inverse…

Exactement. Je me suis plu à me représenter à travers lui dans un rôle d’anti-écrivain total: sportif, inculte, pire, heureux! Il est toujours content, ce con! Il boit de l’Ovomaltine aux buvettes des pistes de ski! Et voilà qu’il prétend écrire, lui, le sain, le simple, le «pitre» à qui manque la case «tourment», considérée par la plupart comme le point de départ fondamental, comme la légitimité sine qua non de toute œuvre! C’est l’imposteur absolu et le parfait innocent à la fois. L’apprenti total. Et oui, je m’y retrouve aussi, complètement.

Vous racontez tout un épisode à Verdun, sur les vestiges des tranchées. Autrement dit, vous érigez à votre tour un monument aux morts de la Grande Guerre. Quelle fonction cet épisode a-t-il dans la trame du roman?

Ce passage s’inscrit comme un monumental memento mori, au moment où tout le monde commence à perdre la tête pour des futilités de préséance, d’image… Pendant un instant, ces plus ou moins distingués gens de lettres prennent conscience de leur horizontalité absolue, si j’ose dire. Avant d’être repris par le narcissisme, l’ambition, les appétits divers, par la vie qui continue…

Pour conclure, la littérature rend-elle «meilleur»? La fin semble l’indiquer, du moins en ce qui concerne le narrateur…

Meilleur, je n’en sais rien. Plus proche de soi-même, plus ouvert aux autres. Peut-être moins malheureux, en somme, ce qui est déjà beaucoup

Propos recueillis par JEAN-RYMOND TSCHUMI,  Les Lettres et les les arts

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N’est pas grand qui veut

Démonstrations de force et d’allégeance, compromissions, course à la gloire, revanche: rien n’a vraiment changé depuis la cour de récré. Et pas seulement pour Xavier Chaubert, auteur de romans de gare. Loin d’être un roman à clé et/ou un règlement de compte entre écrivains suisses romands plus ou moins renommés, ce livre analyse de façon sensible et intelligente la raison qui peut amener un jour ou l’autre tout un chacun à l’écriture. Il n’y a pas de bonne et de mauvaise littérature, comprend-on entre les lignes. Simplement, peut-être, des auteurs qui ignorent encore les trésors qu’ils portent en eux et qu’une rencontre, fut-elle hautement désagréable, leur révélera peut-être au prix d’une profonde remise en cause.
Qualifié de «tadié» par ses parents, chahuté par les grands sous le préau mais possédant déjà un bon sens de la répartie, Xavier est une sorte de benêt d’un optimisme indéfectible qui n’hésite pas à castagner quand on l’insulte. Pour canaliser cette énergie, son père l’inscrit à un cours de judo. Là, il apprend non pas à vaincre l’autre mais à se dominer. Un art qui va lui être bien utile dans l’écriture qui lui vient facilement un soir et dont il décide de faire son gagne-pain, à raison de soixante pages par week-end pluvieux (la recette: des expressions toutes faites, un plan rigoureusement identique de développement de l’action, la contribution essentielle d’un logiciel de traitement de texte). Une «escapade» en compagnie d’illustres écrivains romands (dont un certain Montavon, imbu de sa personne jusqu’à l’abjection) rend la confrontation de plus en plus inévitable, tant avec l’odieux personnage qu’avec lui-même…
Le sage n’accable pas l’autre de sa supériorité dit un proverbe chinois. Certes, mais le sage n’est pas toujours celui que l’on croit. On pense à tort que le génie s’incarne chez l’homme avisé et juste, mais hélas, c’est rarement le cas. Dès lors, il faut parfois savoir surmonter son aversion pour apprendre. C’est une leçon de persévérance, de lucidité et de modestie que l’auteur nous inculque. Il sait élever la réflexion au-dessus des querelles intestines dont il se moque bien (épinglant au passage l’écrivain suisse qui cherche désespérément la célébrité et le tirage élevé qui vont de pair avec la publication hors frontières nationales) et dénoncer quelques hypocrisies, notamment celle qui consiste à applaudir aux romans policiers corsés – tendance morbide et sadique, actuellement très en vogue – grâce à la figure emblématique du «flic sympa» qui sauvera la face de n’importe quelle sordide histoire, tout en jetant l’opprobre sur la littérature dite de gare.
Tout comme le judo, l’écriture n’est ni un combat pour la gloire ni une course contre l’autre mais avant tout pour soi-même. Ne jamais se contenter de l’à peu près, pousser toujours plus loin l’exigence vis-à-vis de soi, non pour la galerie, mais sous le coup d’une nécessité intérieure afin de ressentir ne serait-ce qu’un instant l’harmonie intemporelle et universelle que seule l’authenticité procure. Un conseil qui vaut non seulement pour l’écriture, mais pour toute aspiration personnelle.

VALÉRIE LOBSIGER,  auxartsect.ch/articles_details.php?id=7977#top

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Incurable optimiste, content de son sort, de sa «tête à courant d’air», Xavier le narrateur commence dès l’enfance à aimer la lecture. Son père l’oriente vers le judo, dure formation qui lui apprendra l’ambition, la réussite avec en corollaire la question: à quoi ça sert?
Il abandonne la compétition et vit de petits boulots. Il découvre pour la première fois le bonheur de raconter par écrit tranquillement, dans le style de tous les jours, des histoires de sportifs qui seront publiées dans la série de romans «alimentaires», faciles et sans prétention, tous sur le même modèle, ce qu’on appelle des romans de gare.
Invité par erreur à une «escapade» en France avec des écrivains romands, il verra s’émietter ses certitudes. Et cela nous vaut la plus superbe confrontation avec un écrivain très connu, aussi prétentieux en public que sincère dans son travail.
Cette Cour des grands est un chant merveilleux à la gloire du travail pénible, assidu et toujours recommencé de celui qui veut, avec courage et honnêteté, trouver les mots pour s’exprimer. On sent que l’auteur parle de choses qu’il connaît bien et avec art tel qu’il vous laisse de quoi réfléchir même après avoir fermé le livre.


JULIETTE DAVID, 
Suisse Magazine

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