MARINA SALZMANN

SAFRAN

Nouvelles
2015. 176 pages. Prix: CHF 29.–
ISBN 978-2-88241-396-3


Biographie

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Danse avec les mots

Sur scène avec un musicien ou en performance avec un trio, la Genevoise saisit l’étrangeté du langage dans des textes brefs et légers

Marina Salzmann a la grâce d’une danseuse. Un art qu’elle a pratiqué, qu’elle considère comme le plus inventif et le plus livre aujourd’hui. Mais elle, c’est avec les mots qu’elle danse. Pendant un temps, elle a exercé son inventivité dans le cadre de l’AMR (Association pour l’encouragement de la musique impRovisée): elle y créait des poèmes sur l’instant. Une expérience collective de liberté, ludique, légère. Au sein du grupe Pas lundi, elle a expérimenté la musique sonore, le sens éclaté. réduit au son, le rythme et le plaisir de la performance en trio,. Et avec le musicien Thierry Clerc, elle a mis ses paroles à l’épreuve de la scène, de l’énergie du rock. Parfois, à l’occasion d’un festival ou d’une rencontre, ces formations se reconstituent, mais de manière sporadique. De ces expériences, Marina Salzmann a appris l’art des enchaînements, la souplesse qu’elle recherche aujourd’hui dans le travail solitaire de l’écriture, qui prime désormais sur les autres formes d’expression. Avant  de la lire sur papier, on a pu le faire sur le web, dans la revue en ligne «Coaltar» qu’elle a cofondée avec Jean-Jacques Bonvin. Elle y a publié ses premiers textes, brefs, teintés d’étrangeté. Ceux qui composent les deux recueils parus chez Bernard Campiche Éditeur – Entre deux (2012) 35 Safran (2015) – sont eux aussi de petits tableaux saisis dans l’élan, lancés sur la page, finement retravaillés.
Marina Salzmann vit à Genève. Elle est née à l’autre bout du lac, à Villeneuve, a grandi à Nyon. Sa vie s’inscrit au bord de l’eau: elle a besoin de l’élément liquide – mer, lac, fleuve –, un fluidité qu’on retrouve dans son écriture. Elle a connu une adolescence rebelle et aventureuse: auto-stop à travers l’Europe, squats, voyages lointains, dont un à Madagascar, pour la magie du mot. C’était dans les années 1970, quand les utopies paraissaient atteignables. Gamine encore, elle a manifesté dans  les rues sur les traces de son frère, après le coup d’État de Pinochet contre le gouvernement Allende. Le Chili c’était «un espoir avorté, un paradis perdu. On écoutait Inti Illimani. Ce gauchisme, c’était aussi une façon de s’opposer à nos parents, plutôt à droite», se souvient-elle en souriant. Elle n’est jamais allée au Chili, mais deux nouvelles de «Safran» portent le souvenir de la chanteuse Violetta Parra et du musicien et poète Victor Jara.
Dans les textes de Marina Salzmann, le discours politique est rarement explicite, mais on décèle un élan libertaire. Cinéphile, elle s’enchante d’une scène de La Salamandre d’Alain Tanner, film culte de 1971: dans une forêt, Jean-Luc Bideau et Jacques Denis se bidonnent en clamant «Ah que le bonheur est proche! Ah que bonheur est lointain!» La quête du bonheur, en dépit de tout, c’est justement ce qui fait, pour l’auteure, le propre de l’humanité. Les personnages de ses récits ne l’atteignent pas facilement, empêtrés souvent dans des circonstances étranges, à la limite du conte ou du fantastique, mais ils ne cèdent pas sur leur envie de vivre et de trouver leur place. C’est «Banquet», qui clôt «Safran»: dans un monde à la «Stalker», dévasté par la catastrophe, où animaux et végétaux reprennent la main, les survivants festoient, dans un atmosphère de fête, en dépit de l’extinction proche. Dans un autre récit, l’air s’épaissit autour des gens et les empêche d’avancer. Dans «Entre deux», une femme se retrouve avec, sur le dos, un inconnu dont elle ne peut se débarrasser.
Sur la couverture de Safran, un couple s’enlace, dans ce qui semble un champ de blé ou un ciel en flammes. Une lumière dorée recouvre l’ensemble. La peinture est l’œuvre d’une amie de l’auteure, Simonetta Martini. Les personnages de Marina Salzmann sont en quête de cette beauté, mais c’est une beauté modeste, qui surgit d’objets que le bon goût rejette – souvenir kitchs de vacances, vestiges d’enfance. Le monde aliénant du travail, les hiérarchies de bureau, sont traités avec un humour inquiétant. La vie professionnelle de Marina Salzmann est pourtant heureuse! Elle a fait des études de lettres, éveille aujourd’hui de jeunes élèves aux merveilles de la grammaire et de la poésie. L’enseignement est le «cadre» qui règle son emploi du temps. Il lui permet de garder de grandes plages pour l’écriture. Peut-être un jour en sortira-t-il un roman.

ISABELLE RÜF
, Le Phare, Centre Culturel Suisse de Paris, N0 23, 2016

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Quand le monde vacille et se dématérialise

Safran, onze nouvelles originales et fantastiques pour dire un monde qui vacille, un monde sur le point de basculer et de se dématérialiser. Au bord du gouffre, les personnages regardent, fascinés, mais gagnés par l’angoisse. Afin d’éviter, que «le grand trou noir» ne les aspire, chacun cherche son salut. Pour l’héroïne de «Rank», c’est la photocopieuse à l’infini pour figer la réalité; pour Perrine et Francis, c’est fuir vers une zone interdite où ils échapperont à la surveillance constante des caméras de surveillance; pour Camille, c’est se lancer à la recherche de son ami parti vivre ailleurs, déjà à demi effacé, absorbé par une ville chinoise tentaculaire.
Pour conjurer mensonge et anéantissement, la lutte par les mots constitue sans doute l’arme la plus efficace. C’est ainsi que dans «Banquets», la nouvelle saisissante qui clôt le recueil, dans un univers d’après le désastre, d’après Tchernobyl peut-être, en tout cas de «fin d’humanité» où les gens ne se parlent plus que par onomatopées, les fêtes qu’organisent les jeunes pour résister – où le passé disparu peut revivre grâce à leurs récits – sont gage d’espoir Un espoir que symbolise aussi, dans la nouvelle «Zone interdite», la couche jaune safran, cette «lumière d’or dont le peintre Markus Wellington recouvre son tableau des Amoureux, pour le rendre moins réaliste (inspiré en fait par la toile Safran, de l’artiste tessinoise Simonetta Martini, belle illustration de couverture). Ce travail du poète ou de l’artiste sur le réel, cette permission accordée à l’extravagance et à l’imaginaire n’est-ce pas, dans l’univers étrange et inquiétant de Marina Salzmann, un moyen de différer la chute dans le néant?
Distinguée en 2013 par le Prix Terra Nova et la bourse Anton Jaeger pour son premier recueil de nouvelles, Entre deux, l’auteure explore ici de manière plus extrême encore les zones obscures où voisinent angoisse et folie, rêve et fantastique, dans un monde menacé dont les couleurs rappellent parfois celui de Corinna Bille.

ANNE MOOSER
, La Liberté

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«Nous vivons dans un monde dont personne n’aurait voulu il y a vingt ans».
Et les personnages de ces nouvelles d’efforcent de lutter contre cette existence qui n’a plus de sens. Des évocations surprenantes, entre rêve et cauchemar, entre réalité et fantômes, peuplent les pages. Le style est d’une brièveté pleine de ressources, avec de belles images de la vie de tous les jours qui, soudain, menacée de disparition, se transforme et lutte contre l’anéantissement qui menace.

JULIETTE DAVID
, Le Messager suisse

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Marina Salzmann saupoudre le réel d’un safran subtil et volatil

Douze nouvelles pour dire l’inquiétante étrangeté  du monde

Safran, une épice subtile au parfum discret, insaisissable presque, qui colore de jaune tout ce qu’elle touche. Safran, c’est aussi le titre du second recueil de nouvelles de Marina Salzmann paru chez Bernard Campiche cet automne. Douze nouvelles, douze histoires où le réel se trouve subtilement contaminé par l’écriture à la fois fantasque et minutieuse de Marina Salzmann, Prix Terra Nova en 2013 pour Entre deux (Bernard Campiche). Et ce réel dérive, se teintant de couleurs différentes au gré des histoires. Chacun de ces textes possède sa palette propre, son ton à lui, son caractère singulier.
Il plane sur plusieurs de ces nouvelles une sorte de brume apocalyptique. Pas de catastrophes spectaculaires, mais une lente érosion des choses que les personnages et l’auteure elle-même tentent de conjurer par des mots, des paroles, des écrits. Ce sont le plus souvent des femmes, narratrices pleines de doutes, qui explorent ces univers menacés et tentent, à leur manière, une réparation. A l’image de l’héroïne de «Blumen», qui tisse une robe couleur de paradis, arachnéenne et folle, pour sa grand-mère disparue.

Boson de Higgs

Dans «Chantier», une cuisinière au chômage voit son quartier lentement se désagréger: «Les vitrines de la pharmacie ou de l’agence de voyages semblent être devenues de simples surfaces, pareilles à ces villes peintes de cinéma que l’on trouve dans certains déserts. Sortir est inutile et c’est même une erreur fatale, ai-je constaté, car le phénomène gagne en étendue quand je quitte ma fenêtre. Et puis à l’extérieur, je remarque une hostilité croissante.» Dans cette nouvelle fascinante qui ouvre le recueil, la réalité est des plus instables. Attaquée par les marteaux-piqueurs, elle semble aspirée peu à peu par une sorte de trou noir qui distord et les apparences et le temps. Le boson de Higgs n’est pas loin. Un psychanalyste apparaît dans une cuisine, des déluges s’abattent au milieu de l’été, seules les paroles que profère Marianne permettent au monde de tenir encore debout.
«Zone interdite» pourrait presque être le prolongement de «Chantier». Peut-être que du temps a passé, que les phénomènes étranges se sont multipliés, divisant la planète en une zone habitable et une zone interdite? Le contrôle social s’est, en tout cas, renforcé. Perrine et Francis s’inventent pourtant un destin hors des lieux quadrillés, loin des caméras de surveillance, un avenir chuchoté par les toiles d’un peintre, baignées d’une lumière dorée.
Dans «Rank», ce sont les corps, les objets qui subissent d’étranges transformations. Alice aux pays des merveilles, version contemporaine, car, dans ce récit, on photocopie à qui mieux mieux. «Photocopiez-vous. Si vous pouvez photocopier des clés, une porte, une maison, vous pouvez vous photocopier vous-même pour être à l’échelle et rentrer chez vous et dans la copie de toutes les choses vivre au milieu d’elles.»

Palimpseste

Dans ces univers – urbains, la plupart du temps – distordus et fragilisés, menacés par la ruine, les personnages de Marina Salzmann errent, fuient, cherchent. Surtout, ils tentent de déchiffrer ce qui les entoure, de lire le réel en forme de palimpseste qui leur est présenté. «A l’aide d’un dictionnaire de voyage, elle tente de déchiffrer l’alphabet inconnu des rues, les enseignes des magasins et les menus des restaurants, parce que c’est ce qu’il voit dans ce monde ébréché.» Tel est le parcours de Camille qui, dans «Loin comme la Chine», cherche un homme qui a fui et dont les traits s’effacent. Trois textes, plus réalistes que les précédents, ont des hommes pour narrateurs. Leur ton est en rupture avec les incertitudes des autres textes. «Congeler» fait figure de microthriller, un peu trop attendu. «Santiago» salue Victor Jara, le chanteur chilien assassiné par la dictature en 1973. Dans «Méthode», un écrivain cherche l’histoire, la fiction.
La belle apocalypse
Enfin, d’autres textes, de nouveau au féminin, disent un monde plus prosaïque de tourisme triste, des collègues («La meilleure façon de boiter», «Issue de secours»), de dèche ordinaire («Fugue»). Plus «normales», à première vue, ces nouvelles n’en sont pas moins contaminées par les histoires fantastiques qui les entourent. Et Marina Salzmann, ayant habilement tordu notre regard, dévoile ainsi l’inquiétante étrangeté du quotidien.
Et si l’apocalypse était belle? Enfin libre de toute contingence, de tout collègue de bureau, de toute inquiétude, puisque l’humanité serait enfin fixée, avec certitude cette fois, sur son sort. C’est ce que semble dire «Banquets», la nouvelle qui ferme ce recueil étonnant, qui décrit une fin du monde où tous s’acheminent, tristes mais apaisés, vers la fin. «Nous vivons maintenant comme bon nous semble, occupant les maisons abandonnées de la Côte ou de l’Intérieur. Il suffit de casser les fenêtres, les alarmes sonnent dans le vide, longtemps, puis le bruit cesse.»

ÉLÉONORE SULSER
, Le Temps

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Des nouvelles vraiment nouvelles qui ne se ressemblent pas.
On se laisse emmener d’un chantier bruyant à une plage où une petite fille s’évertue à marcher avec ses palmes à une femme qui expérimente la meilleure façon de boiter. Non sans ironie. On a cru que les courtes histoires n’étaient plus à la mode, cette traversée du désert est finie.
Marina Salzmann, dont c’est le deuxième recueil de nouvelles, est née à Vevey. Elle décrit des personnages qui, chacun à sa manière, tente de lutter contre l’anéantissement de l’existence. Des histoire douces-amères qui ressemblent en tous points à la vraie vie, celle que nous vivons.

LILIANE ROUSSY
, Le Chênois

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Marina Salzmann, ode aux doux rêveurs contre la fin du monde

Les personnages de Marina Salzmann sont décalés, chacun à sa manière. Il y a la mère de famille en vacances qui observe, à l’écart, ses camarades de bureau plaisanter avec son fils ado. Il y a le couple qui n’en peut plus des caméras de surveillance, des pluies d’oiseaux morts et des «attaques d’anges», et qui se fait la malle dans la zone interdite, en bazardant ses smartphones au passage. Il y a ces deux collègues qui bâillent en salle de conférence sous les regards désapprobateurs de leur voisine au teint frais et aux initiatives zélées. Tous ces gens à part, fragiles et lucides, sont les héros du très beau recueil de nouvelles fantastiques et poétiques de Marina Salzmann, sobrement intitulé Safran. «Cette épice donne goût et couleur à la nourriture. Métaphoriquement, le safran révèle ce qui est transparent et qu’on ne voit pas habituellement», explique l’auteure genevoise, également enseignante de français au cycle d’orientation.
Pourquoi des personnages à la sensibilité exacerbée? Ces gens-là m’intéressent parce qu’étant inadaptés, ils doivent trouver une façon de survivre. Ce sont ceux qui sont détruits par le monde, qui résistent et inventent autre chose.»
C’est en effet souvent un univers apocalyptique, ou simplement arrivé en bout de course, dans lequel les protagonistes de Marina Salzmann évoluent. «Ces atmosphères de fin du monde m’inspirent beaucoup. Je me souviens bien sûr de la catastrophe de Tchernobyl, qui a marqué ma jeunesse et ma génération, en créant tout à coup une zone interdite sur la planète. » Elle cite également les peintures de la Tessinoise Simonetta Martini, le film crépusculaire Stalker, réalisé par Andreï Tarkovski en 1979, ainsi que 1984 de Georges Orwell «Avec les réseaux sociaux, les cartes bancaires, la vidéosurveillance et la crise économique, Big Brother s’est réalisé. «C’est extraordinaire, je n’aurais jamais cru que nous nous laisserions faire, si vite. Nous vivons dans un monde dont personne n’aurait voulu il y a encore vingt ans.»
Pourtant, loin d’être sombres et déprimantes, les nouvelles de Marina Salzmann offrent un chemin de traverse lumineux. Sa plume aérienne et onirique tient quelque chose de la baguette magique. Elle fait apparaître ici une émotion subtile, là du surnaturel. «J’adore le fantastique. Ce genre permet d’activer la machine à fantômes», dit-elle.
Safran est le deuxième recueil de l’auteure, qui s’attelle actuellement à l’écriture d’un roman. Un défi pour la Genevoise: «Dans une nouvelle, on est plus libre d’expérimenter, tout est permis, ce n’est qu’un petit texte. Le roman m’échappe encore de toutes parts». Le style particulier dont Marina Salzmann fait preuve dans ses nouvelles est de bon augure pour ce futur roman.

MARIANNE GROSJEAN
, Tribune de Genève

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Sorties de piste

L’intrigue soudain dérape, change de direction, voire même de personnage, s’achève parfois abruptement et nous laisse alors en plan, surpris, réjoui. Les protagonistes eux aussi sont tout à fait capables de passer d’un objectif à l’autre avec la plus grande aisance, brisant la logique du récit et jouant de nos attentes. Safran déroute, littéralement: ses onze textes sortent de route pour nous désarçonner, moqueurs et indisciplinés comme des chevaux sauvages qui s’échapperaient vers les terres du rêve et de l’étrange. Dans son deuxième recueil de nouvelles, la Genevoise Marina Salzmann lâche en effet la bride à l’imaginaire de manière très maîtrisée, et explore plus avant l’incertitude et le flottement qui imprégnaient son premier recueil, Entre deux (Prix Terra Nova et Bourse Anton Jaeger 2013).
Dans «Chantier», un homme se matérialise soudain dans le fauteuil de la narratrice, tandis qu’elle n’ose plus sortir mais contemple les travaux depuis sa fenêtre: au dehors, les objets semblent s’aplatir et deviennent hostiles, «le monde était en train de disparaître, aspiré par le trou», et elle sait que sa mission est de différer cet anéantissement. Ailleurs, c’est d’une société truffée d’écrans et de caméras de surveillance dont il faut s’échapper pour gagner la zone libre où l’air est plus fluide. «Rank» joue délicieusement avec l’idée d’échelle: une femme angoissée à la pensée de perdre ses clés les copie, puis copie sa porte de maison, elle-même. Mais ne risque-t-elle pas l’incompatibilité des formats puisque la photocopieuse réduit tout? On pense à une Alice urbaine qui glisserait peu à peu dans le mensonge. L’adéquation problématique entre les mots et le réel est d’ailleurs au cœur de plusieurs des nouvelles de Safran tandis qu’Alice réapparaît discrètement dans le nom du groupe rock de la jeune punkette de «Fugue» – Alice et les Rhizomes. Cherchant son chat dans le quartier, la narratrice dérive ici de rencontres en surprises, au fil d’une pensée en roue libre. Elle confie ainsi adorer miauler. «Car le miaou n’est qu’un miaou! Le miaou s’autodésigne au lieu de désigner un objet du monde! Le miaou est l’idéal perdu d’une langue où chaque mot serait la chose même!»
C’est avec ce décalage que joue l’écriture de Marina Salzmann, dans les mailles trop larges du langage, les interstices laissés par ce filet qui échoue à vraiment saisir le monde. L’univers qui se dessine ainsi dans Safran paraît hanté par l’angoisse de sa propre disparition, par un délitement insidieux et discret, infimes débandades du sens et de la logique. Or ces failles sont aussi gages de liberté, portes ouvertes à l’extravagance: peuvent s’y glisser l’absurde, le cocasse, la poésie ou l’enchantement, pour notre plus grand délice.

ANNE PITTELOUP
, Le Courrier

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La couverture de ce recueil de nouvelles est la reproduction du détail d'un tableau. Il a été peint en 2012 par Simonetta Martini. Il s'intitule Safran. Il a inspiré Marina Salzmann, comme d'autres toiles de l'artiste. Mais elle parle plus particulièrement de celle-ci comme du tableau des Amoureux du peintre Markus Wellington, qu'elle a imaginé et qui l'a déroulé un jour au pied de sa femme:
«Les couleurs en étaient vives et réalistes. Mais depuis il a passé sur la toile une nouvelle couche homogène, un jaune safran transparent. La femme et l'homme sont nus, assis face à face en plein champ. Au-dessus d'eux les collines et le ciel composent une frise. Dans cette lumière d'or qui semble venir de très loin, les corps et les blés sauvages sont tellement confondus qu'ils semblent déjà avoir été dématérialisés.»
Le mot important est ici dématérialisé, parce qu'il contient le mot matière. Or la matière et sa destruction sont implicitement, ou explicitement, exprimés dans les onze nouvelles qui composent le recueil. La matière y fait place au vide, à un trou béant, à la disparition, ou, au contraire, prend toute la place, comme un défi, justement, à la disparition, à la mort.
Les fenêtres de Marianne Lucas, cuisinère au chômage, ouvrent sur un Chantier et son vacarme. Ce bruit dure de l'aube à la nuit, tous les jours que Dieu fait, excepté le dimanche. Marianne sent comme un trou noir. Ce trou noir se creuse à la faveur de ce bruit de chantier. Ce trou ne cesse qu'avec le silence. Il lui semble que le monde est aspiré par ce trou et qu'il est sur le point d'y disparaître.
Dans Rank, diminutif affectueux d'une marque de photocopieur, tout peut être réduit de taille par la technique de reproduction des images. Tout, les êtres comme les choses. Ce phénomène crée un monde de rechange, tellement  éloigné de l'original qu'il fait perdre pied, que les mots pour le dire perdent leur signification et que «le mensonge semble être devenu la règle».
Son genou est de plus en plus douloureux. Ses difficultés à se déplacer la mettent en marge du groupe composé de collègues et de leurs familles avec lesquels elle et son fils Sébastien passent leurs vacances en Crète. Souvent elle se sent vide. La meilleure façon de boiter est encore de prendre la route au volant de la Micra de location, avec Sébastien, féru de Kerouac, de s'alléger ainsi temporairement de ses angoisses et de laisser les autres à leur plage.
L'homme a trouvé sa mère morte sur le carrelage de la cuisine. Pour la Congeler, il a acheté un gros électro-ménager, de quatre cents litres, lequel occupe une grande partie de la pièce: La complicité des objets de la cuisine semblait acquise: table et chaises, étagère, plan de travail, boîte à pain, même la cafetière, tous par leur matérialité obtuse, opposaient à la mort un déni radical. La mère était devenue un peu comme eux, et c'était toujours être. Une chose...
Sa chatte noire, Pamela, a fait une Fugue. Elle a profité de la porte laissée ouverte par Germano chassé du lit conjugal pour une onomatopée émise par sa bouche quand il dort. Il paraît que personne ne l'a vue. Alors elle scotche une vingtaine d'affichettes où elle a écrit à la main: «Perdu chatte noire. Tache blanche en forme de slip. Soutien-gorge assorti. Yeux jaunes. Téléphone». Cette disparition réserve bien des surprises à sa propriétaire...
Sa grand-mère dit un jour: j'aime les gens simples. Et c'était dans sa bouche une phrase inhabituelle. Elle s'efforce depuis de faire semblant d'être simple. Elle ne supporterait pas d'être désapprouvée par sa grand-mère si elle était encore de ce monde. Alors elle pense simplement à elle. Elle écrit sur elle. Elle écrit à sa place, parce que sa grand-mère, de langue allemande, n'écrivait rien d'autre que des mots sur ses listes de commissions, tels que Fleisch, Wein, Blumen.
À Santiago, pendant les événements, Herrera travaillait au service des passeports. Un jour il a été désigné volontaire pour la morgue où les cadavres ne finissaient pas de défiler. Qu'y faisait-il? On ne sait. Ce qu'on sait, c'est que Kiko, qui était avec lui, a reconnu Victor parmi ces cadavres: «Comme tout le monde, Kiko et Herrera connaissaient les chansons de Victor, les plus célèbres, celles qui regorgent de colombes, de papillons, de fenêtres ouvertes».
Il serait parti dans un pays Loin comme la Chine: «Les autres habitants seraient des hommes comme lui, à demi effacés, sans peur à l'idée de disparaître bientôt complètement, leur chair confondue à celle de la ville». Et Camille finirait par trouver le nom de la ville et l'adresse où il réside, on ne sait trop comment, et elle y déchiffrerait, à l'aide d'un dictionnaire de voyage, l'alphabet inconnu des rues.
Elle et Agnès ont reçu pour mission d'aménager la salle commune du rez-de-chaussée de l'entreprise, à moindre frais. Après avoir tout transformé dedans, elles devront s'occuper des abords. Il n'y a plus de salle fumeur: «Ceux qui n'ont pas renoncé à cette activité dangereuse ne peuvent s'y livrer qu'à l'air libre, dans une Issue de secours. Le vendredi venu, comme les heures comptent double mais pas la paie [...], on doit donc doublement se détendre pendant les pauses»…
«Il a l'intention d'écrire quelques pages. Quel en sera le point de départ? Une anecdote qu'il a entendue la veille dans une soirée. Cependant, il a beau se concentrer, il n'arrive pas à s'en souvenir». Alors il s'emploie, avec Méthode, à retrouver l'anecdote perdue. C'est une méthode qui n'en est pas vraiment une, puisqu'elle consiste à continuer à chercher en faisant confiance à son inconscient et au hasard.
Il n'y a plus que quelques survivants au désastre. Ils sont devenus muets. Certaines communautés, pour y remédier, ont imaginé d'organiser les Banquets: Par les banquets on arrive à se jouer de cette mélancolie obsédante qui habite désormais les esprits, cette impression bizarre de tuer le temps, alors qu'il est déjà mort, ou d'en être les exécuteurs testamentaires, même s'il n'y a aucun légataire.
Mort et vie, absurdité et sens, fugue et recherche, rêve et réalité, mensonge et vérité sont des mots-clés de ces nouvelles, où règnent les antagonismes, que les protagonistes s'ingénient à dépasser. Et leur angoisse y est omniprésente. Cependant, des bonheurs d'expression mettent parfois du baume au coeur du lecteur, surtout s'il est impénitent: «Les livres sont des lits où les poètes dorment les yeux ouverts».

Blog de FRANCIS RICHARD

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Safran est le deuxième recueil de nouvelles de Marina Salzmann. À travers les onze histoires qui le composent, l’auteure explore divers aspects d’un monde hanté par sa propre disparition. Elle met en scène des personnages qui, tous à leur façon, tentent de résister à l’absurdité ou à l’anéantissement de leur existence.
Ainsi Camille réfugiée dans une Chine imaginaire y retrouvera peut-être son amour perdu. Agnès et ses collègues opposent à la bureaucratie et à l’aliénation une logique transmutatrice à la Lewis Carrol. Faute de mieux, on peut toujours essayer d’échapper au contrôle des caméras, habiller les morts ou décorer des cafétérias d’usine. Et on peut parler. Parler au vide, parler pour prendre congé ou pour faire comme s’il y a quelqu’un. Il y a quelqu’un.


Un extrait de nouvelle:
«Assise sur la plage, je regarde la petite fille. Elle a chaussé des palmes en caoutchouc de couleur bleue. Elle essaye de marcher en levant haut ses jambes à peine plus longues que les palmes. La pierre, le sable, la mer et le ciel, tout autour d’elle semble vivant. Les angles trop affûtés des rochers paraissent s’adoucir autour de la petite fille. Les arêtes perdent leur tranchant, la per­spective s’incurve. Autour de la petite fille le monde est ovale et penché.
J’ai écarté quelques mégots avant d’étaler ma serviette-éponge sur le sable. Maintenant je suis assise un peu crispée sur son côté recto où sont brodés à la machine des coquillages stylisés. Deux frises de berniques me bordent en haut et en bas quand je m’allonge. Enfin, pas tout à fait car, ma serviette-éponge étant un peu courte, la frise inférieure m’arrive au mollet. Un épineux que je ne puis identifier jette à terre et sur moi et ma serviette-éponge une ombre mouvante aux contours indéfinis. C’est avec un groupe d’une quinzaine de personnes, des collègues de travail accompagnés de leurs familles, que je passe mes vacances d’été. Ils se trouvent à une dizaine de mètres en rang d’oignons sous un bosquet. Les limites de leurs linges se chevauchent. Mon fils Sébastien, seize ans, est avec eux, sa serviette presque identique à la mienne, sauf qu’au lieu de coquillages elle a des motifs d’ancres de bateau.»


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