ABIMI, Daniel



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Daniel Abimi est né en 1965, à Lausanne. Ville dans laquelle il a exercé différents métiers, comme celui de veilleur de nuit, chauffeur de taxi, journaliste et fonctionnaire. Il a longtemps travaillé pour le Comité international de la Croix-Rouge, principalement en Afrique et en Asie centrale. Le Baron, son troisième livre, est paru en automne 2015.


Le polar locavore

Daniel Abimi

Fils d’un immigré albanais et d’une Saint-Galloise, le romancier né à Lausanne a été journaliste, puis délégué du CICR, avant de devenir fonctionnaire.Un matin, vers 2003, il a commencé à écrire des polars. Pour s’amuser. Depuis, il s’est éloigné de la parodie, sans pour autant se prendre au sérieux, s’affirmant de livre en livre. Il a publié, chez Bernard Campiche, «Le Dernier Échangeur» en 2009, puis «Le Cadeau de Noël»en 2012. On y suivait les pérégrinations de Michel Rod, journaliste porté sur la boisson, et de l’inspecteur Mariani, tout aussi alcoolique et déprimé. Cette année, il est revenu avec «Le Baron», inspiré de la vie de Laurent Anken, figure des nuits lausannoises des années 70 et 80. Un flambeur qui a connu l’argent facile, puis la ruine et les années sida, la rédemption enfin, en s’occupant de malades incurables. Une vie en forme de roman.
Les auteurs norvégiens Maj Sjöwall et Per Wahlöö, ainsi que le Français Léo Malet, lui ont donné envie d’écrire. Écrire sur sa ville, Lausanne, ce «grand quartier» explique-t-il autour d’une tisane au Café de l’Évêché (une institution lausannoise, justement). L’intrigue, il n’y attache pas tellement d’importance. Le polar est un prétexte pour raconter ce qui nous entoure: les bourgeois vaudois, la plantureuse Bianca, travestie du «Cadeau de Noël» ou le «Baron». Il aime mettre le doigt sur l’absurde, le trivial, la pâte humaine. Et, surtout, il aime la simplicité dans l’écriture, qui demande le plus de travail.

JULIEN BURRI
L'Hebdo, No 20, «Cent personnalités qui font la Suisse romande»

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Chez Daniel Abimi

Quelle est votre place privilégiée pour entamer le processus d’écriture?
Assis, couché, debout. À vrai dire, je tiens à peine en place quand j’écris. Je démarre assis, à mon bureau. Mais vite, ça dérape. Je vais à la cuisine, j’épluche quelques légumes, retourne à mon bureau, me vautre devant la télévision, mon portable à portée de main. Ou encore là nuit, des bouts de phrase tapés dans mon lit.

L’atmosphère du lieu où vous vous installez pour écrire est-elle importante?

J’ai besoin de désordre, d’un environnement chaotique. Pas trop, mais un peu, ça me stimule le cerveau. Comme je fonctionne beaucoup par association d’idées, j’ai besoin de mouvement pour nourrir ce processus.

Quels sont vos ingrédients nécessaires à la création d’une atmosphère propice?

Le bruit, l’agitation et… la contrainte. C’est pour ça que j’aime écrire dans le train. Le paysage qui défile, les conversations volées et tous ces visages qui racontent une histoire. Et puis, pas possible de sauter en marche, ça m’oblige à travailler sur mon texte.

La présence de certains objets est-elle indispensable à votre inspiration?

Oui, ma fenêtre. Pour entendre les bruits de la rue.

Avez-vous besoin de rituels pour commencer à écrire?

Non, si ce n’est allumer une cigarette. En attendant d’arrêter…


Daniel Abimi est né en 1965, à Lausanne. Ville dans laquelle il a exercé différents métiers, comme ceux de veilleur de nuit, chauffeur de taxi, journaliste et fonctionnaire. Il a longtemps travaillé pour le Comité international de la Croix-Rouge, principalement en Afrique et en Asie centrale. Après deux polars,
Le Dernier Échangeur (2009) et Le Cadeau de Noël (2012), il publie, toujours chez Bernard Campiche Éditeur, le récit d’une figure mythique des nuits lausannoises, Le Baron (2015). Il travaille actuellement à La Saison des mouches, qui renoue avec ses personnages récurrents: le journaliste Michel Rod et l’inspecteur Mariani.

EVELYNE MALOD-DOGNIN
, Espaces contemporains

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Délégué du CICR, journaliste, fonctionnaire, auteur de polars… L’écrivain Daniel Abimi a eu plusieurs vies, plusieurs facettes. Fils d’un immigré albanais et d’une Saint-Galloise, né à Lausanne, il aime les zones frontières, là où les hommes se révèlent, ou disparaissent

À quoi pense-t-il? S’il a le contact facile, sait écouter les autres, Daniel Abimi se confie peu. Et lorsqu’on passe le rideau de son aimable sourire, c’est une profonde mélancolie que l’on observe dans son regard, parfois des déchirures. Comme dans ses livres. Deux polars plutôt sombres, Le Dernier Échangeur et Le Cadeau de Noël, et aujourd’hui la biographie intense d’une personnalité lausannoise hors du commun.
Journaliste, délégué du CICR puis fonctionnaire à l’État de Vaud, c’est par le roman noir que Daniel Abimi est entré en littérature; noir comme le double expresso qu’il vient de commander au bar du café Espresso Ambulanz d’Oranienburgerstrasse. Nous sommes à Berlin, où il passe quelques jours pour suivre les travaux entrepris dans son appartement. Il l’a acheté il y a six mois, à Mitte, au centre géographique de la capitale allemande, dans ce qui était le secteur Est à l’époque du mur. «Cela devient un endroit à la mode. Mon appartement se trouve juste à la limite des rues où viennent s’installer les bobos et de celles où vivent encore les traditionnels habitants du quartier, des gens assez pauvres.»

Au début, le père…

Daniel Abimi semble toujours s’être tenu à la frontière de deux mondes. De gré ou par la force des choses. Son histoire, comme pour bien des fils, débute par celle de son père. Nazim Abimi est né en 1928, dans la vallée de Presevo, au sud de la Serbie. Une enclave musulmane en terre orthodoxe, des Albanais entourés de Serbes. La famille vit de ses terres agricoles, puis arrive la guerre. En 1948, Nazim est soldat sur la frontière avec l’Italie. Il déserte, est condamné à mort par contumace. «Il appartenait à une unité chargée de désarmer les partisans et je sais qu’à l’époque il y a eu des massacres dans la région.» Quel cauchemar fuit Nazim? «Il est mort, je ne peux plus lui poser la question.» Les cauchemars des pères hantent-ils les fils? Daniel Abimi hausse les sourcils. À quoi pense-t-il?
Depuis Trieste, Nazim participe à l’exfiltration d’hommes fuyant la Yougoslavie. Une nuit, il est pris sous un feu nourri, prend une balle dans les poumons. La Croix-Rouge l’envoie à Leysin pour s’y faire soigner. Puis il arrive à Lausanne, où il ouvre un petit bazar et rencontre Marguerite. Saint-Galloise, elle est venue en Suisse romande pour apprendre le français. Daniel naît le 9 janvier 1965, avec trois semaines de retard sur le terme. L’accouchement est difficile, il n’y aura pas d’autre enfant. «J’ai appris depuis tout petit à apprivoiser la solitude. Elle ne me fait pas peur.» Il grandit à la rue Étraz, dans l’arrière-boutique paternelle, tandis que sa mère fait bouillir la marmite grâce à son salaire de secrétaire.
«Je me souviens de Daniel adolescent, confie Béatrice, sa «sœur» de cœur. Il était beau, toujours habillé de noir. Un peu mystérieux. J’étais amoureuse de lui. Nous nous sommes perdus de vue après l’école, puis retrouvés par hasard. J’ai été épatée de découvrir son parcours. Il m’avait toujours dit qu’il voulait être journaliste, travailler au CICR et devenir écrivain.» Pendant ses études, Daniel Abimi gagne sa vie comme chauffeur de taxi. Il fréquente assidûment les boîtes de nuit lausannoises. Beaucoup d’Albanais y travaillent, il a ses entrées. Il boit beaucoup, bavarde avec les danseuses nues et les prostituées. «Je n’avais pas assez d’argent pour leur offrir du champagne ou pour monter avec elles. Alors je les écoutais.»

Journalisme et alcool

En 1989, presque par hasard, il fait ses offres à une agence de presse lausannoise. C’est le début d’une carrière qui le mènera de l’agence AIR à «24 Heures» et à la «Gazette de Lausanne», avec une prédilection pour le journalisme local. Pour la rencontre avec les anonymes qui peuplent la ville vaudoise, pour leurs faces obscures quand il s’agit de faits divers. Le bar de la tour Édipresse est à l’époque plus animé que les salles de rédaction. Beaucoup de journalistes y refont le monde et les journaux à coup de vin blanc et de Ballantine’s. Daniel en est. Il a une sacrée descente et des rêves écornés à revendre. Son foie ne suit pas, le médecin lui conseille d’arrêter la bibine.
En 1996, il se rend compte que sa formation de journaliste équivaut, pour le CICR, à un diplôme universitaire. Il tente sa chance, est engagé. «J’étais amoureux depuis des années d’une femme qui, elle, ne l’était pas. J’en souffrais beaucoup. Peut-être que je l’ai fuie…» Pendant dix ans, il parcourt l’Afrique et un peu l’Afghanistan. Il en apprend beaucoup sur lui, un peu sur le monde, en reste aujourd’hui encore profondément marqué. Marqué par la violence des «prédateurs», ceux qui imposent leur loi au plus faibles, les rançonnent, les violent, les torturent. La mort le frôle plusieurs fois mais il s’émerveille des paysages africains, quand, perdu au fin fond du Zaïre, loin des combats, des cris et du sang, il rejoint, solitaire, les hauts plateaux d’où on a l’impression de contempler les origines du monde. L’alcool le reprend à Kaboul. Bagarre dans un bar, scandale, il est rapatrié, décide de quitter le CICR. Il retrouve le journal «24 Heures», Lausanne, les bars. La ville et ses plaisirs, ses démons.

Les cheveux gras du héros

Et il va devenir écrivain. «Un matin, en allant au boulot avec une énorme gueule de bois, je me suis rendu compte que mes cheveux étaient encore gras, malgré la douche. J’ai pensé que ça ferait un bon début de roman policier. Arrivé au bureau, j’ai écrit: «Lundi. Le cheveu encore gras de la veille, ça faisait un moment que Rod fixait un point lumineux sur l’écran de son ordinateur.» C’est le début du «Dernier échangeur», son premier livre. «J’ai mis des années à l’écrire, notant les phrases lorsqu’elles arrivaient, abandonnant, reprenant. Plus de dix ans jusqu’au mot fin.» Il est édité par Bernard Campiche, c’est une réussite, la naissance d’un auteur. «J’aime les intrigues policières, oui. Mais pour moi, le polar est surtout une manière de raconter le monde, la vie.»
En 2010, il quitte le journalisme pour devenir fonctionnaire à l’Etat de Vaud. Chargé de missions stratégiques, rattaché au Département des finances et des relations extérieures de Pascal Broulis. Il n’aime pas en parler, par peur qu’on puisse imaginer qu’il use de sa position pour se faire éditer, pour faire parler de lui. «Un réflexe de fils d’immigré», dit-il. Le souci de rester discret, de chercher et de trouver un sens aux choses, loin des lumières du spectacle de la société. Loin des apparences. Son père est mort en 1992 du cancer. Sa mère en 2001, lors d’une balade en montagne. «Il avait 64 ans, elle 63. Moi, j’en ai aujourd’hui 50… Je me demande si j’ai été un bon fils.» À quoi pense-t-il?

Sobre, peut-être serein

Cela fait deux jours que nous arpentons Berlin et Daniel Abimi a bu des litres d’eau minérale, du café, du thé… De nouveau sobre depuis quelques années. «Je suis allé aux Alcooliques anonymes, mais j’ai arrêté. Je ne voulais pas remplacer une addiction par une autre», sourit-il. Pas d’alcool, mais du gras. S’il oublie souvent de manger, d’où sa dégaine de chat de gouttière, quand il se met à table, ce n’est pas pour chipoter dans son assiette. Il en a fait la preuve à la brasserie Berliner Republik en engloutissant un énorme jarret de porc. C’est un restaurant populaire, une de ses bonnes adresses à Berlin. «J’ai acheté cet appartement pour le jour où je serai à la retraite. Je viendrai m’installer ici. J’aime cette ville. Je la découvre en faisant des cercles concentriques, avec Alexanderplatz et sa tour de la télévision comme point central.» Des cercles concentriques, comme lorsqu’il explore la vie, la sienne et celle des autres. Avec peut-être son père au centre. Un père presque analphabète: lui deviendra journaliste. Un père arrivé en Suisse grâce à la Croix-Rouge: il sera délégué du CICR. Un père proscrit dans son pays: il est fonctionnaire à l’État. Un père qui ne raconte pas sa vie: il est écrivain.
Quel sens trouve-t-il à la vie? «Pour ce qui est de la vie en général, je ne sais pas. Pour la mienne, je travaille à en donner un.» Il sourit, à quoi pense-t-il? Un bourdonnement signale qu’il a reçu un message sur son téléphone portable. Le centième en quarante-huit heures. Il le regarde discrètement. C’est qui? Une femme? «Je l’ai rencontrée il y a quelques jours, au vernissage de mon dernier livre. Après ceux des deux premiers, j’avais rejoint, célibataire, un appartement vide.» Tu es amoureux? Le regard de Daniel Abimi s’illumine. Pour la première fois depuis que nous nous connaissons, il n’y a pas d’ombre dans ses yeux. Je sais à qui il pense.

PATRICK MORIER-GENOUD
, L'Hebdo


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Le scruteur d’âmes qui aime tant Lausanne


Quand Daniel Abimi vous fixe de son regard pénétrant, on a l’impression qu’il est en train de lire votre âme, d’y déceler les petites fractures qui pourraient donner vie aux personnages de ses romans policiers, d’y chercher le ressort qui vous fait avancer et qu’il aimerait tant comprendre. Parce qu’il est comme ça, empathique et à l’affût, bienveillant et critique, curieux… curieux surtout. Le bientôt quinqua avoue ses paradoxes, «au point que je me demande parfois si je ne les cultive pas». Est-ce qu’on est là pour parler de ses deux romans policiers ou de son métier de fonctionnaire? «Je distingue clairement mes deux vies. Elles ne se mélangent jamais.»
Petit, il rêvait d’être écrivain, journaliste ou délégué de la Croix-Rouge, comme le lui a rappelé une de ses amies. Il a été les trois. Successivement. En boucle. D’abord comme spécialiste des faits divers à l’Agence d’information et de reportage (qui fournissait 24 Heures), «une école extraordinaire où on nous poussait à aller au contact, dans la vraie vie». Il y retrouve ces zones d’ombre dans lesquelles il baignait, enfant, dans l’arrière-boutique de son père à la rue Étraz. «Albanais de Serbie, il avait déserté, avait fonctionné comme passeur de clandestins à la frontière. Blessé dans un combat, il a été envoyé en Suisse… par la Croix-Rouge.» Le petit Daniel y croise des compatriotes que son père accueillait avant de leur trouver du travail, quelques mauvais garçons aussi qu’on ne pouvait pas refuser. De la rue Étraz paternelle à la rue César-Roux où le gamin habite, il y a aussi ce parc de Mon-Repos, lieu de toutes les aventures d’enfance, des jeux de cache-cache jusqu’aux premiers émois amoureux dans les bosquets. Alors qu’on s’y promène, Daniel Abimi montre tel fourré, tel arbre porteur de souvenirs.
Parce qu’il n’aime pas les courants trop lisses, trop rectilignes, vient le temps de la Croix-Rouge, l’Afrique, l’Afghanistan. «Une période où j’ai appris à trouver la moins mauvaise solution dans une situation compliquée. Cela me sert toujours.» Abimi aime profondément le genre humain, avec ses imperfections, ses défauts, ses faiblesses. S’il est souvent du côté du plus faible, il n’en méprise pas le fort pour autant. «C’est juste une notion de respect des gens.» Il a pourtant besoin de cassures, de virages dans son parcours. «Le jour où je ne serai plus capable de changer, c’est que je serai bientôt mort.» Mais il aime retrouver cette magie du premier moment, cette naïveté à découvrir de nouvelles choses, ce besoin de se remettre fondamentalement en question.
Le voilà qui part à l’État de Vaud, retourne au CICR, revient un temps à 24 Heures avant d’être aspiré par Pascal Broulis pour des missions stratégiques. Mais tout ça ne durera qu’un temps, forcément. Ce n’est qu’une question de destin, de hasard. Ce destin qui aurait pu le faire ressembler aux deux antihéros de ses polars lausannois, le journaliste alcoolique Rod et l’inspecteur dépressif Mariano. Si le sourire affiché de ce célibataire endurci semble exclure des tendances neurasthéniques (mais on peut toujours se tromper), sa relation avec l’alcool s’est, elle, terminée. «Je n’ai jamais eu de dépendance mais j’avais beaucoup de peine à m’arrêter quand je commençais à boire.» Il a donc «quitté le pinard pour le polar», comme le proclame son éditeur, ravi de cette formule qui fait roman noir, qui rappelle le cher Ellroy ou les auteurs suédois.
Chez Abimi, dans cette Lausanne pas toujours reluisante mais si ressemblante, l’humour s’assemble au sordide, la distance permet comme une tendresse. Car le fils albano-alémanique voue un amour fou à sa ville. «Nous autres secundos avons forcément besoin de davantage de racines. Et c’est ici que je les ai plantées.» Dans ses années CICR, il rentrait passer ses vacances dans la capitale vaudoise, par besoin, par fidélité à ses amis d’enfance.
Il y a aussi, alors qu’il vous transperce du regard, ce discours d’une telle transparence, où il semble n’avoir aucune difficulté à parler de ses travers, de ses zones d’ombre. «C’est sûr que cela facilite le contact avec les gens.» C’est peut-être aussi une forme de pudeur puisque ces aveux spontanés empêchent d’aller chercher plus loin.
L’écrivain planche maintenant sur une biographie en «je» d’une figure des nuits lausannoises, le Baron. Il y retranscrira ce milieu interlope, cette vie à rebondissements, ce personnage hors du commun. Une enquête sur des zones d’ombre comme il aurait voulu en faire une sur le destin de son père, et qu’il n’a jamais pu entamer. «J’aime les arêtes, les cassures de la vie des gens.»

DAVID MOGINIER
, 24 Heures


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Daniel Abimi ou le gras et le fin

Dans une grande petite ville d’Europe de l’Ouest – Lausanne – la vie va à un train ordinaire avec le même mélange crapoteux de petites saloperies agrémentées de rares beaux gestes qu’ailleurs. Il n’y a qu’à regarder, c’est partout pareil. Reykjavík, Trondheim, Thessalonique…
Daniel Abimi garde depuis toujours un œil sagace sur la capitale vaudoise, sa ville qui est devenue le terreau de ses romans. En fait de terreau, c’est un marigot où évoluent crocodiles et reptiles et autres bestioles plus ou moins venimeuses mais toujours désespérées. La jungle humaine Daniel Abimi connaît puisqu’il a longtemps ménagé la chèvre et le chou au nom du CICR en Afrique francophone.
Daniel Abimi est un de ces beaux hybrides comme Lausanne sait les fabriquer. Alémanique par la mère, Kosovar par le père. Hybride encore par ses milieux. À la terrasse d’un café à prétentions culturelles (la petite grande ville s’est inventé une intelligentsia à sa taille), on peut le voir pérorer entre vieux potes – tous anciens universitaires, pour certains passés à l’Administration.
Le même jour mais à une heure plus tardive, le même Abimi, ayant échangé son costume pour un manteau de cuir noir, finira par convaincre un interlocuteur revêche en lui attrapant les deux oreilles pour lui secouer la tête sur le comptoir. Arguments massue. La scène eut lieu dans un bar de l’Ouest lausannois sous l’œil hagard du patron, roi du karaoké sentimental.
Michel Rod, journaliste lausannois et cheville ouvrière du premier roman de Daniel Abimi, a quelques points communs avec son paternel.
Encore plus jeune qu’aujourd’hui, Daniel Abimi a été intronisé dans le métier de «fouille merde» par Pijac, un mythique «fait diversier» de la presse romande. Un vrai Bérurier qui revenait par la fenêtre quand il se faisait virer par la porte. Si Pijac n’était pas un maître à penser, il a laissé au jeune Daniel une certitude: chez les gens soi-disant simples, il s’en passe toujours de drôles. Abimi n’a pas oublié l’apprentissage du terrain, du précepte il en a fait la devise de Rod. Autre valeur commune entre Abimi et son personnage: on mange gras. Le boucher Schaller du Maupas en sait quelque chose. Rod (Abimi?) peut démanteler un soir de vague à l’âme un rôti de porc pour six personnes après avoir tapé dans le boudin. Avec les doigts et en training. Vision sublime et sauvage qu’il accorde à ses vrais amis.
Mais que l’on ne s’y trompe pas. Manger gras avec les doigts n’interdit pas la finesse. Rod au regard peu amène sur lui-même fait souvent mouche d’un trait d’esprit fulgurant. Lausanne en sait quelque chose; une fois déchirés les rideaux de l’establishment valdo-vaudois, Rod fait le ménage là où on a par trop caché la merde au chat.

ALAIN WALTHER, Le Persil

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Le Baron
Le Cadeau de Noël 
Le Dernier Échangeur 
Le Dernier Échangeur
(camPoche)