GROBÉTY, ANNE-LISE



Manifestations, rencontres et signatures
Index des auteurs


Née en 1949 à La Chaux-de-Fonds, Anne-Lise Grobéty étudie à la Faculté des lettres de l’Université de Neuchâtel et effectue un stage de journalisme. Elle commence à écrire très tôt, et elle a dix-neuf ans lorsque paraît son premier roman. Après un deuxième roman, elle ralentit son activité littéraire pour s’occuper de ses enfants. Dans le même temps, elle s’engage politiquement et siège pendant neuf ans comme députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois. Son mandat achevé et ses filles devenant plus autonomes, elle renoue avec l’écriture dès 1984.
Anne-Lise Grobéty se fait connaître du grand public dès son premier roman, Pour mourir en février, couronné par le Prix Georges-Nicole. La suite de son œuvre remporte le même succès: le Prix Rambert et deux Prix Schiller lui ont notamment été décernés. Parmi ses publications les plus importantes, les romans Zéro positif et Infiniment plus, tous deux traduits en allemand, et les recueils de nouvelles La Fiancée d’hiver et Belle dame qui mord. Elle a reçu le Grand Prix C. F. Ramuz en 2000, et le Prix Saint-Exupéry-Valeurs Jeunesse de la Francophonie 2001 pour Le Temps des mots à voix basse. En 2006 paraît La Corde de mi, Prix Bibliomedia Suisse 2007 et Prix «Coup de cœur» Lettres frontière 2007, suivi, en 2007, de Jusqu’à pareil éclat.
Ses narratrices cherchent à affirmer leur identité féminine, à une époque où la présence des femmes en littérature commence à s’affirmer. Anne-Lise Grobéty est donc aussi fortement concernée par la condition de la femme écrivain, par les aspects historiques, formels et politiques de l’écriture féminine, mais elle poursuit surtout une exploration de la langue dans une tonalité bien à elle.
Anne-Lise Grobéty est décédée le 5 octobre 2010.

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Anne-Lise Grobéty cultive son bonheur sur les flancs du val d’Hérens

Retrouvailles
Grande marcheuse, l’écrivaine romande revient dans le village abandonné d’Ossona (VS), un coin de paradis qui se remet peu à peu à vivre.

Le Jura l’agrippe par les pieds, le val d’Hérens l’attire vers les cimes. Anne-Lise Grobéty choisit la hauteur. C’est donc dans la vallée d’Évolène (VS) que l’écrivaine neuchâteloise nous emmène. Un lieu dont elle s’est éprise follement il y a un quart de siècle. «Il s’agissait d’une vallée encore protégée, sans remonte-pente, épargnée par le tourisme de masse. Aujourd’hui encore, les gens y parlent patois, certaines femmes portent le costume. Une forme de permanence qui me plaît.» Vingt-cinq ans plus tard, la séduction opère toujours. «Ici, je me sens allégée de tout poids. Est-ce dû à la perception de l’air et de la lumière? Le Jura, d’où je viens, a quelque chose de plus pesant et de plus terne. Et puis, c’est si beau: regardez la Dent-Blanche et les Veisivis! Au fond de la vallée, on se croirait dans une cathédrale gothique!»
Nous sommes à Saint-Martin (1141 mètres), village accroché à la pente, pile en face d’Hérémence. En ce joli matin de mai, le soleil fait briller les sommets encore enneigés. Une invite à la balade.
Par la route, on rejoint le village voisin de Suen. Puis c’est contre le bas, dans la combe qui domine l’ancien village d’Ossona, qu’Anne-Lise Grobéty, cinquante-neuf ans, nous entraîne, en se faufilant entre les chalets tannés et les jardins en fleurs.

À Évolène depuis cinq ans

Du val d’Hérens, l’écrivaine, originaire de La Chaux-de-Fonds, connaît chaque caillou. Depuis cinq ans, un appartement à Évolène sert de résidence secondaire à toute la famille, et de retraite pour l’écriture. Auparavant, Anne-Lise Grobéty a occupé un chalet de vacances un peu plus haut, à Villa et à La Sage. Cette saison, pourtant, le temps pour le Valais lui a manqué. C’est qu’avec son compagnon, Alain, elle a emménagé à La Chaux-du-Milieu, dans la vallée de la Brévine (NE). Une haute maison du XIXe à retaper. «On fait des travaux et, du coup, moins de temps pour marcher…»
Et puis, son roman, La Corde de mi, n’arrête pas de la faire bouger. En Suisse romande et en France: lectures, conférences, rencontres… Sans compter son mi-temps à la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, au département des manuscrits.

La nature, une évidence

Le pas léger, Anne-Lise Grobéty descend le sentier bordé de pierres moussues. Elle hume un sorbier, salue les grillons et, avec des étincelles dans les pupilles, évoque les sabots de Vénus, ces petites fleurs d’or aux ailes bordeaux, découvertes près d’Évolène. «Une pure merveille! On pourrait y glisser les pieds d’une fée.» La nature, si présente dans ses romans et ses poèmes, s’offre à la conteuse comme une évidence. «Je suis très sensible à mon environnement. Je ne pourrais pas habiter une grande ville. J’ai besoin de la nature pour me créer des pistes, comme les renards.»
Les promenades constituent sa meilleure thérapie. «Si je ne marche pas, au bout d’un moment, je disjoncte.» C’est aussi en mettant un pied devant l’autre qu’Anne-Lise Grobéty écrit. «Lorsque je me trouve face à un passage délicat, je pars. Dans le rythme de la marche me viennent des mots, des phrases, je trouve des solutions.» Écriture du corps et des sens. «Un texte avance dans un paysage de mots. Un peu comme vous passez un col, vous ne savez pas ce qui vient derrière. C’est la surprise.»
Au détour du sentier entre les graminées surgit la première ruine d’Ossona. Anne-Lise Grobéty passe la tête à l’intérieur, après avoir traversé la cuisine à ciel ouvert, envahie par les orties et les pétasites: le cadre d’un lit et une porte affaissée. «Il y a six ans, lorsque j’ai découvert Ossona, tous les chalets (ndlr: une vingtaine) ressemblaient à celui-ci: des ruines!» Le village érigé sur un plateau a été progressivement déserté. Dans les années 1960, il a été définitivement abandonné, faute d’habitants, et envahi par les moutons. «Dans les maisons, on tombait sur de vieilles chaussures, des tricots, des boîtes de conserve, des matelas éventrés. J’ai même trouvé un crâne de chèvre! C’était à la fois très émouvant et très excitant. Forcément, on se met à imaginer des histoires.»
Un peu plus bas, bref coup d’œil dans la maison de la famille de Maurice Zermatten. L’écrivain, aujourd’hui décédé, était de Saint-Martin. Sur le plancher vermoulu, un rouge-queue a élu domicile.

Comme à la maison

C’est à Ossona, où elle revient chaque année, qu’elle se rappelle avoir goûté au meilleur raisin de sa vie. Des grains noirs cueillis sur une treille sauvage. C’est que le plateau, situé à 940 mètres, bénéficie d’un microclimat. Pruniers, abricotiers, cerisiers, châtaigniers et ceps, tout y pousse. «À l’époque, la vie était rude, mais ce devait être un petit coin de paradis.» Nostalgique? Avant tout heureuse que le lieu se remette à vivre. Un projet d’agrotourisme est en effet en cours, cofinancé par la commune de Saint-Martin, le canton du Valais et la Confédération. Plusieurs chalets sont sur le point d’être restaurés. Une auberge et un gîte accueilleront bientôt les visiteurs. Et une ferme biologique a déjà pris du service. On est encore un peu tôt dans la saison pour le fromage. «À partir du 20 juin», promet Daniel Beuret, l’agriculteur, croisé dans un champ.
Pique-nique à l’ombre d’un fruitier, au pied de «la maison d’Anne-Lise Grobéty». Un mayen à deux étages aux fenêtres sans carreaux. À l’intérieur, on devine encore la place de l’âtre. Volubile, spontanée, chaleureuse, la romancière raconte: «J’ai eu un coup de cœur pour ce chalet, un peu à l’écart du hameau, je m’y sens tellement chez moi…» Elle sait que l’un de ses prochains livres commencera à l’une de ces fenêtres…
L’heure de la remontée a sonné. Sous le soleil de l’après-midi, la montagnarde, jeune grand-mère d’un petit garçon de cinq ans, grimpe tel le lièvre, sans effort. Le temps d’évoquer les siens: «Avec mes trois filles, nous avons une relation dynamique, il y a une envie d’échange et de partage. C’est toujours assez animé. Mais nous n’avons rien d’une famille clanique. Je suis affreusement indépendante.»

Plus exigeante avec l’âge

Ce week-end, dans la maison évolénarde où elle est montée seule, elle écrira un peu face à la Dent-Blanche. Depuis 2000 Anne-Lise a sorti trois livres. L’auteur reconnaît être dans une période de grande productivité. Son petit dernier, L’Abat-jour, un récit historique qui se déroule en partie durant la Seconde Guerre mondiale, a paru en avril. «Plus jeune, il m’importait de ne pas faire qu’écrire. Je n’ai d’ailleurs jamais fait de plan de carrière. Mais aujourd’hui, si je pouvais me le permettre financièrement, je m’arrêterais de travailler.» À cinquante-neuf ans, elle sent que le temps presse. «Avec l’âge, je deviens plus lente et plus exigeante. Je reprends mes textes. Et il y a encore tant d’histoires à raconter.»



«Je me réincarnerais volontiers en marmotte»

–     Le dernier livre lu?
–     Le Conservatoire d’amour, de Rose-Marie Pagnard, que je suis en train de lire. J’essaie, dans la mesure du possible, de me tenir au courant de ce qui s’écrit en Suisse romande.

–     Votre péché mignon?
–     La gourmandise. J’apprécie autant les desserts au chocolat qu’un vrai bon couscous, par exemple. J’adore savourer les mets du regard avant d’y goûter.

–     Un animal?
–     Je me réincarnerais volontiers en marmotte. C’est un animal de montagne, pacifique. Il dort l’hiver, il est joueur et c’est mignon! La marmotte mène toutefois une vie un peu dangereuse. Elle doit sans cesse guetter le ciel pour ne pas se laisser surprendre par un prédateur…

–     La mort?
–     Notre seule certitude. Il est bon que la mort existe, elle nous oblige à donner une orientation à notre vie, à nous faire naître à chaque pas.

CÉCILE FONTANNAZ, 24 Heures

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Écriture et légèreté

Figure incontournable de la littérature romande, adoubée dès ses débuts par l’attribution du Prix Georges-Nicole, encouragée par Bertil Galland et aujourd’hui pilier du catalogue de Bernard Campiche Éditeur, Anne-Lise Grobéty a connu la trajectoire d’une première de classe qui aligne les récompenses: à la suite du Prix Georges-Nicole (1969), elle reçoit un Prix Rambert, deux fois le Prix Schiller, le Grand Prix C. F. Ramuz 2000 pour l’ensemble de son œuvre et, comme si cela ne suffisait pas, son premier texte pour la jeunesse (Le Temps des mots à voix basse, 2001) lui vaut une double récompense – le Prix Saint-Exupéry-Valeurs Jeunesse de la Francophonie et le Prix Sorcières – tout comme son dernier roman, La Corde de mi (2006), avec les Prix Bibliomedia Suisse 2007 et «Coup de cœur» Lettres frontière 2007.
Derrière ce parcours d’auteur apparemment rectiligne, on trouve pourtant une femme perpétuellement ouverte sur la vie, voire débordée par elle. Une fois son talent reconnu, Anne-Lise Grobéty n’a pas vraiment tout fait pour cultiver sa vocation littéraire. Loin d’orienter sa vie en fonction de l’écriture, elle a fait coexister celle-ci avec les exigences d’une vie personnelle bien remplie, et avec un engagement politique et professionnel. C’est après bien des années passées à se déployer dans de multiples domaines qu’elle tente aujourd’hui de s’organiser pour, peu à peu, laisser plus de place à l’écriture: elle aménage son temps de travail au département des manuscrits de la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, partage sa vie entre La Chaux-du-Milieu dans la vallée de la Brévine et sa retraite d’Évolène dans le val d’Hérens. Alors qu’elle vient de fêter ses 60 ans, Anne-Lise Grobéty commence enfin à s’imaginer en «écrivain à plein temps»… et à rêver au mécène providentiel qui rendrait la chose possible. Elle admet facilement, au détour de la conversation, n’avoir jamais aménagé réellement sa vie pour donner la priorité à l’écriture. Les mots, les livres, l’écrit ont été simplement, dit-elle, imbriqués dans son quotidien: de journaliste, de politicienne, de mère et de grand-mère, d’amoureuse, de conservatrice et de marcheuse dans les Alpes. Anne-Lise Grobéty connaît bien sûr ces moments d’intense bonheur que procure la création d’une œuvre, et l’intense frustration d’en être éloignée par les obligations de la vie, mais, dit-elle, c’est comme être séparée de son amant.

La parole enfouie, la filiation, l’histoire

L’écriture serait-elle une expérience comme une autre?
À lire ses romans et nouvelles, à l’écouter nous parler, nul doute que, d’une manière bien à elle, insaisissable, elle prenne pourtant l’écriture très au sérieux. Quand il est question d’écrire, les mots se font maîtres du jeu et le vécu est tenu à bonne distance. L’autofiction, ce n’est pas son genre. Anne-Lise Grobéty conçoit les mots tantôt comme une source d’énergie renouvelable permettant de cheminer vers l’autre, tantôt comme des ennemis qui se dérobent aux pires moments de doute, menaçant de rendre irrecevable ce que ses narratrices ont si désespérément besoin d’exprimer. L’indicible et l’inédit, la parole enfouie ou celée, la douleur provoquée par ces mots qu’on ne sait pas trouver quand il le faudrait, voilà un des grands thèmes de ses romans. Les narratrices de Zéro positif (1975) et Infiniment plus (1989) sont emblématiques d’une quête en expression due à leur lucidité sur les représentations et mises en récits existants, qui menacent de les enfermer ou de les réduire au silence. Les mots des femmes, ceux qu’elles doivent absolument trouver pour pouvoir se dire, sont au cœur de ces deux romans qui ont largement contribué à la réputation d’Anne-Lise Grobéty. L’indicible est aussi indissociable du thème de la filiation père-fille qu’elle aborde dans La Corde de mi. Et, considéré à l’aune de l’histoire, l’indicible hante également Le Temps des mots à voix basse (2001) et L’Abat-Jour (2008), dans lesquels l’auteure évoque les traumatismes de la Deuxième Guerre mondiale au cœur desquels se confondent l’intime et le collectif.
Mais elle révèle également à ses lecteurs, surtout dans ses pièces brèves – dans les contes et les épigrammes poétiques qui les accompagnent –, le pur bonheur du mot qui a trouvé sa juste place: une place nouvelle ou apparemment incongrue qui ouvre en nous une image, un paysage, une nouvelle vision poétique, une façon de passer outre la souffrance ou la bêtise. Les nouvelles de La Fiancée d’hiver (1984) et les Contes-gouttes (1986) permettent à Anne-Lise Grobéty de donner libre cours à une veine personnelle alliant humour et poésie, absurde et subversion. Et, plaisir élémentaire et vital, la forme brève des Contes-gouttes ou d’Amour mode majeur (2003) nous donne tout simplement envie de faire claquer sous la langue la belle sonorité de ces mots en toute légèreté sur fond de gravité.

Une œuvre ouverte

Quelle est donc la manière d’Anne-Lise Grobéty de se prendre au sérieux au point de nous procurer tant de satisfaction? La légèreté, nous répond-elle, est sa façon de prendre ses lecteurs au sérieux: ce qu’elle appelle «l’évasement du sourire» doit leur permettre de se glisser dans le texte et de devenir, comme elle le souhaite, «pleinement recréateurs». La légèreté est ainsi la meilleure façon de promouvoir les valeurs que doit porter la littérature à ses yeux: donner envie aux lecteurs «d’avancer vers un peu plus d’autonomie, de liberté, en projetant leurs propres interrogations à travers certains éléments du récit».
Jamais vous n’entendrez Anne-Lise Grobéty évoquer son travail de création sur le mode de l’emphase romantique, du travail solitaire, de la séparation d’avec le monde. L’humour et l’impulsion comique sont les conditions nécessaires d’une œuvre qui se veut ouverte sur des êtres en mouvements: personnages blessés, lecteurs aux aguets. La légèreté est en somme l’ingrédient très sérieux de sa musique personnelle: «Bien sûr, quand j’écris, je me tiens d’abord dans la pente de la gravité. Mais justement, être grave n’empêche ni la douceur ni la gaieté. On est là en pleine musique baroque, non?»

VALÉRIE COSSY, Viceversa littérature ; 4

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Entretien

«J’aime me sentir comme la passagère clandestine du texte en train de se faire»


Dans vos romans, l’écriture est mise en abyme avec la question de l’origine: «D’où écrire?» demande Iona dans Infiniment plus. Pour vous, est-il indispensable que cette question de l’origine figure dans le texte? Pensez-vous que l’écriture est une activité qui ne va pas de soi?

Plutôt nécessaire qu’indispensable pour moi. La plupart du temps, en tout cas dans les textes de longue distance, je ne me sens capable d’établir un itinéraire narratif que s’il court en filigrane des questionnements qui vont au-delà de la narration et de l’histoire, qui font partie des fondements des mécanismes créatifs. J’aime bien me sentir en tant qu’auteure comme la passagère clandestine du texte en train de se faire. J’ai besoin de rester présente, en alerte, en arrière-plan, dans une sorte de jeu sur le fil entre la peau de la narratrice, par exemple, et la mienne. Indéniablement, cette manière de faire, ce va-et-vient entre ces deux discours évase le propos et ouvre constamment de nouvelles pistes dans la narration. J’exerce constamment en même temps cette double responsabilité – celle de l’écrivaine au travail et celle des personnages en exil dans l’histoire… La refonte du réel en fiction (Gide parlait de refondement), en texte littéraire, exige une constante vigilance, une intelligence dans son sens premier pour relier le particulier d’une histoire à l’immense caisse de résonance du monde et des blessures communes. C’est ce que je ne voudrais jamais perdre de vue quand j’écris. De toute façon, c’est la conjonction de trois mouvements, un travail en triangle – de l’auteur aux personnages, de l’auteur au lecteur par ces réflexions évasées et du lecteur au texte – qui donne sa texture à l’écrit. Tout cela est bien la preuve qu’effectivement l’écriture ne va pas de soi!
Le malheur, c’est qu’on a réussi à faire croire à beaucoup qu’elle va de soi… Loin de moi de défendre une littérature élitiste, je défends juste la littérature au milieu de cette foire d’empoigne qu’est devenu le marché du livre. Je déplore seulement qu’on érige en modèle une littérature qui n’a plus rien de spécifique et de puissant, une littérature du consensuel. Le travail de refondement de la réalité exige d’abord de la patience, de la passion, de la sensibilité, de l’intelligence bien sûr et justement le refus des consensus. Donc la littérature ne va pas de soi… et en même temps plus j’avance et plus je constate qu’elle va tellement de soi – que si justement on ne puise pas suffisamment en soi, jusqu’au point où l’on retrouve nos communes mesures, le jeu n’en vaut pas la chandelle.


Est-ce que, pour vous, écrire, c’est donner sa version du sens des choses pour ne pas s’en laisser d’autres? Il me semble que c’est ce que vous suggérez à travers votre mise en abyme de l’écriture.

Oui, écrire – créer, de toutes les manières! –, travailler dans la fiction, c’est évidemment d’abord proposer sa vision, sa version du sens des choses. C’est une affaire de revendication de totale subjectivité, sinon je ne vois pas à quoi ça sert. Je ne suis jamais sûre de rien, mais je fais ma traversée d’une portion de réalité à ma façon. Proposer une vision ne veut pas dire refuser celle que vous offrent les autres (et d’abord celle des lecteurs!) pour enrichir la vôtre. Mais il faut d’abord passer par une phase d’affirmation, d’exclusion peut-être – comme le font certains de mes personnages, les femmes de mes romans surtout.


Avec La Corde de mi, mais aussi avec Le Temps des mots à voix basse et L’Abat-Jour, vous vous intéressez de plus en plus non seulement à l’écriture en train de se faire, mais aussi à la trace écrite, à l’écriture en tant que vestige menacé de disparition, et dont l’existence ou l’absence peut changer notre compréhension du monde, notre rapport à la vérité. Pourquoi cet intérêt grandissant pour l’écriture en tant que trace ou vestige de l’histoire?

Maturation sans doute bien naturelle! Plus ma vie s’allonge, comme le nez de Pinocchio, plus j’ai envie de m’amender face aux réponses toutes faites qui, forcément, biaisent la vérité. L’écriture est forcément un des outils privilégiés pour lancer la mémoire aux trousses de la conscience collective et individuelle. Dans cette optique, l’auteur n’est parfois qu’une courroie de transmission d’une longue chaîne de choses qui ont été dites avant lui et qui malheureusement devront encore être redites après lui. Les mots sont là d’abord pour empêcher de casser certaines chaînes. Tout traumatisme collectif passé est un avertissement, alors c’est aussi une des responsabilités de celui qui écrit: opposer à l’injustice, à l’affaiblissement des consciences, les bulles fragiles des mots, parler contre la dérive du monde. Mais en ne lâchant jamais sur le soin de la mise en forme. Ne pas asséner, mais offrir pleinement au lecteur le temps du trajet à travers les phrases et les mots pour lui donner une chance d’engager sa propre subjectivité dans la lecture, sa propre intériorisation. L’écriture pour tracer devrait justement aller à l’encontre, en quelque sorte, de la tendance actuellement en vogue dans le cinéma d’empêcher la projection du spectateur vers le film en accélérant le rythme des montages avec des plans qui changent toutes les deux ou trois secondes… J’ai souvent privilégié, c’est vrai, le microcosme de l’intime dans mes écrits mais n’ai jamais perdu de vue, je crois, dans quels rebondissements sociaux ou dans quels événements les ressauts intérieurs des personnages s’inscrivent. Avec Le Temps des mots à voix basse ou L’Abat-Jour, j’accoste enfin plus clairement dans une période de l’histoire qui n’a cessé de me tourmenter depuis mon adolescence, l’avènement du national-socialisme en Allemagne et de la Seconde Guerre mondiale. Curieusement, un des rares textes qui a survécu de mon adolescence (écrit en 1964 peut-être) parle déjà d’une cohorte de déportés et d’un soldat allemand qui se fout de la gueule d’un Juif bègue en lui promettant de le laisser filer s’il arrive à dire «Heil Hitler!» sans bégayer… Et le malheureux s’exerce à le dire en marchant au bord de l’épuisement… Je pense que tous ceux qui écrivent tournent toujours autour de quelques mêmes obsessions. Je ne peux m’étendre ici sur les raisons qui m’ont fait arriver à la version définitive du Temps des mots à voix basse mais je suis reconnaissante à ma petite main droite d’avoir écrit cette histoire où l’amitié est capable d’offrir une toute petite réponse individuelle (mais c’en est une) à une catastrophe collective d’une telle ampleur. Quant à L’Abat-Jour, c’est encore une autre histoire qui continue de m’habiter, qui comporte encore pour moi tant de mystères, où toute la tension de l’histoire est branchée sur le fil du présent et tout au long de la distance qui va de celui-ci jusqu’aux événements survenus au début des années quarante.


Avec votre deuxième roman, Zéro positif, vous étiez dans la ligne de l’écriture féminine avec une écriture à la première personne, au présent, qui se concevait comme spontanée, sans attache «littéraire», soumise aux rythmes du corps. Qu’a représenté pour vous cette «étape» dans le développement de votre écriture et comment voyez-vous vos liens avec les écrivaines des années septante qui ont pu se réclamer d’une «écriture féminine» (Cixous, Leclerc, Cardinal…)?

Ce qui est intéressant pour moi, c’est que j’ai travaillé d’instinct dans cette optique de spontanéité, sans faire allégeance à aucune injonction littéraire, avec cette apparente déconstruction née d’une seule nécessité intérieure… J’étais dans l’air du temps, tout simplement, mais sans attaches particulières. Puisque Annie Leclerc ou Marie Cardinal, par exemple, je ne pouvais les avoir lues en écrivant Zéro positif en 1973 (le livre, terminé en janvier 1974, n’a paru que bien des mois plus tard, en été 1975). Je n’ai, en fait, jamais travaillé autrement qu’en étant concentrée sur cette forme de nécessité intérieure. Même dans cette étape d’«écriture-femme» en francophonie, je me suis senti peu de liens évidents, à part la certitude d’une marche en commun dans une exploration de champs nouveaux… Avec des curiosités, certes, et des lectures intrigantes. Mais c’était comme un filet de sécurité autour de moi, une caisse de résonance immense, je ne sais pas, disons: un enveloppement, un réchauffement. Une étape indispensable de resserrement les unes contre les autres qui a permis à des femmes, qui sans cela n’auraient probablement guère osé prendre conscience de leur capacité à s’exprimer, de contribuer à l’élargissement de la vision du monde et à l’enrichissement des idées. Un grand remue-ménage, un jaillissement dans la langue aussi, et ça, ce n’était vraiment pas pour me déplaire!


Tout au long de votre œuvre, et parfois au sein d’un même roman, vous alternez formes longues et formes brèves: c’est comme s’il y avait des mouvements avec un tempo pour chaque texte. Cette analogie avec la composition musicale a-t-elle un sens pour vous dans votre travail d’écriture?

Il y a un tempo effectivement pour chaque morceau de texte et la comparaison avec la composition musicale me comble pleinement. La base du travail se fait toujours à partir d’un rythme, d’un mouvement. Et d’une tonalité! Si je n’ai pas ça au départ, je suis incapable d’avancer. J’entends d’abord ce qu’il faut traverser. Et puis je vois quelques images, un paysage, un champ, une lumière… Pour La Corde de mi, je me rappelle qu’il y avait une journée d’hiver, blanche et bleue à en faire éclater les yeux, glaciale, je savais que je devais obligatoirement passer par là – mais pourquoi, comment?… Avec Infiniment plus, assez vite, j’ai fini par comprendre que j’étais (excusez du peu!) dans une des dernières grandes sonates de Schubert, cinq parties avec chacune son tempo particulier. Pour Zéro positif, j’ai brusquement démarré après avoir écouté un mouvement d’un quatuor de Schubert, inachevé d’ailleurs. Un mouvement fait de grandes avancées lentes entrecoupées de turbulences, cela s’est mis très exactement en contact avec ce que je portais au fond de moi sans le savoir depuis plusieurs mois. C’est cette musique qui a permis le déverrouillage du texte. Mais pour chaque instant de l’écriture il y a un geste d’artisane – déjà lors du premier jaillissement, affiné encore lors de reprises suivantes du texte – pour que tout le «corps» des mots agencés soit le plus proche possible – visuellement sur la page et dans le rythme – de ce qui est en train de se dérouler soit à l’intérieur du personnage, soit autour de lui.
Pour en rester au langage musical, il y a aussi tout le travail essentiel de «l’intervalle», ce qui donne la mélodie en fin de compte, tout ce doigté qu’il faut pour bien équilibrer ce qui doit être dit et ce qui doit rester allusif. Bien entendu, c’est la grande responsabilité des mots eux-mêmes de se placer à la bonne distance entre l’écrit et le lecteur, d’allumer entre eux des reflets qui permettent d’évaser le propos, les glissements de sens, les résonances et les ouvertures de perspectives nouvelles.
Quant aux formes longues et brèves, il est vrai que je n’ai cessé de passer du trajet au long cours au petit cabotage. Je n’arrive pas bien à expliquer ce phénomène, mais alors même que je ne sais presque rien de l’histoire qui va être sécrétée, c’est comme si celle-ci était lestée d’avance de sa distance virtuelle, comme si elle frémissait (avant d’avoir pris corps) dans une sorte de caisse de résonance plus ou moins vaste. Quelle intuition me met en contact avec le poids de l’histoire, sa densité, je n’en sais rien.


Des textes brefs comme ceux des Contes-gouttes ou d’Amour mode majeur sont-ils plus adaptés à l’expression de votre veine humoristique?

Disons qu’il y a des tonalités qu’il est plus difficile de conserver sur de longues distances sans risque de se casser la figure. Encore que l’expérience que je suis en train de mener avec mon prochain roman pourrait me contredire… Je l’espère! Donc le ton des Contes-gouttes est typiquement quelque chose qui ne peut s’imposer que sur des textes très courts, vifs et remuants. Ce qui est curieux, c’est que j’y ai donné ma vision du monde comme dans aucun autre ouvrage, je crois que ce sont les textes les plus engagés que j’aie écrits, mais je n’ai pu le faire qu’à travers ce ton qui paraît désinvolte, où les mots sont sans cesse en perte d’équilibre. Même chose pour Amour mode majeur. C’est une histoire étrange que ce recueil puisqu’il est, en quelque sorte, le substrat du gros roman La Corde de mi, commencé en 1997. Un bon nombre de ces petits textes ont précédé l’écriture du roman, mais l’idée d’en faire un recueil est née cinq ans plus tard, en 2002, alors qu’à ce moment-là j’avais lâché provisoirement le projet du roman. J’y fais donner de la voix à de multiples femmes qui interpellent, commentent, soupirent autour de leurs étonnements, leurs petits bonheurs, leurs dépits ordinaires ou leurs lamentables souffrances. Mais ce qui me paraît essentiel, une fois de plus, comme dans les romans, c’est que même dans les pires moments rien n’est jamais complètement désespéré, c’est toujours la vie, la vitalité, qui a le dessus. Pour mes personnages, l’écriture peut certes avoir valeur de réparation, mais je crois d’abord que, dans le creusement des phrases, se cache l’expression de la volonté de réparer l’autre, de prendre soin du monde et de ses vivants. Le rire, l’humour, la pirouette en sont les meilleurs soignants.


Quand vous écrivez pour la jeunesse (Le Temps des mots à voix basse, Du mal à une mouche), votre travail d’écriture est-il foncièrement différent de ce qu’il est pour les autres textes?

Non, bien sûr, justement pas. Il s’agit d’avoir la même ligne de conduite, d’essayer d’affermir la confiance des lecteurs dans les mots, quel que soit leur âge, de poursuivre l’idée de la responsabilité que nous avons tous de parler d’abord dans la «bonne pente». Je suis persuadée de l’importance de la lecture dans la formation de la pensée des jeunes et des moins jeunes et il ne faut négliger aucune occasion de la voir se construire ensemble. Il ne s’agit pas pour autant pour moi de développer une sorte de militantisme dans l’écriture mais de tenter d’apporter une réflexion en «sous-tension» de l’histoire, comme je l’ai déjà dit.
Dans cette optique, j’ai cherché dans les deux livres cités à travailler plutôt avec l’envie de créer une passerelle entre les générations. Ce qui a effectivement bien fonctionné avec le premier titre. Le dialogue entre parents, enfants, grands-parents s’est souvent ouvert autour de ce livre, une génération a transmis le livre à l’autre – et dans les deux sens. Mais c’est vrai aussi que sa première version était destinée d’abord à mon public d’adultes habituel et que c’est la certitude de l’importance de ce sujet-là, lié à la transmission, qui m’a fait reprendre ce que j’appelle la gaine de l’histoire. Tout en étant persuadée qu’il n’y a pas à écrire différemment pour les jeunes, en tout cas pas à faiblir sur les exigences de la forme, il m’a tout de même paru nécessaire de modifier un peu la structure narrative. En revanche, j’ai conservé le côté allusif du récit, refusant de l’ancrer dans trop de précisions historiques, ne gardant que l’épure des événements pour accentuer son côté hélas intemporel et le phénomène permanent des situations d’exclusion.
Et, de cette manière, j’ai encore accentué l’aspect de récit à double voix: l’histoire vue d’abord à travers les yeux d’un enfant (qui ne comprend pas tout de ce qui se passe autour de lui, qui en ressent d’abord la substance) et le commentaire de l’adulte qu’il est devenu, comme en surimpression.


Dans Compost blues, vous dites que vous auriez «bien aimé être une écrivaine américaine contemporaine…» et vous insistez aussi sur votre appartenance à la littérature romande, qui, pour vous, existe de manière assez évidente. La globalisation est-elle une chance pour les littératures «minoritaires», pour la circulation des œuvres? Ou la voyez-vous comme une menace contraignante pour les écrivains qui publient en Suisse comme vous?

Bien sûr, il s’agit ici d’une solide boutade! Même si je me rends parfaitement compte que le 70% des livres en français à succès sont, en fait, des traductions d’ouvrages anglo-américains… Non, malheureusement, la globalisation ne représente ni chance ni menace pour les littératures minoritaires, elle ne représente tout simplement rien. Parce que la littérature suisse romande n’existe pas hors de Suisse romande si elle n’est pas éditée dans le giron de l’édition française. Il y a une absence de curiosité totale, voire de mépris des médias français, aggravés encore par le fait que la plupart des critiques sont des suppôts de maisons d’édition – à quelques exceptions notoires. Pour être honnête, j’ai reçu quelques gratifications d’au moins deux directeurs littéraires parisiens qui ont lu mes ouvrages publiés en Suisse romande mais je n’ai pas fait, jusqu’ici, de tentative sérieuse pour être publiée en France. Parce que je suis habitée par deux certitudes. L’une, c’est qu’il est important que les auteurs suisses romands qui travaillent dans une certaine optique littéraire continuent de contribuer à la préservation d’une activité éditoriale et culturelle bien vivante dans ce coin de pays; l’autre, c’est plutôt d’une confiance naïve qu’on pourrait parler: si je m’obstine dans mes choix d’une écriture peu faite pour les gens pressés, avec un lien à la langue bien particulier, une valorisation de la forme, de l’esthétique – allons-y! –, je me dis que peut-être, un jour, mon travail sera plus largement reconnu par le mouvement de bouche à oreille!

VALÉRIE COSSY, Viceversa littérature; 4

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Dernier silence d’une musicienne

Dans un reportage de la TSR tourné au début des années septante (elle avait alors vingt-trois ans), Anne-Lise Grobéty, décédée le 5 octobre 2010, disait en écoutant La Jeune Fille et la Mort de Schubert: «La mort n’est pas une chose qui me fait peur puisque c’est une certitude: je sais que je vais mourir; je ne peux pas avoir peur d’une certitude.» Dans une interview récente donnée au journal 24 Heures, elle réitérait: «La mort est notre seule certitude. Il est bon que la mort existe, elle nous oblige à donner une orientation à notre vie, à nous faire naître à chaque pas.»
Autre certitude: avec Anne-Lise Grobéty, c’est non seulement l’une des figures majeures de la littérature romande contemporaine qui s’éteint, mais c’est aussi (et surtout) une musicienne qui se tait. Ça a commencé dès son premier roman, écrit à dix-neuf ans: Pour mourir en février (1970) racontait la rencontre d’une jeune fille avec une femme plus âgée et ce qui découlait de cette relation ambiguë. Le rythme de la phrase, le sens des mots, la tenue du récit avaient alors séduit le jury du tout nouveau Prix Georges-Nicole. Objet de nombreuses rééditions (dont la dernière en 2010 dans la collection de poche de Bernard Campiche, chez qui l’on trouve presque toute son œuvre), ce roman garde sa force, parce qu’il parle un langage intemporel: lorsqu’Aude décrit «cette peur qu’on voit sur les autres, tout en eux porte cet effroi: leur façon de se vêtir, de fermer la porte, d’attendre que le feu passe au vert et en traversant leur inquiétude à savoir s’il ne deviendra pas rouge avant qu’ils aient atteint le trottoir d’en face», lorsqu’elle parle de ses doutes et de la neige qui tombe, lorsqu’elle dit qu’elle voudrait s’y coucher et mourir, lorsqu’elle dit «aujourd’hui», elle parle d’alors et de maintenant et de plus tard.
Depuis ce livre, l’écrivaine de La Chaux-de-Fonds n’a eu de cesse de développer cette voix, de l’amplifier pour dire, entre autres, en vrac et sur tous les tons, les affres et les joies d’être une femme, ou un homme, la fascination pour la nature, l’étrangeté du monde, le mystère des saisons, la belle difficulté de créer, la complexité de la guerre, enfin l’amour sous toutes ses formes, léger ou grave, mode mineur ou mode majeur.
Écrire, pour Anne-Lise Grobéty, n’était «pas une affaire pour rire». Les mots ne se laissaient pas faire, ne venaient pas quand elle les appelait; mais c’est avec légèreté et humour qu’elle entreprenait ce «travail d’alchimiste». Tôt venue à l’écriture, mais également tôt mère et politicienne, elle avançait sur tous les fronts; si l’on ajoute à cela une très grande exigence vis-à-vis de ses textes (auxquels elle disait vouloir donner toutes leurs chances avant de les lâcher dans la fosse aux lions), on comprend qu’elle ait relativement peu publié – mais elle se donnait les moyens de se renouveler: quatre romans, des récits, des textes pour enfants, des recueils de nouvelles, de poèmes et de contes, et à chaque fois une autre tonalité, et pourtant à chaque fois quelque chose de bien à elle.
Son chef-d’œuvre reste toutefois La Corde de mi (2006), dernier grand roman qui raconte une double histoire: celle de Luce, la trentaine, dont le père, mourant, l’a toujours rejetée, plus ou moins explicitement; et celle de Mongarçon, de son enfance à sa découverte du violon et son apprentissage de luthier. Dans ce livre qu’elle aura mis très longtemps à écrire, Grobéty brasse et réarrange certains de ses thèmes éternels: filiations difficiles, absences, et à tous les niveaux, structurant et nourrissant le texte, la musique. Non seulement ce roman, mais toute son œuvre, de Zéro positif (1975) et Infiniment plus (1989) aux nouvelles de La Fiancée d’hiver (1984) ou d’Amour mode majeur (2003), ou encore dans ses derniers récits, Jusqu’à pareil éclat (2007) et L’Abat-Jour (2008), peut se lire comme une suite de variations autour de ces questions: comment écrire, comment raconter, comment se placer à la bonne distance, que faire des mots, des images, des perspectives qui changent?
Lorsque, ayant eu la chance de lire sur épreuves La Corde de mi, j’ai dit à son auteur tout le bien que je pensais de ce livre sur le point de sortir de presse, son émotion, son soupir de soulagement, ses remerciements, son trouble évident m’ont surpris: pouvait-on publier depuis autant d’années, avoir reçu des prix (Prix Schiller, Prix Rambert, Grand Prix C. F. Ramuz), être reconnue, et continuer de douter au moment de donner son meilleur titre?
Anne-Lise Grobéty ne faisait pas semblant, et cette fragilité ne datait pas d’hier. À vingt-trois ans, à la fin des quelques jours de tournage du reportage pour la TSR, elle détaillait son malaise face à la caméra et donnait, peut-être, la clé toute simple de ce qui motivait son écriture: «Il fallait que quelqu’un me dise quelque chose, puis que je lui dise quelque chose.»

BRUNO PELLEGRINO, Le Passe-Muraille

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« Tu t'endors
En ton corps
Belle Dame qui mord…»

Anne-Lise Grobéty,
Vous m'avez fait rêver, aimer et sourire.
Vos histoires sont pleines de vie, de poésie, de sensibilité et d'humour. D'humour noir parfois, mais même les plus sombres ont toujours une beauté, une légèreté dans la forme qui témoigne d'un plaisir d'écrire et de vivre. Elles savent toucher à l'essentiel vos histoires, et vous, vous avez su travailler cette langue brute, vous l'avez taillée, limée et ciselée pour en faire votre langage. Vos œuvres sont imprégnées par ce «beau pays de pluie», mais aussi de neige, de soleil et de rosée le matin. Vous parcourriez ce pays et il vous nourrissait d'images et de saveurs qui, mêlées à une musique intérieure vous permettait de coucher toutes sortes de passions.
Grande dame de la littérature romande, vous avez marqué les esprits de plusieurs générations de lecteurs. Vos manuscrits ont donc naturellement rejoint ceux des «grands» de notre pays, à la Bibliothèque nationale. C'est là que j'ai eu l'occasion de vous connaître plus intimement, en me plongeant dans vos cartons et en inventoriant votre fonds d'archives.
Peut-être est-ce cette expérience qui vous a rendue si familière à mes yeux, mais je crois surtout qu'à l'image de vos textes, vous étiez une personne sans pareille. Belle et souriante, audacieuse, vous saviez faire face à la gravité, mais le faisiez toujours avec légèreté. Vous étiez pleine de vie et saviez mordre dedans. Car vous n'avez pas seulement écrit, vous avez également aimé, admiré, exploré, écouté. Vous vous êtes engagée pour les autres. Mais les mots étaient toujours là, à trotter dans votre tête jusqu'à ce que vous les posiez bien à plat sur une feuille, avec de l'encre «bleue comme le ciel des mers du sud»… Bien sûr, vous n'avez pas toujours pu les libérer ces mots. Votre vie était trop remplie et ne vous laissait que peu de temps pour ces impatients – vous l'expliquez avec tant d'humour dans «Mortes-Plumes»! Mais les mots étaient toujours là. Quitte à écrire un Conte-Goutte entre deux pages de notes du Grand Conseil, vous ne les avez jamais fait taire.
Et ces mots vous ont rattrapée il y a quelques années. Vous leur avez à nouveau consacré une grande part de votre temps et vous êtes remise à les travailler, les tailler, les limer pour les faire résonner à nouveau, Jusqu'à pareil éclat .
Puis est arrivé ce jour où, au détour d'un sentier, vous avez croisé la route d'un dragon… Vous écriviez il n'y a pas si longtemps avoir bien l'intention de le terrasser… Mais c'est lui qui a finalement pris le dessus dans cette lutte qui a dû vous rappeler celle de La Jeune Fille et la Mort de Schubert que vous aimiez tant. Cela ne vous faisait pas peur, vous aviez compris très vite que la mort est une certitude.
Il ne reste plus à présent que la musique de vos textes, qui continuera à résonner en moi, et vos mots, qui seront toujours là pour me faire rêver, aimer et même encore sourire.

ÉLOÏSE AUBRY, culturactif.ch

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Amour mode majeur
Belle dame qui mord
Belle dame qui mord
(camPoche)
Contes-gouttes
La Corde de mi
La Corde de mi
(camPoche)
Des nouvelles de la Mort et de ses petits
La Fiancée d’hiver
La Fiancée d’hiver
(camPoche)
Infiniment plus
Infiniment plus
(camPoche)
Jusqu’à pareil éclat
Pour mourir en février
Pour mourir en février
(camPoche)
Zéro positif