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Née en 1949 à La Chaux-de-Fonds, Anne-Lise Grobéty étudie à la Faculté des lettres de l’Université de Neuchâtel et effectue un stage de journalisme. Elle commence à écrire très tôt, et elle a dix-neuf ans lorsque paraît son premier roman. Après un deuxième roman, elle ralentit son activité littéraire pour s’occuper de ses enfants. Dans le même temps, elle s’engage politiquement et siège pendant neuf ans comme députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois. Son mandat achevé et ses filles devenant plus autonomes, elle renoue avec l’écriture dès 1984.
Anne-Lise Grobéty se fait connaître du grand public dès son premier roman, Pour mourir en février, couronné par le Prix Georges-Nicole. La suite de son œuvre connaît le même succès: le Prix Rambert et deux Prix Schiller lui ont notamment été décernés. Parmi ses publications les plus importantes, les romans Zéro positif et Infiniment plus, tous deux traduits en allemand, et les recueils de nouvelles La Fiancée d’hiver et Belle dame qui mord. Elle a reçu le Grand Prix C. F. Ramuz en 2000, et le Prix Saint-Exupéry-Valeurs Jeunesse de la Francophonie 2001 pour Le Temps des mots à voix basse. En 2006 paraît La Corde de mi, Prix Bibliomedia Suisse 2007 et Prix «Coup de cœur» Lettres frontière 2007, suivi, en 2007, par Jusqu’à pareil éclat.
Ses narratrices cherchent à affirmer leur identité féminine, à une époque où la présence des femmes en littérature commence à s’affirmer. Anne-Lise Grobéty est donc aussi fortement concernée par la condition de la femme écrivain, par les aspects historiques, formels et politiques de l’écriture féminine, mais elle poursuit surtout une exploration de la langue dans une tonalité bien à elle.
Anne-Lise Grobéty cultive son bonheur sur les flancs du val d’Hérens
Retrouvailles
Grande marcheuse, l’écrivaine romande revient dans le village abandonné d’Ossona (VS), un coin de paradis qui se remet peu à peu à vivre.
Le Jura l’agrippe par les pieds, le val d’Hérens l’attire vers les cimes. Anne-Lise Grobéty choisit la hauteur. C’est donc dans la vallée d’Évolène (VS) que l’écrivaine neuchâteloise nous emmène. Un lieu dont elle s’est éprise follement il y a un quart de siècle. «Il s’agissait d’une vallée encore protégée, sans remonte-pente, épargnée par le tourisme de masse. Aujourd’hui encore, les gens y parlent patois, certaines femmes portent le costume. Une forme de permanence qui me plaît.» Vingt-cinq ans plus tard, la séduction opère toujours. «Ici, je me sens allégée de tout poids. Est-ce dû à la perception de l’air et de la lumière? Le Jura, d’où je viens, a quelque chose de plus pesant et de plus terne. Et puis, c’est si beau: regardez la Dent-Blanche et les Veisivis! Au fond de la vallée, on se croirait dans une cathédrale gothique!»
Nous sommes à Saint-Martin (1141 mètres), village accroché à la pente, pile en face d’Hérémence. En ce joli matin de mai, le soleil fait briller les sommets encore enneigés. Une invite à la balade.
Par la route, on rejoint le village voisin de Suen. Puis c’est contre le bas, dans la combe qui domine l’ancien village d’Ossona, qu’Anne-Lise Grobéty, cinquante-neuf ans, nous entraîne, en se faufilant entre les chalets tannés et les jardins en fleurs.
À Évolène depuis cinq ans
Du val d’Hérens, l’écrivaine, originaire de La Chaux-de-Fonds, connaît chaque caillou. Depuis cinq ans, un appartement à Évolène sert de résidence secondaire à toute la famille, et de retraite pour l’écriture. Auparavant, Anne-Lise Grobéty a occupé un chalet de vacances un peu plus haut, à Villa et à La Sage. Cette saison, pourtant, le temps pour le Valais lui a manqué. C’est qu’avec son compagnon, Alain, elle a emménagé à La Chaux-du-Milieu, dans la vallée de la Brévine (NE). Une haute maison du XIXe à retaper. «On fait des travaux et, du coup, moins de temps pour marcher…»
Et puis, son roman, La Corde de mi, n’arrête pas de la faire bouger. En Suisse romande et en France: lectures, conférences, rencontres… Sans compter son mi-temps à la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, au département des manuscrits.
La nature, une évidence
Le pas léger, Anne-Lise Grobéty descend le sentier bordé de pierres moussues. Elle hume un sorbier, salue les grillons et, avec des étincelles dans les pupilles, évoque les sabots de Vénus, ces petites fleurs d’or aux ailes bordeaux, découvertes près d’Évolène. «Une pure merveille! On pourrait y glisser les pieds d’une fée.» La nature, si présente dans ses romans et ses poèmes, s’offre à la conteuse comme une évidence. «Je suis très sensible à mon environnement. Je ne pourrais pas habiter une grande ville. J’ai besoin de la nature pour me créer des pistes, comme les renards.»
Les promenades constituent sa meilleure thérapie. «Si je ne marche pas, au bout d’un moment, je disjoncte.» C’est aussi en mettant un pied devant l’autre qu’Anne-Lise Grobéty écrit. «Lorsque je me trouve face à un passage délicat, je pars. Dans le rythme de la marche me viennent des mots, des phrases, je trouve des solutions.» Écriture du corps et des sens. «Un texte avance dans un paysage de mots. Un peu comme vous passez un col, vous ne savez pas ce qui vient derrière. C’est la surprise.»
Au détour du sentier entre les graminées surgit la première ruine d’Ossona. Anne-Lise Grobéty passe la tête à l’intérieur, après avoir traversé la cuisine à ciel ouvert, envahie par les orties et les pétasites: le cadre d’un lit et une porte affaissée. «Il y a six ans, lorsque j’ai découvert Ossona, tous les chalets (ndlr: une vingtaine) ressemblaient à celui-ci: des ruines!» Le village érigé sur un plateau a été progressivement déserté. Dans les années 1960, il a été définitivement abandonné, faute d’habitants, et envahi par les moutons. «Dans les maisons, on tombait sur de vieilles chaussures, des tricots, des boîtes de conserve, des matelas éventrés. J’ai même trouvé un crâne de chèvre! C’était à la fois très émouvant et très excitant. Forcément, on se met à imaginer des histoires.»
Un peu plus bas, bref coup d’œil dans la maison de la famille de Maurice Zermatten. L’écrivain, aujourd’hui décédé, était de Saint-Martin. Sur le plancher vermoulu, un rouge-queue a élu domicile.
Comme à la maison
C’est à Ossona, où elle revient chaque année, qu’elle se rappelle avoir goûté au meilleur raisin de sa vie. Des grains noirs cueillis sur une treille sauvage. C’est que le plateau, situé à 940 mètres, bénéficie d’un microclimat. Pruniers, abricotiers, cerisiers, châtaigniers et ceps, tout y pousse. «À l’époque, la vie était rude, mais ce devait être un petit coin de paradis.» Nostalgique? Avant tout heureuse que le lieu se remette à vivre. Un projet d’agrotourisme est en effet en cours, cofinancé par la commune de Saint-Martin, le canton du Valais et la Confédération. Plusieurs chalets sont sur le point d’être restaurés. Une auberge et un gîte accueilleront bientôt les visiteurs. Et une ferme biologique a déjà pris du service. On est encore un peu tôt dans la saison pour le fromage. «À partir du 20 juin», promet Daniel Beuret, l’agriculteur, croisé dans un champ.
Pique-nique à l’ombre d’un fruitier, au pied de «la maison d’Anne-Lise Grobéty». Un mayen à deux étages aux fenêtres sans carreaux. À l’intérieur, on devine encore la place de l’âtre. Volubile, spontanée, chaleureuse, la romancière raconte: «J’ai eu un coup de cœur pour ce chalet, un peu à l’écart du hameau, je m’y sens tellement chez moi…» Elle sait que l’un de ses prochains livres commencera à l’une de ces fenêtres…
L’heure de la remontée a sonné. Sous le soleil de l’après-midi, la montagnarde, jeune grand-mère d’un petit garçon de cinq ans, grimpe tel le lièvre, sans effort. Le temps d’évoquer les siens: «Avec mes trois filles, nous avons une relation dynamique, il y a une envie d’échange et de partage. C’est toujours assez animé. Mais nous n’avons rien d’une famille clanique. Je suis affreusement indépendante.»
Plus exigeante avec l’âge
Ce week-end, dans la maison évolénarde où elle est montée seule, elle écrira un peu face à la Dent-Blanche. Depuis 2000 Anne-Lise a sorti trois livres. L’auteur reconnaît être dans une période de grande productivité. Son petit dernier, L’Abat-jour, un récit historique qui se déroule en partie durant la Seconde Guerre mondiale, a paru en avril. «Plus jeune, il m’importait de ne pas faire qu’écrire. Je n’ai d’ailleurs jamais fait de plan de carrière. Mais aujourd’hui, si je pouvais me le permettre financièrement, je m’arrêterais de travailler.» À cinquante-neuf ans, elle sent que le temps presse. «Avec l’âge, je deviens plus lente et plus exigeante. Je reprends mes textes. Et il y a encore tant d’histoires à raconter.»
«Je me réincarnerais volontiers en marmotte»
Le dernier livre lu?
Le Conservatoire d’amour, de Rose-Marie Pagnard, que je suis en train de lire. J’essaie, dans la mesure du possible, de me tenir au courant de ce qui s’écrit en Suisse romande.
Votre péché mignon?
La gourmandise. J’apprécie autant les desserts au chocolat qu’un vrai bon couscous, par exemple. J’adore savourer les mets du regard avant d’y goûter.
Un animal?
Je me réincarnerais volontiers en marmotte. C’est un animal de montagne, pacifique. Il dort l’hiver, il est joueur et c’est mignon! La marmotte mène toutefois une vie un peu dangereuse. Elle doit sans cesse guetter le ciel pour ne pas se laisser surprendre par un prédateur…
La mort?
Notre seule certitude. Il est bon que la mort existe, elle nous oblige à donner une orientation à notre vie, à nous faire naître à chaque pas.
CÉCILE FONTANNAZ, 24 Heures
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