Manifestations, rencontres et signatures Index des auteurs
Née
en 1949 à La Chaux-de-Fonds, Anne-Lise Grobéty étudie à la Faculté des
lettres de l’Université de Neuchâtel et effectue un stage de
journalisme. Elle commence à écrire très tôt, et elle a dix-neuf ans
lorsque paraît son premier roman. Après un deuxième roman, elle
ralentit son activité littéraire pour s’occuper de ses enfants. Dans le
même temps, elle s’engage politiquement et siège pendant neuf ans comme
députée socialiste au Grand Conseil neuchâtelois. Son mandat achevé et
ses filles devenant plus autonomes, elle renoue avec l’écriture dès 1984.
Anne-Lise Grobéty se fait connaître du grand public dès son premier roman, Pour mourir en février,
couronné par le Prix Georges-Nicole. La suite de son œuvre remporte le
même succès: le Prix Rambert et deux Prix Schiller lui ont notamment
été décernés. Parmi ses publications les plus importantes, les romans Zéro positif et Infiniment plus, tous deux traduits en allemand, et les recueils de nouvelles La Fiancée d’hiver et Belle dame qui mord. Elle a reçu le Grand Prix C. F. Ramuz en 2000, et le Prix Saint-Exupéry-Valeurs Jeunesse de la Francophonie 2001 pour Le Temps des mots à voix basse. En 2006 paraît La Corde de mi, Prix Bibliomedia Suisse 2007 et Prix «Coup de cœur» Lettres frontière 2007, suivi, en 2007, de Jusqu’à pareil éclat.
Ses narratrices cherchent à affirmer leur identité féminine, à une
époque où la présence des femmes en littérature commence à s’affirmer.
Anne-Lise Grobéty est donc aussi fortement concernée par la condition
de la femme écrivain, par les aspects historiques, formels et
politiques de l’écriture féminine, mais elle poursuit surtout une
exploration de la langue dans une tonalité bien à elle. Anne-Lise Grobéty est décédée le 5 octobre 2010.
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Anne-Lise Grobéty cultive son bonheur sur les flancs du val d’Hérens
Retrouvailles
Grande marcheuse, l’écrivaine romande revient dans le village abandonné
d’Ossona (VS), un coin de paradis qui se remet peu à peu à vivre.
Le
Jura l’agrippe par les pieds, le val d’Hérens l’attire vers les cimes.
Anne-Lise Grobéty choisit la hauteur. C’est donc dans la vallée
d’Évolène (VS) que l’écrivaine neuchâteloise nous emmène. Un lieu dont
elle s’est éprise follement il y a un quart de siècle. «Il s’agissait
d’une vallée encore protégée, sans remonte-pente, épargnée par le
tourisme de masse. Aujourd’hui encore, les gens y parlent patois,
certaines femmes portent le costume. Une forme de permanence qui me
plaît.» Vingt-cinq ans plus tard, la séduction opère toujours. «Ici, je
me sens allégée de tout poids. Est-ce dû à la perception de l’air et de
la lumière? Le Jura, d’où je viens, a quelque chose de plus pesant et
de plus terne. Et puis, c’est si beau: regardez la Dent-Blanche et les
Veisivis! Au fond de la vallée, on se croirait dans une cathédrale
gothique!» Nous sommes à Saint-Martin (1141 mètres), village
accroché à la pente, pile en face d’Hérémence. En ce joli matin de mai,
le soleil fait briller les sommets encore enneigés. Une invite à la
balade.
Par la route, on rejoint le village voisin de Suen. Puis c’est contre
le bas, dans la combe qui domine l’ancien village d’Ossona,
qu’Anne-Lise Grobéty, cinquante-neuf ans, nous entraîne, en se
faufilant entre les chalets tannés et les jardins en fleurs.
À Évolène depuis cinq ans
Du
val d’Hérens, l’écrivaine, originaire de La Chaux-de-Fonds, connaît
chaque caillou. Depuis cinq ans, un appartement à Évolène sert de
résidence secondaire à toute la famille, et de retraite pour
l’écriture. Auparavant, Anne-Lise Grobéty a occupé un chalet de
vacances un peu plus haut, à Villa et à La Sage. Cette saison,
pourtant, le temps pour le Valais lui a manqué. C’est qu’avec son
compagnon, Alain, elle a emménagé à La Chaux-du-Milieu, dans la vallée
de la Brévine (NE). Une haute maison du XIXe à retaper. «On fait des travaux et, du coup, moins de temps pour marcher…»
Et puis, son roman, La Corde de mi,
n’arrête pas de la faire bouger. En Suisse romande et en France:
lectures, conférences, rencontres… Sans compter son mi-temps à la
Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel, au département des
manuscrits.
La nature, une évidence
Le
pas léger, Anne-Lise Grobéty descend le sentier bordé de pierres
moussues. Elle hume un sorbier, salue les grillons et, avec des
étincelles dans les pupilles, évoque les sabots de Vénus, ces petites
fleurs d’or aux ailes bordeaux, découvertes près d’Évolène. «Une pure
merveille! On pourrait y glisser les pieds d’une fée.» La nature, si
présente dans ses romans et ses poèmes, s’offre à la conteuse comme une
évidence. «Je suis très sensible à mon environnement. Je ne pourrais
pas habiter une grande ville. J’ai besoin de la nature pour me créer
des pistes, comme les renards.» Les promenades constituent sa
meilleure thérapie. «Si je ne marche pas, au bout d’un moment, je
disjoncte.» C’est aussi en mettant un pied devant l’autre qu’Anne-Lise
Grobéty écrit. «Lorsque je me trouve face à un passage délicat, je
pars. Dans le rythme de la marche me viennent des mots, des phrases, je
trouve des solutions.» Écriture du corps et des sens. «Un texte avance
dans un paysage de mots. Un peu comme vous passez un col, vous ne savez
pas ce qui vient derrière. C’est la surprise.»
Au détour du sentier entre les graminées surgit la première ruine
d’Ossona. Anne-Lise Grobéty passe la tête à l’intérieur, après avoir
traversé la cuisine à ciel ouvert, envahie par les orties et les
pétasites: le cadre d’un lit et une porte affaissée. «Il y a six ans,
lorsque j’ai découvert Ossona, tous les chalets (ndlr: une vingtaine)
ressemblaient à celui-ci: des ruines!» Le village érigé sur un plateau
a été progressivement déserté. Dans les années 1960, il a été
définitivement abandonné, faute d’habitants, et envahi par les moutons.
«Dans les maisons, on tombait sur de vieilles chaussures, des tricots,
des boîtes de conserve, des matelas éventrés. J’ai même trouvé un crâne
de chèvre! C’était à la fois très émouvant et très excitant. Forcément,
on se met à imaginer des histoires.»
Un peu plus bas, bref coup d’œil dans la maison de la famille de
Maurice Zermatten. L’écrivain, aujourd’hui décédé, était de
Saint-Martin. Sur le plancher vermoulu, un rouge-queue a élu domicile.
Comme à la maison
C’est à Ossona, où elle revient chaque année, qu’elle se rappelle avoir
goûté au meilleur raisin de sa vie. Des grains noirs cueillis sur une
treille sauvage. C’est que le plateau, situé à 940 mètres,
bénéficie d’un microclimat. Pruniers, abricotiers, cerisiers,
châtaigniers et ceps, tout y pousse. «À l’époque, la vie était rude,
mais ce devait être un petit coin de paradis.» Nostalgique? Avant tout
heureuse que le lieu se remette à vivre. Un projet d’agrotourisme est
en effet en cours, cofinancé par la commune de Saint-Martin, le canton
du Valais et la Confédération. Plusieurs chalets sont sur le point
d’être restaurés. Une auberge et un gîte accueilleront bientôt les
visiteurs. Et une ferme biologique a déjà pris du service. On est
encore un peu tôt dans la saison pour le fromage. «À partir du
20 juin», promet Daniel Beuret, l’agriculteur, croisé dans un
champ.
Pique-nique à l’ombre d’un fruitier, au pied de «la maison d’Anne-Lise
Grobéty». Un mayen à deux étages aux fenêtres sans carreaux. À
l’intérieur, on devine encore la place de l’âtre. Volubile, spontanée,
chaleureuse, la romancière raconte: «J’ai eu un coup de cœur pour ce
chalet, un peu à l’écart du hameau, je m’y sens tellement chez moi…»
Elle sait que l’un de ses prochains livres commencera à l’une de ces
fenêtres…
L’heure de la remontée a sonné. Sous le soleil de l’après-midi, la
montagnarde, jeune grand-mère d’un petit garçon de cinq ans, grimpe tel
le lièvre, sans effort. Le temps d’évoquer les siens: «Avec mes trois
filles, nous avons une relation dynamique, il y a une envie d’échange
et de partage. C’est toujours assez animé. Mais nous n’avons rien d’une
famille clanique. Je suis affreusement indépendante.»
Plus exigeante avec l’âge
Ce week-end, dans la maison évolénarde où elle est montée seule, elle
écrira un peu face à la Dent-Blanche. Depuis 2000 Anne-Lise a sorti
trois livres. L’auteur reconnaît être dans une période de grande
productivité. Son petit dernier, L’Abat-jour,
un récit historique qui se déroule en partie durant la Seconde Guerre
mondiale, a paru en avril. «Plus jeune, il m’importait de ne pas faire
qu’écrire. Je n’ai d’ailleurs jamais fait de plan de carrière. Mais
aujourd’hui, si je pouvais me le permettre financièrement, je
m’arrêterais de travailler.» À cinquante-neuf ans, elle sent que le
temps presse. «Avec l’âge, je deviens plus lente et plus exigeante. Je
reprends mes textes. Et il y a encore tant d’histoires à raconter.»
«Je me réincarnerais volontiers en marmotte»
– Le dernier livre lu?
– Le Conservatoire d’amour,
de Rose-Marie Pagnard, que je suis en train de lire. J’essaie, dans la
mesure du possible, de me tenir au courant de ce qui s’écrit en Suisse
romande.
– Votre péché mignon?
– La gourmandise. J’apprécie autant les
desserts au chocolat qu’un vrai bon couscous, par exemple. J’adore
savourer les mets du regard avant d’y goûter.
– Un animal?
– Je me réincarnerais volontiers en marmotte.
C’est un animal de montagne, pacifique. Il dort l’hiver, il est joueur
et c’est mignon! La marmotte mène toutefois une vie un peu dangereuse.
Elle doit sans cesse guetter le ciel pour ne pas se laisser surprendre
par un prédateur…
– La mort?
– Notre seule certitude. Il est bon que la mort
existe, elle nous oblige à donner une orientation à notre vie, à nous
faire naître à chaque pas.
CÉCILE FONTANNAZ, 24 Heures
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Écriture et légèreté
Figure
incontournable de la littérature romande, adoubée dès ses débuts par
l’attribution du Prix Georges-Nicole, encouragée par Bertil Galland et
aujourd’hui pilier du catalogue de Bernard Campiche Éditeur, Anne-Lise
Grobéty a connu la trajectoire d’une première de classe qui aligne les
récompenses: à la suite du Prix Georges-Nicole (1969), elle reçoit un
Prix Rambert, deux fois le Prix Schiller, le Grand Prix C. F. Ramuz
2000 pour l’ensemble de son œuvre et, comme si cela ne suffisait pas,
son premier texte pour la jeunesse (Le Temps des mots à voix basse,
2001) lui vaut une double récompense – le Prix Saint-Exupéry-Valeurs
Jeunesse de la Francophonie et le Prix Sorcières – tout comme son
dernier roman, La Corde de mi (2006), avec les Prix Bibliomedia Suisse 2007 et «Coup de cœur» Lettres frontière 2007.
Derrière ce parcours d’auteur apparemment rectiligne, on trouve
pourtant une femme perpétuellement ouverte sur la vie, voire débordée
par elle. Une fois son talent reconnu, Anne-Lise Grobéty n’a pas
vraiment tout fait pour cultiver sa vocation littéraire. Loin
d’orienter sa vie en fonction de l’écriture, elle a fait coexister
celle-ci avec les exigences d’une vie personnelle bien remplie, et avec
un engagement politique et professionnel. C’est après bien des années
passées à se déployer dans de multiples domaines qu’elle tente
aujourd’hui de s’organiser pour, peu à peu, laisser plus de place à
l’écriture: elle aménage son temps de travail au département des
manuscrits de la Bibliothèque publique et universitaire de Neuchâtel,
partage sa vie entre La Chaux-du-Milieu dans la vallée de la Brévine et
sa retraite d’Évolène dans le val d’Hérens. Alors qu’elle vient de
fêter ses 60 ans, Anne-Lise Grobéty commence enfin à s’imaginer en
«écrivain à plein temps»… et à rêver au mécène providentiel qui
rendrait la chose possible. Elle admet facilement, au détour de la
conversation, n’avoir jamais aménagé réellement sa vie pour donner la
priorité à l’écriture. Les mots, les livres, l’écrit ont été
simplement, dit-elle, imbriqués dans son quotidien: de journaliste, de
politicienne, de mère et de grand-mère, d’amoureuse, de conservatrice
et de marcheuse dans les Alpes. Anne-Lise Grobéty connaît bien sûr ces
moments d’intense bonheur que procure la création d’une œuvre, et
l’intense frustration d’en être éloignée par les obligations de la vie,
mais, dit-elle, c’est comme être séparée de son amant.
La parole enfouie, la filiation, l’histoire
L’écriture serait-elle une expérience comme une autre?
À lire ses romans et nouvelles, à l’écouter nous parler, nul doute que,
d’une manière bien à elle, insaisissable, elle prenne pourtant
l’écriture très au sérieux. Quand il est question d’écrire, les mots se
font maîtres du jeu et le vécu est tenu à bonne distance.
L’autofiction, ce n’est pas son genre. Anne-Lise Grobéty conçoit les
mots tantôt comme une source d’énergie renouvelable permettant de
cheminer vers l’autre, tantôt comme des ennemis qui se dérobent aux
pires moments de doute, menaçant de rendre irrecevable ce que ses
narratrices ont si désespérément besoin d’exprimer. L’indicible et
l’inédit, la parole enfouie ou celée, la douleur provoquée par ces mots
qu’on ne sait pas trouver quand il le faudrait, voilà un des grands
thèmes de ses romans. Les narratrices de Zéro positif (1975) et Infiniment plus
(1989) sont emblématiques d’une quête en expression due à leur lucidité
sur les représentations et mises en récits existants, qui menacent de
les enfermer ou de les réduire au silence. Les mots des femmes, ceux
qu’elles doivent absolument trouver pour pouvoir se dire, sont au cœur
de ces deux romans qui ont largement contribué à la réputation
d’Anne-Lise Grobéty. L’indicible est aussi indissociable du thème de la
filiation père-fille qu’elle aborde dans La Corde de mi. Et, considéré à l’aune de l’histoire, l’indicible hante également Le Temps des mots à voix basse (2001) et L’Abat-Jour
(2008), dans lesquels l’auteure évoque les traumatismes de la Deuxième
Guerre mondiale au cœur desquels se confondent l’intime et le collectif.
Mais elle révèle également à ses lecteurs, surtout dans ses pièces
brèves – dans les contes et les épigrammes poétiques qui les
accompagnent –, le pur bonheur du mot qui a trouvé sa juste place: une
place nouvelle ou apparemment incongrue qui ouvre en nous une image, un
paysage, une nouvelle vision poétique, une façon de passer outre la
souffrance ou la bêtise. Les nouvelles de La Fiancée d’hiver (1984) et les Contes-gouttes (1986)
permettent à Anne-Lise Grobéty de donner libre cours à une veine
personnelle alliant humour et poésie, absurde et subversion. Et,
plaisir élémentaire et vital, la forme brève des Contes-gouttes ou d’Amour mode majeur (2003)
nous donne tout simplement envie de faire claquer sous la langue la
belle sonorité de ces mots en toute légèreté sur fond de gravité.
Une œuvre ouverte
Quelle est donc la manière d’Anne-Lise Grobéty de se prendre au sérieux
au point de nous procurer tant de satisfaction? La légèreté, nous
répond-elle, est sa façon de prendre ses lecteurs
au sérieux: ce qu’elle appelle «l’évasement du sourire» doit leur
permettre de se glisser dans le texte et de devenir, comme elle le
souhaite, «pleinement recréateurs». La légèreté est ainsi la meilleure
façon de promouvoir les valeurs que doit porter la littérature à ses
yeux: donner envie aux lecteurs «d’avancer vers un peu plus
d’autonomie, de liberté, en projetant leurs propres interrogations à
travers certains éléments du récit». Jamais vous n’entendrez
Anne-Lise Grobéty évoquer son travail de création sur le mode de
l’emphase romantique, du travail solitaire, de la séparation d’avec le
monde. L’humour et l’impulsion comique sont les conditions nécessaires
d’une œuvre qui se veut ouverte sur des êtres en mouvements:
personnages blessés, lecteurs aux aguets. La légèreté est en somme
l’ingrédient très sérieux de sa musique personnelle: «Bien sûr, quand
j’écris, je me tiens d’abord dans la pente de la gravité. Mais
justement, être grave n’empêche ni la douceur ni la gaieté. On est là
en pleine musique baroque, non?»
VALÉRIE COSSY, Viceversa littérature ; 4
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Entretien
«J’aime me sentir comme la passagère clandestine du texte en train de se faire»
Dans vos romans, l’écriture est mise en abyme avec la question de l’origine: «D’où écrire?» demande Iona dans Infiniment plus.
Pour vous, est-il indispensable que cette question de l’origine figure
dans le texte? Pensez-vous que l’écriture est une activité qui ne va
pas de soi?
Plutôt nécessaire
qu’indispensable pour moi. La plupart du temps, en tout cas dans les
textes de longue distance, je ne me sens capable d’établir un
itinéraire narratif que s’il court en filigrane des questionnements qui
vont au-delà de la narration et de l’histoire, qui font partie des
fondements des mécanismes créatifs. J’aime bien me sentir en tant
qu’auteure comme la passagère clandestine du texte en train de se
faire. J’ai besoin de rester présente, en alerte, en arrière-plan, dans
une sorte de jeu sur le fil entre la peau de la narratrice, par
exemple, et la mienne. Indéniablement, cette manière de faire, ce
va-et-vient entre ces deux discours évase le propos et ouvre
constamment de nouvelles pistes dans la narration. J’exerce constamment
en même temps cette double responsabilité – celle de l’écrivaine au
travail et celle des personnages en exil dans l’histoire… La refonte du
réel en fiction (Gide parlait de refondement), en texte
littéraire, exige une constante vigilance, une intelligence dans son
sens premier pour relier le particulier d’une histoire à l’immense
caisse de résonance du monde et des blessures communes. C’est ce que je
ne voudrais jamais perdre de vue quand j’écris. De toute façon, c’est
la conjonction de trois mouvements, un travail en triangle – de
l’auteur aux personnages, de l’auteur au lecteur par ces réflexions
évasées et du lecteur au texte – qui donne sa texture à l’écrit. Tout
cela est bien la preuve qu’effectivement l’écriture ne va pas de soi!
Le malheur, c’est qu’on a réussi à faire croire à beaucoup qu’elle va
de soi… Loin de moi de défendre une littérature élitiste, je défends
juste la littérature au milieu de cette foire d’empoigne qu’est devenu
le marché du livre. Je déplore seulement qu’on érige en modèle une
littérature qui n’a plus rien de spécifique et de puissant, une
littérature du consensuel. Le travail de refondement de la réalité
exige d’abord de la patience, de la passion, de la sensibilité, de
l’intelligence bien sûr et justement le refus des consensus. Donc la
littérature ne va pas de soi… et en même temps plus j’avance et plus je
constate qu’elle va tellement de soi
– que si justement on ne puise pas suffisamment en soi, jusqu’au point
où l’on retrouve nos communes mesures, le jeu n’en vaut pas la
chandelle.
Est-ce que, pour vous,
écrire, c’est donner sa version du sens des choses pour ne pas s’en
laisser d’autres? Il me semble que c’est ce que vous suggérez à travers
votre mise en abyme de l’écriture.
Oui,
écrire – créer, de toutes les manières! –, travailler dans la fiction,
c’est évidemment d’abord proposer sa vision, sa version du sens des
choses. C’est une affaire de revendication de totale subjectivité,
sinon je ne vois pas à quoi ça sert. Je ne suis jamais sûre de rien,
mais je fais ma traversée d’une portion de réalité à ma façon. Proposer
une vision ne veut pas dire refuser celle que vous offrent les autres
(et d’abord celle des lecteurs!) pour enrichir la vôtre. Mais il faut
d’abord passer par une phase d’affirmation, d’exclusion peut-être –
comme le font certains de mes personnages, les femmes de mes romans
surtout.
Avec La Corde de mi, mais aussi avec Le Temps des mots à voix basse et L’Abat-Jour,
vous vous intéressez de plus en plus non seulement à l’écriture en
train de se faire, mais aussi à la trace écrite, à l’écriture en tant
que vestige menacé de disparition, et dont l’existence ou l’absence
peut changer notre compréhension du monde, notre rapport à la vérité.
Pourquoi cet intérêt grandissant pour l’écriture en tant que trace ou
vestige de l’histoire?
Maturation sans
doute bien naturelle! Plus ma vie s’allonge, comme le nez de Pinocchio,
plus j’ai envie de m’amender face aux réponses toutes faites qui,
forcément, biaisent la vérité. L’écriture est forcément un des outils
privilégiés pour lancer la mémoire aux trousses de la conscience
collective et individuelle. Dans cette optique, l’auteur n’est parfois
qu’une courroie de transmission d’une longue chaîne de choses qui ont
été dites avant lui et qui malheureusement devront encore être redites
après lui. Les mots sont là d’abord pour empêcher de casser certaines
chaînes. Tout traumatisme collectif passé est un avertissement, alors
c’est aussi une des responsabilités de celui qui écrit: opposer à
l’injustice, à l’affaiblissement des consciences, les bulles fragiles
des mots, parler contre la dérive du monde. Mais en ne lâchant jamais
sur le soin de la mise en forme. Ne pas asséner, mais offrir
pleinement au lecteur le temps du trajet à travers les phrases et les
mots pour lui donner une chance d’engager sa propre subjectivité dans
la lecture, sa propre intériorisation. L’écriture pour tracer
devrait justement aller à l’encontre, en quelque sorte, de la tendance
actuellement en vogue dans le cinéma d’empêcher la projection du
spectateur vers le film en accélérant le rythme des montages avec des
plans qui changent toutes les deux ou trois secondes… J’ai souvent
privilégié, c’est vrai, le microcosme de l’intime dans mes écrits mais
n’ai jamais perdu de vue, je crois, dans quels rebondissements sociaux
ou dans quels événements les ressauts intérieurs des personnages
s’inscrivent. Avec Le Temps des mots à voix basse ou L’Abat-Jour,
j’accoste enfin plus clairement dans une période de l’histoire qui n’a
cessé de me tourmenter depuis mon adolescence, l’avènement du
national-socialisme en Allemagne et de la Seconde Guerre mondiale.
Curieusement, un des rares textes qui a survécu de mon adolescence
(écrit en 1964 peut-être) parle déjà d’une cohorte de déportés et d’un
soldat allemand qui se fout de la gueule d’un Juif bègue en lui
promettant de le laisser filer s’il arrive à dire «Heil Hitler!» sans
bégayer… Et le malheureux s’exerce à le dire en marchant au bord de
l’épuisement… Je pense que tous ceux qui écrivent tournent toujours
autour de quelques mêmes obsessions. Je ne peux m’étendre ici sur les
raisons qui m’ont fait arriver à la version définitive du Temps des mots à voix basse mais
je suis reconnaissante à ma petite main droite d’avoir écrit cette
histoire où l’amitié est capable d’offrir une toute petite réponse
individuelle (mais c’en est une) à une catastrophe collective d’une
telle ampleur. Quant à L’Abat-Jour, c’est encore une autre
histoire qui continue de m’habiter, qui comporte encore pour moi tant
de mystères, où toute la tension de l’histoire est branchée sur le fil
du présent et tout au long de la distance qui va de celui-ci jusqu’aux
événements survenus au début des années quarante.
Avec votre deuxième roman, Zéro positif,
vous étiez dans la ligne de l’écriture féminine avec une écriture à la
première personne, au présent, qui se concevait comme spontanée, sans
attache «littéraire», soumise aux rythmes du corps. Qu’a représenté
pour vous cette «étape» dans le développement de votre écriture et
comment voyez-vous vos liens avec les écrivaines des années septante
qui ont pu se réclamer d’une «écriture féminine» (Cixous, Leclerc,
Cardinal…)?
Ce qui est intéressant pour
moi, c’est que j’ai travaillé d’instinct dans cette optique de
spontanéité, sans faire allégeance à aucune injonction littéraire, avec
cette apparente déconstruction née d’une seule nécessité intérieure…
J’étais dans l’air du temps, tout simplement, mais sans attaches
particulières. Puisque Annie Leclerc ou Marie Cardinal, par exemple, je
ne pouvais les avoir lues en écrivant Zéro positif en 1973 (le
livre, terminé en janvier 1974, n’a paru que bien des mois plus tard,
en été 1975). Je n’ai, en fait, jamais travaillé autrement qu’en étant
concentrée sur cette forme de nécessité intérieure. Même dans cette
étape d’«écriture-femme» en francophonie, je me suis senti peu de liens
évidents, à part la certitude d’une marche en commun dans une
exploration de champs nouveaux… Avec des curiosités, certes, et des
lectures intrigantes. Mais c’était comme un filet de sécurité autour de
moi, une caisse de résonance immense, je ne sais pas, disons: un
enveloppement, un réchauffement. Une étape indispensable de
resserrement les unes contre les autres qui a permis à des femmes, qui
sans cela n’auraient probablement guère osé prendre conscience de leur
capacité à s’exprimer, de contribuer à l’élargissement de la vision du
monde et à l’enrichissement des idées. Un grand remue-ménage, un
jaillissement dans la langue aussi, et ça, ce n’était vraiment pas pour
me déplaire!
Tout au long de
votre œuvre, et parfois au sein d’un même roman, vous alternez formes
longues et formes brèves: c’est comme s’il y avait des mouvements avec
un tempo pour chaque texte. Cette analogie avec la composition musicale
a-t-elle un sens pour vous dans votre travail d’écriture?
Il
y a un tempo effectivement pour chaque morceau de texte et la
comparaison avec la composition musicale me comble pleinement. La base
du travail se fait toujours à partir d’un rythme, d’un mouvement. Et
d’une tonalité! Si je n’ai pas ça au départ, je suis incapable
d’avancer. J’entends d’abord ce qu’il faut traverser. Et puis je vois
quelques images, un paysage, un champ, une lumière… Pour La Corde de mi,
je me rappelle qu’il y avait une journée d’hiver, blanche et bleue à en
faire éclater les yeux, glaciale, je savais que je devais
obligatoirement passer par là – mais pourquoi, comment?… Avec Infiniment plus,
assez vite, j’ai fini par comprendre que j’étais (excusez du peu!) dans
une des dernières grandes sonates de Schubert, cinq parties avec
chacune son tempo particulier. Pour Zéro positif, j’ai
brusquement démarré après avoir écouté un mouvement d’un quatuor de
Schubert, inachevé d’ailleurs. Un mouvement fait de grandes avancées
lentes entrecoupées de turbulences, cela s’est mis très exactement en
contact avec ce que je portais au fond de moi sans le savoir depuis
plusieurs mois. C’est cette musique qui a permis le déverrouillage du
texte. Mais pour chaque instant de l’écriture il y a un geste
d’artisane – déjà lors du premier jaillissement, affiné encore lors de
reprises suivantes du texte – pour que tout le «corps» des mots agencés
soit le plus proche possible – visuellement sur la page et dans le
rythme – de ce qui est en train de se dérouler soit à l’intérieur du
personnage, soit autour de lui. Pour en rester au langage musical,
il y a aussi tout le travail essentiel de «l’intervalle», ce qui donne
la mélodie en fin de compte, tout ce doigté qu’il faut pour bien
équilibrer ce qui doit être dit et ce qui doit rester allusif. Bien
entendu, c’est la grande responsabilité des mots eux-mêmes de se placer
à la bonne distance entre l’écrit et le lecteur, d’allumer entre eux
des reflets qui permettent d’évaser le propos, les glissements de sens,
les résonances et les ouvertures de perspectives nouvelles.
Quant aux formes longues et brèves, il est vrai que je n’ai cessé de
passer du trajet au long cours au petit cabotage. Je n’arrive pas bien
à expliquer ce phénomène, mais alors même que je ne sais presque rien
de l’histoire qui va être sécrétée, c’est comme si celle-ci était
lestée d’avance de sa distance virtuelle, comme si elle frémissait
(avant d’avoir pris corps) dans une sorte de caisse de résonance plus
ou moins vaste. Quelle intuition me met en contact avec le poids de
l’histoire, sa densité, je n’en sais rien.
Des textes brefs comme ceux des Contes-gouttes ou d’Amour mode majeur sont-ils plus adaptés à l’expression de votre veine humoristique?
Disons
qu’il y a des tonalités qu’il est plus difficile de conserver sur de
longues distances sans risque de se casser la figure. Encore que
l’expérience que je suis en train de mener avec mon prochain roman
pourrait me contredire… Je l’espère! Donc le ton des Contes-gouttes
est typiquement quelque chose qui ne peut s’imposer que sur des textes
très courts, vifs et remuants. Ce qui est curieux, c’est que j’y ai
donné ma vision du monde comme dans aucun autre ouvrage, je crois que
ce sont les textes les plus engagés que j’aie écrits, mais je n’ai pu
le faire qu’à travers ce ton qui paraît désinvolte, où les mots sont
sans cesse en perte d’équilibre. Même chose pour Amour mode majeur. C’est une histoire étrange que ce recueil puisqu’il est, en quelque sorte, le substrat du gros roman La Corde de mi,
commencé en 1997. Un bon nombre de ces petits textes ont précédé
l’écriture du roman, mais l’idée d’en faire un recueil est née cinq ans
plus tard, en 2002, alors qu’à ce moment-là j’avais lâché
provisoirement le projet du roman. J’y fais donner de la voix à de
multiples femmes qui interpellent, commentent, soupirent autour de
leurs étonnements, leurs petits bonheurs, leurs dépits ordinaires ou
leurs lamentables souffrances. Mais ce qui me paraît essentiel, une
fois de plus, comme dans les romans, c’est que même dans les pires
moments rien n’est jamais complètement désespéré, c’est toujours la
vie, la vitalité, qui a le dessus. Pour mes personnages,
l’écriture peut certes avoir valeur de réparation, mais je crois
d’abord que, dans le creusement des phrases, se cache l’expression de
la volonté de réparer l’autre, de prendre soin du monde et de ses
vivants. Le rire, l’humour, la pirouette en sont les meilleurs
soignants.
Quand vous écrivez pour la jeunesse (Le Temps des mots à voix basse, Du mal à une mouche), votre travail d’écriture est-il foncièrement différent de ce qu’il est pour les autres textes?
Non,
bien sûr, justement pas. Il s’agit d’avoir la même ligne de conduite,
d’essayer d’affermir la confiance des lecteurs dans les mots, quel que
soit leur âge, de poursuivre l’idée de la responsabilité que nous avons
tous de parler d’abord dans la «bonne pente». Je suis persuadée de
l’importance de la lecture dans la formation de la pensée des jeunes et
des moins jeunes et il ne faut négliger aucune occasion de la voir se
construire ensemble. Il ne s’agit pas pour autant pour moi de
développer une sorte de militantisme dans l’écriture mais de tenter
d’apporter une réflexion en «sous-tension» de l’histoire, comme je l’ai
déjà dit. Dans cette optique, j’ai cherché dans les deux livres
cités à travailler plutôt avec l’envie de créer une passerelle entre
les générations. Ce qui a effectivement bien fonctionné avec le premier
titre. Le dialogue entre parents, enfants, grands-parents s’est souvent
ouvert autour de ce livre, une génération a transmis le livre à l’autre
– et dans les deux sens. Mais c’est vrai aussi que sa première version
était destinée d’abord à mon public d’adultes habituel et que c’est la
certitude de l’importance de ce sujet-là, lié à la transmission, qui
m’a fait reprendre ce que j’appelle la gaine de l’histoire. Tout en
étant persuadée qu’il n’y a pas à écrire différemment pour les jeunes,
en tout cas pas à faiblir sur les exigences de la forme, il m’a tout de
même paru nécessaire de modifier un peu
la structure narrative. En revanche, j’ai conservé le côté allusif du
récit, refusant de l’ancrer dans trop de précisions historiques, ne
gardant que l’épure des événements pour accentuer son côté hélas
intemporel et le phénomène permanent des situations d’exclusion.
Et, de cette manière, j’ai encore accentué l’aspect de récit à double
voix: l’histoire vue d’abord à travers les yeux d’un enfant (qui ne
comprend pas tout de ce qui se passe autour de lui, qui en ressent
d’abord la substance) et le commentaire de l’adulte qu’il est devenu,
comme en surimpression.
Dans Compost blues,
vous dites que vous auriez «bien aimé être une écrivaine américaine
contemporaine…» et vous insistez aussi sur votre appartenance à la
littérature romande, qui, pour vous, existe de manière assez évidente.
La globalisation est-elle une chance pour les littératures
«minoritaires», pour la circulation des œuvres? Ou la voyez-vous comme
une menace contraignante pour les écrivains qui publient en Suisse
comme vous?
Bien sûr, il s’agit ici d’une
solide boutade! Même si je me rends parfaitement compte que le 70% des
livres en français à succès sont, en fait, des traductions d’ouvrages
anglo-américains… Non, malheureusement, la globalisation ne représente
ni chance ni menace pour les littératures minoritaires, elle ne
représente tout simplement rien. Parce que la littérature suisse
romande n’existe pas hors de Suisse romande si elle n’est pas éditée
dans le giron de l’édition française. Il y a une absence de curiosité
totale, voire de mépris des médias français, aggravés encore par le
fait que la plupart des critiques sont des suppôts de maisons d’édition
– à quelques exceptions notoires. Pour être honnête, j’ai reçu quelques
gratifications d’au moins deux directeurs littéraires parisiens qui ont
lu mes ouvrages publiés en Suisse romande mais je n’ai pas fait,
jusqu’ici, de tentative sérieuse pour être publiée en France. Parce que
je suis habitée par deux certitudes. L’une, c’est qu’il est important
que les auteurs suisses romands qui travaillent dans une certaine
optique littéraire continuent de contribuer à la préservation d’une
activité éditoriale et culturelle bien vivante dans ce coin de pays;
l’autre, c’est plutôt d’une confiance naïve qu’on pourrait parler: si
je m’obstine dans mes choix d’une écriture peu faite pour les gens
pressés, avec un lien à la langue bien particulier, une valorisation de
la forme, de l’esthétique – allons-y! –, je me dis que peut-être, un
jour, mon travail sera plus largement reconnu par le mouvement de
bouche à oreille!
VALÉRIE COSSY, Viceversa littérature; 4
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Dernier silence d’une musicienne
Dans
un reportage de la TSR tourné au début des années septante (elle avait
alors vingt-trois ans), Anne-Lise Grobéty, décédée le 5 octobre 2010,
disait en écoutant La Jeune Fille et la Mort
de Schubert: «La mort n’est pas une chose qui me fait peur puisque
c’est une certitude: je sais que je vais mourir; je ne peux pas avoir
peur d’une certitude.» Dans une interview récente donnée au journal 24 Heures,
elle réitérait: «La mort est notre seule certitude. Il est bon que la
mort existe, elle nous oblige à donner une orientation à notre vie, à
nous faire naître à chaque pas.»
Autre certitude: avec Anne-Lise Grobéty, c’est non seulement l’une des
figures majeures de la littérature romande contemporaine qui s’éteint,
mais c’est aussi (et surtout) une musicienne qui se tait. Ça a commencé
dès son premier roman, écrit à dix-neuf ans: Pour mourir en février
(1970) racontait la rencontre d’une jeune fille avec une femme plus
âgée et ce qui découlait de cette relation ambiguë. Le rythme de la
phrase, le sens des mots, la tenue du récit avaient alors séduit le
jury du tout nouveau Prix Georges-Nicole. Objet de nombreuses
rééditions (dont la dernière en 2010 dans la collection de poche de
Bernard Campiche, chez qui l’on trouve presque toute son œuvre), ce
roman garde sa force, parce qu’il parle un langage intemporel:
lorsqu’Aude décrit «cette peur qu’on voit sur les autres, tout en eux
porte cet effroi: leur façon de se vêtir, de fermer la porte,
d’attendre que le feu passe au vert et en traversant leur inquiétude à
savoir s’il ne deviendra pas rouge avant qu’ils aient atteint le
trottoir d’en face», lorsqu’elle parle de ses doutes et de la neige qui
tombe, lorsqu’elle dit qu’elle voudrait s’y coucher et mourir,
lorsqu’elle dit «aujourd’hui», elle parle d’alors et de maintenant et
de plus tard.
Depuis ce livre, l’écrivaine de La Chaux-de-Fonds n’a eu de cesse de
développer cette voix, de l’amplifier pour dire, entre autres, en vrac
et sur tous les tons, les affres et les joies d’être une femme, ou un
homme, la fascination pour la nature, l’étrangeté du monde, le mystère
des saisons, la belle difficulté de créer, la complexité de la guerre,
enfin l’amour sous toutes ses formes, léger ou grave, mode mineur ou
mode majeur.
Écrire, pour Anne-Lise Grobéty, n’était «pas une affaire pour rire».
Les mots ne se laissaient pas faire, ne venaient pas quand elle les
appelait; mais c’est avec légèreté et humour qu’elle entreprenait ce
«travail d’alchimiste». Tôt venue à l’écriture, mais également tôt mère
et politicienne, elle avançait sur tous les fronts; si l’on ajoute à
cela une très grande exigence vis-à-vis de ses textes (auxquels elle
disait vouloir donner toutes leurs chances avant de les lâcher dans la
fosse aux lions), on comprend qu’elle ait relativement peu publié –
mais elle se donnait les moyens de se renouveler: quatre romans, des
récits, des textes pour enfants, des recueils de nouvelles, de poèmes
et de contes, et à chaque fois une autre tonalité, et pourtant à chaque
fois quelque chose de bien à elle.
Son chef-d’œuvre reste toutefois La Corde de mi
(2006), dernier grand roman qui raconte une double histoire: celle de
Luce, la trentaine, dont le père, mourant, l’a toujours rejetée, plus
ou moins explicitement; et celle de Mongarçon, de son enfance à sa
découverte du violon et son apprentissage de luthier. Dans ce livre
qu’elle aura mis très longtemps à écrire, Grobéty brasse et réarrange
certains de ses thèmes éternels: filiations difficiles, absences, et à
tous les niveaux, structurant et nourrissant le texte, la musique. Non
seulement ce roman, mais toute son œuvre, de Zéro positif (1975) et Infiniment plus (1989) aux nouvelles de La Fiancée d’hiver (1984) ou d’Amour mode majeur (2003), ou encore dans ses derniers récits, Jusqu’à pareil éclat (2007) et L’Abat-Jour
(2008), peut se lire comme une suite de variations autour de ces
questions: comment écrire, comment raconter, comment se placer à la
bonne distance, que faire des mots, des images, des perspectives qui
changent?
Lorsque, ayant eu la chance de lire sur épreuves La Corde de mi,
j’ai dit à son auteur tout le bien que je pensais de ce livre sur le
point de sortir de presse, son émotion, son soupir de soulagement, ses
remerciements, son trouble évident m’ont surpris: pouvait-on publier
depuis autant d’années, avoir reçu des prix (Prix Schiller, Prix
Rambert, Grand Prix C. F. Ramuz), être reconnue, et continuer de douter
au moment de donner son meilleur titre?
Anne-Lise Grobéty ne faisait pas semblant, et cette fragilité ne datait
pas d’hier. À vingt-trois ans, à la fin des quelques jours de tournage
du reportage pour la TSR, elle détaillait son malaise face à la caméra
et donnait, peut-être, la clé toute simple de ce qui motivait son
écriture: «Il fallait que quelqu’un me dise quelque chose, puis que je
lui dise quelque chose.»
BRUNO PELLEGRINO, Le Passe-Muraille
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« Tu t'endors
En ton corps
Belle Dame qui mord…»
Anne-Lise Grobéty,
Vous m'avez fait rêver, aimer et sourire.
Vos histoires sont pleines de vie, de poésie, de sensibilité et
d'humour. D'humour noir parfois, mais même les plus sombres ont
toujours une beauté, une légèreté dans la forme qui témoigne d'un
plaisir d'écrire et de vivre. Elles savent toucher à l'essentiel vos
histoires, et vous, vous avez su travailler cette langue brute, vous
l'avez taillée, limée et ciselée pour en faire votre langage. Vos
œuvres sont imprégnées par ce «beau pays de pluie», mais aussi de
neige, de soleil et de rosée le matin. Vous parcourriez ce pays et il
vous nourrissait d'images et de saveurs qui, mêlées à une musique
intérieure vous permettait de coucher toutes sortes de passions.
Grande dame de la littérature romande, vous avez marqué les esprits de
plusieurs générations de lecteurs. Vos manuscrits ont donc
naturellement rejoint ceux des «grands» de notre pays, à la
Bibliothèque nationale. C'est là que j'ai eu l'occasion de vous
connaître plus intimement, en me plongeant dans vos cartons et en
inventoriant votre fonds d'archives.
Peut-être est-ce cette expérience qui vous a rendue si familière à mes
yeux, mais je crois surtout qu'à l'image de vos textes, vous étiez une
personne sans pareille. Belle et souriante, audacieuse, vous saviez
faire face à la gravité, mais le faisiez toujours avec légèreté. Vous
étiez pleine de vie et saviez mordre dedans. Car vous n'avez pas
seulement écrit, vous avez également aimé, admiré, exploré, écouté.
Vous vous êtes engagée pour les autres. Mais les mots étaient toujours
là, à trotter dans votre tête jusqu'à ce que vous les posiez bien à
plat sur une feuille, avec de l'encre «bleue comme le ciel des mers du
sud»… Bien sûr, vous n'avez pas toujours pu les libérer ces mots. Votre
vie était trop remplie et ne vous laissait que peu de temps pour ces
impatients – vous l'expliquez avec tant d'humour dans «Mortes-Plumes»!
Mais les mots étaient toujours là. Quitte à écrire un Conte-Goutte entre deux pages de notes du Grand Conseil, vous ne les avez jamais fait taire.
Et ces mots vous ont rattrapée il y a quelques années. Vous leur avez à
nouveau consacré une grande part de votre temps et vous êtes remise à
les travailler, les tailler, les limer pour les faire résonner à
nouveau, Jusqu'à pareil éclat .
Puis est arrivé ce jour où, au détour d'un sentier, vous avez croisé la
route d'un dragon… Vous écriviez il n'y a pas si longtemps avoir bien
l'intention de le terrasser… Mais c'est lui qui a finalement pris le
dessus dans cette lutte qui a dû vous rappeler celle de La Jeune Fille et la Mort de Schubert que vous aimiez tant. Cela ne vous faisait pas peur, vous aviez compris très vite que la mort est une certitude.
Il ne reste plus à présent que la musique de vos textes, qui continuera
à résonner en moi, et vos mots, qui seront toujours là pour me faire
rêver, aimer et même encore sourire.
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