VOISARD, ALEXANDRE



Manifestations, rencontres et signatures
Index des auteurs


Né en 1930, d’un père instituteur et d’une mère d’origine franc-montagnarde, Alexandre Voisard, après des études hachées, a pratiqué divers métiers dans le théâtre, les postes, l’industrie, la librairie.
Après un bout de carrière politique (il a été délégué aux Affaires culturelles de la République et Canton du Jura et vice-président de la Fondation Pro Helvetia), il s’est retiré dans le village natal de sa compagne, Courtelevant, en France voisine, juste au-delà de la frontière, où il se consacre désormais entièrement à l’écriture. Affublé tour à tour d’épithètes réductrices telles que «poète politique», «poète de l’amour» ou «poète de la nature», il les récuse toutes même s’il est fier d’avoir été de ces «poètes de la libération» du Jura. Il lui arrive d’affirmer avoir été aussi «le premier poète écologiste après saint François d’Assise». Poète donc avant toute chose (Liberté à l’aube; La Claire Voyante; Les Rescapés; Toutes les vies vécues; Le Dire et le Faire; Une enfance de fond en comble), il est aussi un conteur subtil et ironique (Louve; Un train peut en cacher un autre; L’Année des treize lunes; Maîtres et valets entre deux orages).
Il a été appelé, dès 1990, à siéger parmi les trente membres de l’Académie Mallarmé, à Paris. Dans une interview, il confiait que son rêve d’enfant était de «devenir un grand musicien»?
La parution de L’Intégrale d’Alexandre Voisard, en huit volumes, sous la direction d’André Wyss, a débuté au printemps 2006 et s’est terminée au printemps 2008. Alexandre Voisard a reçu, en septembre 2008, le Prix Édouard-Rod.
Alexandre Voisard ne collabore plus avec Bernard Campiche Éditeur.



Le dossier critique de la Médiathèque de Saint-Maurice

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Alexandre Voisard, poète et écrivain, aime le château de Domont (JU)
«J’apprécie cette cuisine féminine élégante, originale et de caractère»
 
Le célèbre poète aime son coin de pays qu’est le Jura. Amoureux de la nature, sensible aux bonnes choses, il a choisi de nous faire découvrir cette superbe adresse gastronomique près de Delémont
 
«Avant d’être une magnifique halte gastronomique, le château de Domont est pour moi rempli de souvenirs festifs. Je me rappelle les bals des assemblées de réjouissances de la Société jurassienne d’émulation donnés dans la grande salle des chevaliers. Je revis les lectures de poésie et les pièces de théâtre genre Raymond Queneau ou Jean Tardieu. Je revois les réceptions collet monté avec les hôtes prestigieux et le va-et-vient des troupeaux de vaches de la ferme d’à côté.
»Le château de Domont est un monument du XVIe siècle posé en pleine campagne et à seulement trois kilomètres de Delémont. Un lieu fascinant, hors du temps. Durant les beaux jours, je vous conseille de vous balader dans le grand parc et alentour, de profiter de la splendide terrasse.
»Le restaurant a connu quelques chefs, bons et moins bons, avant de trouver une perle. Myriam Fabères, une cuisinière d’exception, propose une cuisine originale et très personnelle.
»Parmi ses spécialités, des lasagnes de foie chaud de canard et sa julienne de poireau en entrée. Un régal que l’on apprécie d’autant plus dans la vaste salle du premier étage avec ses anciennes fenêtres à carreaux. Son mari, Henri Fabères, s’occupe de la salle. Il conseille les vins en accord avec les mets et parle avec passion du lieu et de son passé.
»Je ne suis pas particulièrement gastronome, mais j’aime bien manger. Je suis sensible à une cuisine de saveurs, de caractère comme celle-ci. La cuisine moderne est souvent un peu terne, celle de Myriam Fabères en est le contre-exemple. En plat principal, j’ai eu la chance de goûter à sa daurade royale cuite façon plancha. J’admire la manière dont elle travaille le poisson: elle enlève soigneusement toutes les arêtes et l’ouvre avant de le faire cuire. Un filet d’huile d’olives et du piment d’Espelette, et c’est le bonheur.
»Sur la carte, j’ai aussi remarqué la Pluma d’Iberica, le célèbre cochon Pata Negra, nourri uniquement aux glands. J’ai retenu aussi le carpaccio de canard, saumon et noix de Saint-Jacques. Il faut absolument que je revienne.»

ISABELLE BRATSCHI, Le Matin Dimanche

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Quand la poésie sort du silence des livres
Mots vivants. Lorsque Thierry Romanens donne librement sa voix aux textes d’Alexandre Voisard, le verbe étonne et captive. Un duo inattendu et désormais incontournable.

Lorsque Thierry Romanens rencontre Alexandre Voisard, il n’existe plus de générations, plus de différences d’origine. Quand la voix chaleureuse du chanteur donne vie aux textes du poète, le public assiste à la naissance d’un grand feu de joie. Jeudi dernier, à la salle Saint-Georges de Delémont, nous avons été conviés au coin du feu que le chanteur franco-suisse et le trio de jazz Format A3 ont allumé pour nous avec le spectacle Voisard, vous avez dit Voisard…

D’autres horizons

En l’espace d’une soirée, nourri par les mots du poète jurassien, ce feu nous a tantôt réchauffés doucement, tantôt embrasés avec panache. Sans perdre une seconde de son authenticité, Thierry Romanens s’est approprié avec passion et tendresse une partie du répertoire d’Alexandre Voisard en lui donnant son propre souffle, une originalité toute personnelle qui a permis au public de voir sous un autre angle les horizons divers qu’ouvre la poésie de l’auteur. L’artiste romand a permis aux mots de s’échapper quelques instants de leurs livres, parfois très librement, pour venir se lover au creux de nos oreilles. Entre slam, déclamation et chanson, les textes ont pris leur envol, vivant au rythme de la musique sans que jamais le public n’en perde une miette.

Il écoute

On sent, dans le spectacle qui nous est proposé, un profond respect entre les deux hommes (peut-être même s’agit-il d’une belle amitié) lorsque leurs talents s’entremêlent pour réinventer le monde. La poésie de Voisard prend, dans la bouche de Romanens, une couleur nouvelle, une seconde jeunesse qui vombrit par moments avec une telle vivacité que l’on se surprend à se demander ce qu’en pense le poète, tandis qu’une envolée musicale chargée en basses et en décibels emporte soudain toute la salle… Un bref regard dans sa direction ne permet pas d’en savoir plus. Monsieur Voisard reste impassible, discret mais présent au premier rang. Il écoute. Autour de lui, les rires fusent souvent puisque tous deux, poète et interprète, sont dotés d’un humour sans pareil tout autant d’une sensibilité profonde.

Tout y est

Alors que, dans le public, les uns se remémorent un certain jour de 1978, à l’écoute du poème Liberté à l’aube, les autres retrouvent, à travers les mots, l’émoi provoqué par une inconnue somnolant sur la banquette d’en face dans le train reliant Lausanne à Bienne. Ensemble, nous nous perdons au milieu d’une nature sauvage, écrite avec pudeur, racontée avec humilité et beaucoup de cœur. Situations cocasses, instants intimes, ou grandes questions universelles, tout y est. Ainsi, Monsieur Voisard et Monsieur Romanens forment un duo a priori inattendu et final définitivement incontournable.

CHARLOTTE RIONDEL
, Le Quotidien jurassien

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Alexandre Voisard: «Il faut d’abord devenir un homme, avant d’être un poète.»

Il tourne devant sa maison de Courtelevant, en France voisine, une main dans les cheveux, souriant et un peu penaud: «J’ai soigneusement mis de côté l’objet que je tenais à vous présenter, et je ne sais plus où.»
Il nous plante là et retourne dans sa jolie maison rose. Une ancienne ferme, héritée par son épouse Thérèse, patiemment restaurée, pierre par pierre, qui masque un superbe jardin de fruitiers et de fleurs sur le déclin floral.
Renonçant provisoirement à poursuivre sa vaine quête de l’objet évaporé, il propose de nous installer sous une sympathique pergola, aménagée récemment, et se plie aux volontés de ma photographe en lui affirmant que les meilleures photos de lui ont été prises par des femmes. Un charmeur.

Un drapeau dans le dos

Charmeur, c’est une des épithètes qui vient à l’esprit à la lecture de ses nombreuses œuvres, de prose ou de poésie. Le charme des mots, l’harmonie de leurs sons, la musique de l’histoire. «Je travaille beaucoup sur le rythme des mots. Derrière le sens, il y a la mélodie, l’euphorie. C’est essentiel, autant pour la prose que pour la poésie.»
Son élégance verbale, ses vaillantes allégories et l’amour déclaré pour son pays en firent, pendant un temps au moins, un chantre du combat jurassien, l’icône d’une culture en rébellion sous la patte bernoise. À son corps défendant: «J’étais engagé en qualité de citoyen, d’abord. Ensuite est venu se greffer le souffle poétique: ‘Le poète doit être le citoyen le plus utile de sa tribu’, disait Mallarmé. Je subissais des pressions, mais je n’avais pas envie de devenir le poète officiel que l’on aurait voulu faire de moi. Pour moi tout ça n’était qu’un épisode, j’avais besoin d’aller au-delà. C’est à partir de là que j’ai écrit de la prose, que j’ai cassé les formes poétiques. J’ai eu besoin de cette rupture, qui a été remarquée par certains, regrettée par d’autres. C’est paradoxal que la tentation institutionnelle m’ait forcé à sortir de mes gonds. Beaucoup de Jurassiens n’ont pas compris cet écart littéraire, mais j’avais besoin de dire, d’écrire des choses plus intimes. La Question jurassienne fait partie de mon histoire, mais, à une époque, on m’a collé un drapeau dans le dos. Je l’assume, mais je ne veux pas être que ça.»

Façonné par les événements

Sa poésie mélodieuse et profonde, sa prose radieuse et étincelante, ses mots qui ruissellent, fluides et distingués, l’ont élevé dans l’écriture. Pourquoi, avec l’élégance verbale qui est la sienne, n’a-t-il pas tenté, comme d’autres, souvent plus triviaux, l’édition parisienne? «Ça ne m’a jamais tenté, peut-être parce que le monde parisien me débecte un peu. Ce qui m’importe, c’est d’écrire, je n’ai jamais eu à chercher des éditeurs, je les ai trouvés sur ma route, et j’ai publié parce que des gens se sont intéressés à ce que je faisais. J’ai été façonné par les événements, plus que je ne les ai provoqués.»
Il m’apporte un cendrier. Lui a stoppé, d’un jour à l’autre, lorsque trois paquets de gauloises commençaient à ne plus lui suffire alors que son système cardiaque frisait la panique. Écrire sans fumer? «La vraie épreuve fut celle-là. J’étais incapable de construire une phrase, j’ai dû réapprendre à écrire, sans fumer. Un travail énorme qui m’a pris une année entière. D’abord j’alignais quelques mots, puis trois lignes, et puis cinq, laborieusement. Aujourd’hui la fumée m’est devenue étrangère. Mon ami Nicolas Bouvier a connu les mêmes affres, mais lui il a recommencé à fumer pour ne pas sacrifier l’écriture.»
Il sourit un peu fier quand même.

Le droit des enfants

Comment oserais-je résumer sa jeunesse, après avoir lu ses confessions, à la fois émouvantes et truculentes, dans sa biographie Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète (Éditions Bernard Campiche, 2004)? Un ouvrage d’une rare saveur, qui se croque comme un roman… «Ma motivation pour écrire ce livre, c’est que mes enfants ont le droit de savoir. Après mon mariage, mon parcours est connu, on peut me suivre à la trace. Mais avant? J’ai personnellement souffert, et je souffre encore du silence de mon père sur sa propre enfance, je ne veux pas laisser mes enfants dans la même frustration. Alors, tout ce que je connais, je le consigne et ces anecdotes mises bout à bout font le profil d’un personnage. Un livre, c’est d’abord un ton, s’il y a une vérité elle doit être dite dans le ton, c’est lui qui donne sa musique à l’entreprise.»
Comment raconter, derrière lui et sans son talent lumineux, les égarements délibérés d’une enfance chaotique, contrariée certainement? Sa première fugue à six ans, son adolescence dans une odeur de poudre, celle de la guerre, son étrange fascination pour les armes, une balle de browning dans l’épaule à quatorze ans… «Je lisais des histoires d’aventures, de conquête de l’Ouest, des histoires de maquis que l’on se passait sous le manteau. Je voulais être maquisard. J’avais un pote qui avait assez mauvaise réputation pour me plaire, il m’a vendu un colt, contre des munitions militaires chez mon officier de père. J’ai appris plus tard que ce drôle de copain avait été tué lors d’un hold-up.»
Cette enfance sanctionnée par son placement dans une famille austère d’obédience sadique, puis dans une école de Brigue, écrasée sous le Glishorn, un purgatoire dont il tentera de s’évader en vain après trois jours. Une enfance indocile parmi cinq frères et sœurs, un père mobilisé, une mère… «…complètement dépassée avec ce troupeau. Je faisais problème partout où je passais. Mais j’ai eu une enfance nourricière, pas du tout occlusive, ni castratrice», constate-t-il posément.
C’est certain, mais il se l’est faite ostensiblement libertaire.

Aragon et les autres

Quant à ses rapports, complexes, laborieux, passionnels et frustrants avec son père, instituteur catholique radical, mobilisé et trop absent, qu’il admirait et qu’il ne trouvait pas à la hauteur de ses exigences filiales: «J’ai du mal à me débrouiller avec le fil de cette histoire. On était appelés à une réconciliation totale, on n’a fait qu’une partie du chemin, on n’a pas soldé nos comptes, je ne suis pas tout à fait en paix. Il me reste une dette non effacée, le problème, c’est que je ne sais pas qui est redevable de cette dette.»
Qui mieux que lui pourrait évoquer ce goût de la poésie, irrépressible et spontané, né très tôt du bruit de la nature, du sens et du son des mots. Des premières émotions poétiques quasiment auditives qui rejailliront dans des lectures dénichées en catimini au fond du cartable de sa grande sœur, œuvres de maîtres qui contribueront à le forger? Éluard, Aragon, Emmanuel, Apollinaire et tous les autres.

La bohème à Genève

Puis il y eut cette vie de bohème, son expérience genevoise où il rejoint un ami comédien pour l’illusion de vivre d’art: «Je faisais un peu de théâtre, un peu de conservatoire. Mais il n’y avait que deux théâtres pour tout Genève. Comme, en plus, je n’étais ni ponctuel, ni assidu, j’ai tiré la langue, c’est peu dire. J’ai au moins appris que, gagner sa vie, quand on n’est pas armé, c’est difficile.»
Aucun métier ne l’intéresse: «Je veux devenir poète, c’est tout. J’entre à la poste, à contrecœur, pour me réconcilier avec mes parents, mais sans perdre mes aspirations.»
Il revient au pays: «J’ai encore un peu glandé, puis j’ai fait un diplôme de commerce en cours d’emploi. Le seul diplôme que j’aie eu.»
Il ne dit rien des nombreux prix littéraires et de son élection à l’Académie Mallarmé à Paris, ni à celle de l’Académie européenne de poésie.

Un métier difficile

Il fait plusieurs boulots sans joie, mais, surtout, rencontre Thérèse en 1956, une jeune Française serveuse dans un bistrot bruntrutain de prédilection. Un choc instantané, une chaleur pétrifiante: «Elle servait à l’Auberge d’Ajoie, elle découvrait la vie elle aussi. Je l’ai demandée en mariage très vite, elle a réfléchi un peu, on s’est mariés dans l’année. Et on a eu nos enfants très tôt.»
Le couple reprendra la librairie Le Jura, à Porrentruy: «C’est un métier plus pénible qu’on le croit, on a eu des difficultés financières, ça a fait long feu, on a perdu de l’argent, avec cinq enfants sur le dos… On a remis tout ça à un acquéreur qui, aujourd’hui, met la clé sous la porte.»

De fatals arrangements

À l’avènement du nouveau canton, Alexandre Voisard sera le premier délégué culturel. Il sera député, aussi, sous la bannière du parti socialiste. Mais le fonctionnaire est moins affranchi que l’artiste et le politicien s’accorde difficilement avec le poète: «Je ne m’étais jamais fait d’illusion dans les rapports de pouvoir, il y a forcément des marchandages, des arrangements qui sont fatals aux uns et même, parfois, aux autres. Les États ont épisodiquement des gestes vers la culture, en général chichement comptés. La culture a besoin de la politique, mais je ne suis pas certain que la politique ait compris qu’elle avait besoin de la culture. Même s’il y a d’honorables exceptions.»
Il servira néanmoins le canton, jusqu’à une grave alerte dans sa santé: «J’y ai passé neuf petites années, qui me valent une minuscule retraite, je n’avais rien à mettre dans la corbeille en arrivant.»
Une retraite fertile en mots et en écrits et qui n’est de ce point de vue pas près de s’assécher, à entendre ses projets littéraires. «Vous savez quoi? Je vais cesser de me prendre la tête avec cette cartouchière. Je vais la retrouver ce soir ou demain et je l’amènerai au QJ. D’accord?»

Quelle cartouchière?

«C’est une cartouchière de l’ancienne armée française, celle de la débâcle de quarante, que je porte à la ceinture quand je sors en forêt, c’est-à-dire chaque jour. Elle contient un crayon, le calepin qui accueille mes annotations du jour, une boussole militaire héritée de mon père que je n’utilise jamais, un petit briquet (je ne fume pas) et une boîte en fer-blanc où sont rangées quelques ficelles. J’ai gardé de mon adolescence un peu de ce travers de boy-scout.»

JACQUES HOURIET
, Le Quotidien jurassien

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«La poésie est remise en question des certitudes»


Le poète de l’indépendance du Jura fête demain ses quatre-vingts ans, au milieu de grandes célébrations qu’il accueille avec plaisir et humour
À peine est-il entré dans le restaurant de l’hôtel du Midi, à Delémont, qu’Alexandre Voisard est repéré, salué, félicité et invité à boire le café. Il accueille l’hommage avec sérénité, il a l’habitude: depuis le 10 septembre 1967, le poète est une icône locale. Ce jour-là, à Delémont justement, le peuple jurassien fête les vingt ans de son «Réveil». À la tribune, le poète lance son «Ode au pays qui ne veut pas mourir». Des milliers de manifestants reprennent ses vers en écho: la poésie est devenue acte de résistance.
Ce moment exceptionnel restera attaché à son image, même si elle ne représente qu’un moment d’une œuvre bien plus tournée vers la nature et la contemplation, vers le jeu des mots. Par-dessus les quiches de l’apéritif, Voisard tend un petit volume noir, publié aux Editions des Malvoisins, celles qui avaient accueilli à l’époque Liberté à l’aube et les autres textes des poètes jurassiens. Sur la couverture, le jeune Voisard dialogue avec Maurice Chappaz. Le Valaisan scandait l’«Ode» avec la foule en 1967. Leur correspondance de l’époque montre le soin apporté au moindre mot par ces deux artisans du langage. Et aussi le poids des soucis quotidiens, de la vie à gagner.
À la carte, des bolets à toutes les sauces, c’est la saison: «J’en mange tous les jours», décline le cueilleur en riant. Va donc pour les chanterelles et le lapin de l’opulent menu du jour. Depuis sa retraite, Alexandre Voisard vit à Courtelevant, de l’autre côté de la frontière, dans une ferme que sa femme, Thérèse, une Franc-Comtoise, a héritée et qu’ils ont retapée. Dans ses poèmes, dans ses petites proses, on entend le bruissement des eaux et des feuilles de cette terre jurassienne qu’il arpente «debout, oreilles dressées, yeux dessillés».
Demain, 14 septembre, l’écrivain fêtera ses quatre-vingts ans dans un grand déploiement de célébrations qui l’étonne. «Je n’ai rien attendu ni demandé, mais cela fait plaisir à ceux qui les organisent, donc à moi aussi.» Sous le titre Destins de plume, trois expositions retracent un parcours sinueux comme une rivière; elles s’accompagnent d’un riche programme de lectures et de rencontres. À l’Espace Auguste-Viatte à Porrentruy, des documents visuels et sonores montrent le chemin qui va «De l’enfance des mots à la somme des livres». C’est un des fils de l’écrivain, bibliothécaire, qui a exploré le fonds d’archives déposé à la Bibliothèque cantonale jurassienne en 1991.
Au Musée de l’Hôtel-Dieu, les aquarelles dévoilent un aspect moins connu du talent de Voisard: «J’en ai fait des centaines. Pour moi, c’est une respiration, un divertissement, mais qui me met en jeu.» Quelques-unes d’entre elles éclairent la couverture des huit volumes de ses Œuvres complètes, publiées par Bernard Campiche. L’art, la poésie vont de pair: à Moutier, au Musée jurassien des arts, on prend la mesure des «voisinages fertiles» avec des peintres ou des photographes, tels Jean-François Comment, «farouchement terrien» comme lui, ou Jacques Bélat, dont les photogrammes aériens accompagnent La Poésie en chemin de ronde, des réflexions qui paraissent aux Editions Empreintes à l’occasion de cet anniversaire.
Auquel on lève le verre de Civitella d’Agliano, qui accompagne si bien le lapin aux saveurs méridionales. «Face à ces expositions, je suis surpris de voir la quantité de choses que j’ai faites», se rassure l’écrivain. Les débuts n’auguraient rien de bon. Des études interrompues. Un destin raté de comédien. Une mésentente avec le père que l’on perçoit dans ce beau livre autobiographique, Le Mot musique. Un apprentissage à la poste. Un emploi de cadre dans une usine de textile. Des travaux alimentaires pour nourrir une famille en expansion: deux filles, trois garçons. Une tentative vite abandonnée de tenir une librairie à Porrentruy.
Douze ans après la Fête de 1967, au sein de ce Jura devenu canton, Alexandre Voisard occupera le poste de délégué aux affaires culturelles: «Je me suis engagé passionnément, momentanément. Je pensais que c’était aussi le rôle d’un poète de faire son travail de citoyen. Cette expérience m’a appris à regarder au-delà de mon jardin. Plus tard, grâce à mon travail au Comité directeur de Pro Helvetia, j’ai vu la Suisse allemande de l’intérieur: nous vivons vraiment dans des mondes séparés.» Mais la politique au quotidien n’était pas sa voie. Quelle est sa voie, d’ailleurs, sinon de polir les mots, de les ajuster avec précision dans sa «baraque d’éternel chantier»?
«Je n’ai pas eu le choix, la vie m’a mené par le bout du nez. C’était difficile mais au bout du compte, j’ai eu de la chance»: Alexandre Voisard tend un de ces petits carnets qui ne quittent jamais sa poche, au cas où le «prurit» de l’écriture le reprendrait. En vue de son anniversaire, il y a consigné, de sa jolie écriture sage, au milieu des aphorismes et des croquis, une liste de regrets. Enigmatique: avoir manqué le rendez-vous avec la femme inuit ointe d’huile de foie de morue; bucolique: ne pas avoir demandé pardon au crapaud maltraité; sincère: ne pas avoir brûlé assez de planches. «J’aurais vraiment aimé devenir comédien. J’ai tâté du théâtre. Mais j’étais trop introverti, trop coincé.»
Regrette-il les études interrompues? «Pas vraiment, même si c’eût été raisonnable», sourit-il. Alors quoi? D’avoir été un père «distrait», peut-être, pour ces (trop?) nombreux enfants: «J’étais ailleurs.» De ne pas s’être réconcilié avec son père. On n’en a jamais fini avec cet héritage. Pour ses quatre-vingts ans, Alexandre Voisard a écrit sa «lettre au père», un bilan destiné à ses enfants. Et il a entrepris de reconstituer la vie de son grand-père. Un horloger ajoulot, parti à la Légion étrangère, dont le destin a été passé sous silence, le non-dit de la famille. La tâche est devenue pensum pour l’écrivain, mais c’est trop tard: «Je ne peux plus renoncer à ce pari.»
Entouré de fruits, enneigé de crème, le flan attend. Alexandre Voisard feuillette La Poésie en chemin de ronde, ces réflexions sur l’écriture qu’il a glanées au fil du temps. Il s’étonne toujours qu’il faille «tant et tant de mots, de strophes, de paragraphes pour dire ce que la musique dit en deux phrases». Ce petit livre est là pour aider à «entrer en poésie». Mais c’est le lecteur qui a raison: «Le poème dit ce qu’il dit. L’interprétation appartient à celui qui lit, et elle est toujours juste. La poésie est remise en question des certitudes, mise en danger, elle demande de l’humilité et du partage.» Aujourd’hui, l’écrivain a la conscience de maîtriser son instrument, qui lui donne une certaine sérénité, assombrie par la présence, derrière lui, de «cette formidable nécropole» des proches et des amis disparus, dont la population s’alourdit de jour en jour.

ISABELLE RÜF, Le Temps


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«Tout me porte à croire à une transcendance»

Alexandre Voisard est l’un des plus grands poètes au monde. Le Jurassien, associé à la lutte pour l’indépendance de son canton natal, est surtout un esprit libre, attentif aux silences et sensible à la nature. Il est également animé par une foi discrète et sûre. Entretien à cœur ouvert.

Alexandre Voisard, pourquoi écrivez-vous?
J’écris pour ne pas mourir à moi-même. C’est un précepte fondamental pour moi. Je sais que si je n’avais pas eu la ressource de la poésie, si je ne m’étais pas nourri de mots, j’aurais été perdu à plusieurs reprises. C’est un constat définitif de ma vie.
J’espère aussi que dans mes derniers instants sur cette terre, je serai au clair. Profondément en accord avec ce que j’ai fait, ce que je pense de moi et mon rapport aux autres.
Et que je serai dans un état de sérénité. La vie, elle, continue au-delà de moi-même.
Quand je parle de vie, je n’évoque pas la survie ou la soif d’immortalité, non. De même je ne me suis jamais préoccupé de l’au-delà. Je suis serein à ce sujet, je n’ai pas d’inquiétudes ni, a fortiori, d’angoisse. Je crois à l’harmonie des choses. J’ai toute confiance. Car tout me porte à croire à une transcendance.

Votre œuvre porte en elle une forme de spiritualité même si celle-ci n’est pas exprimée en fonction de codes classiques redevables à la poésie religieuse. Pourquoi?
La dimension spirituelle ne m’effraie pas, au contraire. Certes, je ne l’aborde pas directement dans mes poèmes, comme Paul Claudel, pour lequel j’ai beaucoup d’affection et que j’admire. J’emprunte un autre chemin, le mien en l’occurrence. Pourquoi?
Je sais depuis mon adolescence qu’il m’arrive de me complaire dans la trivialité humaine. Cela n’est ni bon ni heureux. Il nous faut accepter nos faiblesses et en avoir conscience, mais ce n’est pas tout.
Je sens que je suis dans l’obligation de trouver une rédemption personnelle afin de surmonter ces moments parfois difficiles, cette complaisance qui guette de façon menaçante.

L’humanité est paresseuse, elle s’oublie…
Ces avilissements passagers sont des avertissements. Il s’agit de ne pas se laisser aller, de faire en sorte de retrouver une certaine fraîcheur, d’émerger à l’air libre – ce dont j’ai le souci profond.

Pourquoi?
Je ne suis pas dans un état d’aptitude permanente à une méditation sereine. La vie est ainsi faite: pleine d’aspérités, de manques, d’oublis, d’errance. Je suis contraint de dresser ce constat, comme chacun d’ailleurs: on ne parvient pas facilement à l’état de sérénité, mais on doit y tendre en y consacrant ses forces. C’est essentiel. Les efforts que je fournis pour parvenir à cet état de grâce sont d’autant plus nécessaires qu’ils doivent sans cesse être recommencés. Dans ma vie, j’ai eu des périodes de ferveur quasi mystique et des moments qui en étaient dépourvus. Ma destinée est de lutter chaque jour pour être digne de cette paix intérieure à laquelle j’aspire.

Cet état dont vous parlez ressemble à un besoin spirituel.
Il est difficile à qualifier (hésitation). Cette sérénité est certainement parente d’un état de ferveur… mais j’ai de la peine à lui trouver un nom adéquat.

À quand remonte ce besoin?
Je me souviens de mon enfance, pieuse. Ma mère était très catholique et mon père croyant avec la distance qu’un radical, au nom de la laïcité, peut avoir vis-à-vis de la religion. Je suis un catholique bon teint, peu pratiquant – moins aujourd’hui, plus autrefois. Et si j’ai douté souvent, j’ai au bout du compte la foi du charbonnier.
Je me rappelle aussi des moments où j’étais servant de messe: j’assumais ces instants avec une grande ferveur. J’aimais beaucoup les invocations latines; le latin a en soi une musique singulière, c’est une langue qui a une résonance certaine. Et puis, la musique religieuse me plongeait dans le ravissement et la contemplation.

La musique a compté dans le façonnement de votre sensibilité?
Énormément. Dans ma première jeunesse, elle entretenait cet état de ferveur dans lequel je pouvais me retrouver par moments. Les élans musicaux manifestent et appellent un besoin de transcendance. Or, l’état de sérénité passe par ce besoin de transcendance, qui est un recours et une ressource permanente. Aujourd’hui encore, la musique m’aide à accéder à cet état voisin de celui des Béatitudes. Cette satisfaction profonde, je peux l’éprouver à l’écoute de quelque chose par définition immatériel et inaccessible, mais qui compte tant! Cette aspiration à la ferveur ne s’est jamais délitée en moi, malgré des moments difficiles.

Cette aspiration est une fidélité à l’enfance?
Oui. J’ai des réminiscences: les sonorités du latin et les accents enchanteurs de la musique, mais aussi le parfum de l’encens. Cela tient aussi à l’époque où j’ai grandi: les choses étaient plus simples, plus codifiées.

Vous êtes nostalgique?
De la pureté enfantine. D’un absolu qui se laisse entrevoir dans l’adoration. De l’état de sérénité.

Dieu?
Si on me demandait de le définir, j’aurais grand-peine à le faire. Il est indéfinissable. Tout comme la musique ou le bonheur. Bien entendu, tout le monde sait de quel sujet on parle si l’on évoque le bonheur, mais qui en aura la définition la plus juste? Qui peut l’avoir? On ne fait que tourner autour. Et c’est mieux comme cela. Dieu est un absolu vers lequel je tends. Tout comme je tends à la poésie par l’usage des mots.

La démarche poétique serait-elle proche de la quête spirituelle?
Elle n’est pas identique, elle ne se situe pas sur le même plan. Elle est différente bien que comparable en raison de cette recherche de la grâce. Par la parole poétique – le choix des mots les plus ajustés a quelque chose de mystérieux –, on peut parvenir à un état particulier, accéder à une vie supérieure, à une vie de l’esprit.
La difficulté à trouver les mots motive et justifie la parole poétique. En ce sens, elle est proche de la recherche spirituelle. Les Écritures ne mentionnent pas l’importance du Verbe pour rien.

La force de la vie irrigue vos poésies malgré toutes les vicissitudes de l’existence…
En dépit de ma confiance dans le devenir, je vois que le mal est partout dans le monde. Il est installé, il rampe, exerce ses ravages. L’état de grâce ne s’atteint pas sans combats. Cette nécessité m’alerte. L’harmonie est vite touchée et déstabilisée, elle est fragile et on se laisse facilement aller. C’est un combat sans cesse recommencé. Comme la poésie. Aujourd’hui encore, quand je m’assieds à mon bureau, je ne sais pas exactement comment je parviens à écrire un poème. C’est une souffrance. Comment faire? Je ne sais pas… Extraire les mots, les ajuster, formuler ce que l’on a en soi est difficile.

Même après toutes ces années?
Il n’y a pas de métier de poète. Le poète se réinvente à chaque poème. Il n’a pas les mêmes outils qu’un écrivain, dont le projet romanesque s’appuie sur une certaine structure. La poésie est démunie. Elle n’est pas dans la démonstration. Elle est au-delà. Elle est plus du domaine du don.

Démunie comme l’état de grâce qui émane de la vôtre. On a dit de vous que vous êtes le premier poète écologiste depuis saint François d’Assise!
J’ai en effet une sensibilité très forte à l’égard de la nature. J’ai toujours été séduit par saint François. Tout est «fioretti» dans sa vie! Ses prières sont des poésies. L’image du «Poverello» parlant aux oiseaux est tellement forte… À partir de là, tout est possible. Et imaginable. Je rejoins François sur le besoin de se dépasser, d’être dans une quête d’absolu malgré les difficultés et les entraves sur le chemin de la vie. Si je n’ai pas la même histoire et les mêmes origines que lui, je veux bien être maintenant son «voisin» tout en sachant que j’ai emprunté une autre voie.

Le message de Noël dans une époque qualifiée de désenchantée?
Je n’ai cessé de tourner autour. Il faut entrer dans l’entendement de ce message, l’assimiler. Je crois qu’il est inépuisable. Cette éruption divine ici-bas… Certes, le monde actuel a perdu le sens du sacré, et cela est désemparant. Mais je ne me sens pas désarmé pour autant. L’espérance est une grande chose et elle doit le rester. J’imagine mal qu’elle s’accomplisse pleinement. Il faut la mériter et, à ce titre, beaucoup travailler sur soi pour y parvenir. Comme Dieu et la poésie, on doit tendre à elle, vers elle. C’est une promesse lumineuse et nourricière.
La poésie, elle, doit être une parole d’espérance même si elle a des accents tragiques, voire désespérés, avec ses accidents, ses obstacles, ses déserts. Mais la traversée du désert est impérative. Personne d’autre ne peut faire votre chemin à vous. Tout le monde connaît des difficultés, des faux pas et des illusions, mais chacun ressent le besoin de la lumière. Et la lumière luit au fond de chaque personne, même dans les situations les plus ténébreuses.

THIBAUT KAESER
, L’Écho illustré


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Un poète essentiel


Alexandre Voisard est né le 14 septembre 1930 à Porrentruy. Ses quatre-vingts ans ont été célébrés, cet automne, par trois expositions. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il ne fait pas son âge. La verdeur de la quête poétique qui l’anime y est pour beaucoup.
Après une jeunesse erratique, le Jurassien a pratiqué divers métiers, dans le théâtre, à la poste ou à la tête d’une librairie. Aucun ne lui a convenu. Il est devenu célèbre en militant pour l’indépendance du Jura. Ses poésies ont scandé cette lutte. Tôt engagé, mais pas soumis à une cause au point d’y perdre son âme à la façon des écrivains sartriens, il est l’un des rares poètes dont les vers, notamment l’«Ode au pays qui ne veut pas mourir» au sublime lyrisme – «Argile, mon pays d’argile, Mon pays de moissons et de tourments, {…} Rouge d’impatience, blanc de courroux» – furent récités en chœur par des milliers de personnes lors des Fêtes du peuple, à Delémont dans les années 60 et 70. Qui, au XXe siècle, à part peut-être le Chilien Pablo Neruda, peut lui disputer cet honneur?
Alexandre Voisard a été le premier délégué aux affaires culturelles de la République et canton du Jura et il fut un temps député sous les couleurs socialistes. Le fonctionnariat n’a pas été sa grande affaire et il ne se fait pas d’illusions sur la politique. Il a veillé à ne pas devenir le «poète officiel» du Jura, un rôle qu’il a sagement refusé. À la retraite, il s’est retiré de l’autre côté de la frontière, dans le village français de Courtelevant, où il vit dans une ferme avec sa femme Thérèse, une Franc-Comtoise rencontrée en 1956.
Auteur d’une œuvre abondante couronnée par de nombreux prix littéraires, il siège à l’Académie Mallarmé, à Paris, et à l’Académie européenne de poésie, mais il n’en dit rien. Poète politique, de l’amour ou de la nature, Alexandre Voisard? En tout cas irréductible, comme ceux de la Résistance (Aragon, Éluard) qu’il aime tant. Il est aussi un conteur émouvant (Le Mot musique ou l’Enfance d’un poète, 2004).
Moins solennels que ceux de ses aînés, mais d’une poésie plus subtile, habitée, ses poèmes glissent sur les crêtes rocailleuses de l’existence et errent avec fluidité sur les sentiers de traverse empruntés par l’humanité. Ses mots cherchent les brisures intimes et les élans solaires à la façon de René Char. Ils sont tendres et ardents, comme les caresses attentives de René-Guy Cadou. Ses poèmes portent surtout en eux une résonance vitale, une ampleur élégiaque et aimante qui les rend incomparables, délectables et profonds sans jamais lasser.
Pour s’en convaincre, (re)lire les indispensables recueils Liberté à l’aube (1967) et Les Rescapés (1984). La Poésie en chemin de ronde, son dernier ouvrage, est paru aux Éditions Empreintes. Et l’intégrale de sa poésie est disponible chez le remarquable éditeur Bernard Campiche.

THIBAUT KAESER, L’Écho illustré

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Alexandre Voisard
Le poète en scène

Voisard, vous avez dit Voisard?
La première fois que j’ai lu son nom, c’était sur un coupon-réponse, marque-page tombé d’un livre de l’un de ses éditeurs, Bernard Campiche. Quelques lignes mettant en scène un certain Anselme Buvard, plumitif de son état, confronté à la cuistrerie affûtée d’un éditeur qui le rembarrait, ayant lu sa poésie: «Le public veut un langage direct, accessible, du réaliste, voire du saignant!» Dans cet extrait du recueil de récits intitulé Maîtres et Valets entre deux orages, le Buvard se récriait, invoquant d’autres ambitions pour la littérature, mentionnant aussi ses nouvelles, plus accessibles. «Vos nouvelles, ha! Mais vous rendez-vous compte que votre prose “frise” la poésie?» S’ensuivait cette conclusion de Buvard qui devait m’accompagner jusqu’à aujourd’hui: «Je notai l’expression: “friser la poésie”.»
Voisard, vous avez dit Voisard? Un titre de spectacle allitératif qui, n’en doutons pas, «frisait» déjà la poésie lorsqu’il est venu à l’esprit joueur de Thierry Romanens, troubadour habitué des scènes romandes et dicodeur patenté. Depuis au moins Les Saisons du paradis (2004), le musicien franco-suisse né à Colmar il y a bientôt cinq décennies sait marier, avec bonheur, sensibilité et humour, finesse et gaudriole dans la lignée, mais sans l’outrecuidance de s’y comparer, du «grand Georges» – Brassens, qui d’autre.
Or, voilà que Romanens a découvert, il y a trois ans, l’œuvre d’Alexandre Voisard, conteur et poète, voix de la libération du Jura, quatre-vingts ans célébrés en fanfare l’an passé. Et Romanens a été si touché par ses textes qu’il a proposé au trio jazz A3, avec qui il a notamment réalisé son dernier album Je m’appelle Romanens, qu’il l’accompagne en musique tandis qu’il les slamerait. Parfois en suivant linéairement un texte, comme lors du premier morceau qui nous emmène «dans le train», dans la cadence du désir pour une voisine de wagon inconnue. D’autres fois, le plus souvent, le chanteur a picoré dans les recueils de poèmes et de chroniques, parus la plupart en camPoche, pour constituer son propre parcours poétique.
Et c’est ainsi, des années après Anselme Buvard, que j’ai vraiment découvert Voisard, dans un morceau intitulé «Respirer», par une voix un peu rauque disant ceci: «Rêver d’épines, dans la peau… Rêver d’épines dans la peau…» Car Romanens et Voisard en format A3, cela donne des trésors de rythme et de langue, «veine langagière» extraite de la «gangue» du vieux poète. «À la mine!» lance Voisard dans son dernier recueil, La Poésie en chemin de ronde, paru en 2010 chez Empreintes. «Au gisement, au filon!» Et Romanens et ses musiciens s’y emploient, faisant surgir de ces mots qu’on aura pu parfois lire – pardon, Alexandre – d’un œil trop distrait, trop peu dessillé, une vibration toujours enivrante, parfois même libératrice. «Vis ta vie comme si elle était encore à naître, grâce à toi»: déambulez dans la ville ou entre les arbres en écoutant ʻRound Voisard, l’album tiré du spectacle, et vous vous sentirez pousser des mots aux ailes, dans les crescendos subtils du trio.
Entre ces modulations de la mélancolie et de la sensualité, une pépite: «La sœur», chant de la perte de l’inaccessible. «Aucun ange jamais plus ne soufflera sur nos doigts meurtris dans les congères.» Chant d’une plaine immense sur laquelle, comme l’exprime le batteur Patrick Dufresne, planent les mots de Voisard, avec une énergie distillée par les percussions dès le début du morceau et qui se déploie bientôt dans la voix de l’homme et l’habite, nous habite, lorsqu’elle dit ces mots tirés d’Une enfance de fond en comble: «Il y a, dit Antonin, deux manières de venir au monde: naître. Et mourir.»
Oublions, par ailleurs, les quelques constats désabusés qui s’insinuent dans la plume de l’écrivain («La musique a renié l’harmonie»…). Les chemins de ronde de Voisard sont un terreau à creuser et à ensemencer, un champ à défricher, sa poésie est constamment en train de se faire, de naître. Et l’on entend bientôt la voix claire du dicodeur butineur murmurer du Voisard qu’il n’a pourtant pas (encore) slamé: «Sois reconnaissant plutôt envers la rosée du matin qui te vit naître aux pollens et aux sens.»
Romanens et Voisard en format A3, quelques bienheureux les ont découverts au Théâtre de Vidy, à Lausanne, en avril 2011. Ils seront en tournée dès fin septembre, de Treyvaux à Meyrin en passant par Fribourg, Nyon ou Delémont. Bonne nouvelle. Car si elle ne le changera pas, cette poésie-là «constitue la meilleure des chances d’entendre et de déchiffrer les rumeurs du monde…»

MATTHIEU RUF, Le Passe-Muraille

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Alexandre Voisard, état de veille

Liée à sa terre d’origine, son œuvre poétique tient du journal intime. Rencontre à Morges avec le poète jurassien qui vient de publier Derrière la lampe, recueil sobre et éblouissant

Il aimerait que j’assiste à tous les concerts mais c’est impossible», sourit Alexandre Voisard. Ce mercredi soir, pourtant, il sera là quand Thierry Romanens et le trio Format A’3 monteront sur la scène du Théâtre Beausobre, à Morges, pour faire résonner ses poèmes. Il est venu tout exprès du petit village du Jura français où il vit avec son épouse pour écouter une fois encore Voisard, vous avez dit Voisard..., en tournée depuis le printemps 2011. «Le spectacle est étonnant et m’ouvre à un nouveau public», se réjouit l’écrivain jurassien, qui n’est pour rien dans cette initiative. «Romanens a choisi les textes en douce, je n’étais pas au courant», glisse-t-il, espiègle, tandis que nous nous attablons avant le spectacle dans la salle de séjour tranquille d’un petit hôtel morgien où a vécu Igor Stravinsky.
Encore un clin d’œil musical adressé à celui qui a «refusé la musique» par esprit d’opposition à son père. «Ce n’est qu’à sa mort – j’avais 60 ans – que j’ai mesuré la perte irréparable de la musique. Cette nostalgie très enfouie participe de mon exigence du travail sur les mots, le rythme, les sonorités. J’ai inventé ma propre prosodie.» Comme un chant, celle-ci scande le monde, profonde et claire, au fil d’une œuvre qui plonge ses racines dans la terre et puise ses images aux sources de l’enfance. On savoure sa grammaire singulière, émouvante, épurée, dans Derrière la lampe, qui vient de paraître chez Empreintes. «Poème infiniment à naître / réfractaire au moule et à l’esquisse / tu viens à moi par les sentiers nocturnes / tu viens en verbes grimés de signes vagues / labourant le fatras du sens en quête / d’un cheminement dans les dédales de l’aube», écrit Alexandre Voisard dans «Emergence», qui dit le surgissement fragile du poème.

Le lien à la terre

Son œuvre évoque le réel, arbres, oiseaux, animaux, écriture, amours et mort, traces des années enfuies. Une vaste iconographie intime dont il exprime le trop-plein par la peinture: ses aquarelles sont des «respirations nécessaires», disait-il à l’occasion des manifestations organisées pour ses 80 ans – dont trois expositions. «Mon univers est lié à la terre, à la nature, à l’origine.» Cette origine, c’est le Jura, où il naît en 1930 et auquel l’attache un lien qu’il définit comme charnel. «On disait, dans nos années fiévreuses, que le combat jurassien n’était pas une affaire intellectuelle, qu’il était politique par fatalité mais que c’était d’abord une question de tripes.»
Cet attachement trouvera un écho politique en 1967 dans Liberté à l’aube, recueil de résistance où la lutte pour un Jura libre s’exprime avec un lyrisme puissant. C’est à l’instigation du poète Maurice Chappaz (qui signera la préface du recueil) et de l’éditeur Bertil Galland que Voisard lit l’«Ode au pays qui ne veut pas mourir», lors de la Fête du peuple de Delémont. «Argile, mon pays d’argile, / Mon pays de moissons et de tourments (...) Mon pays voué aux serments, aux paroles brûlantes, / Mon pays traversé du sang des éclairs, / Rouge d’impatience, blanc de courroux...» Le public reprend en chœur. «De la foule compacte, fervente, émue, sourd un immense murmure qui est une houle puissante emportant loin le poème. J’en suis le premier stupéfié, bouleversé», témoigne Alexandre Voisard dans Le Poète coupé en deux, un roman à bâtons rompus (Ed. Campiche, 2012). Il devient le porte-parole de la lutte du Jura pour son indépendance. «Mais le poème est une question très intime, je ne m’adressais pas à une foule quand je l’écrivais, nuance-t-il. Il est arrivé au bon moment.»

Amitiés fécondes

L’écrivain sera plus tard délégué aux Affaires culturelles du tout nouveau canton du Jura, député socialiste, membre du conseil de fondation de Pro Helvetia. «L’expérience politique faisait partie de cet engagement foncier, intime et initial.» Pendant cette longue parenthèse d’une vingtaine d’années, de 1967 à 1988, il a été en revanche un «petit producteur de poésie, et donc de sens». Et de relever avec pudeur les malentendus surgis autour de ce rôle politique. «On est toujours à la merci des critiques, très exposé, c’était parfois douloureux.»
S’il est alors moins prolifique, l’écriture reste centrale. «Je me suis construit à travers des amitiés très fécondes. Chappaz est devenu un ami indispensable, intimement proche.» Dans les années 1970, la rencontre avec Bertil Galland est également décisive. Autour de l’éditeur pionnier, qui cherche à faire émerger la littérature romande, gravitent Maurice Chappaz, Jacques Chessex, Nicolas Bouvier, Jean-Pierre Monnier. «Il régnait une émulation passionnante. Nous avons beaucoup écrit, beaucoup partagé et commenté nos textes. Certains nous prenaient pour un clan douteux», sourit Alexandre Voisard. Galland permet aussi l’ouverture vers la France, où le poète sera publié au Mercure de France – il est aujourd’hui membre de l’Académie Mallarmé et de l’Académie européenne de poésie.
Il rencontrera aussi René Char. Alors qu’il est apprenti sans le sou à la poste du Locle – après avoir brûlé les planches à Genève, et avant de reprendre une librairie à Porrentruy avec sa femme –, un libraire de Neuchâtel lui fait découvrir le poète français. Le jeune homme lui enverra son troisième livre, ils s’écriront régulièrement. «La première fois que je lui ai rendu visite en Provence, j’étais venu avec toute ma famille, nos cinq enfants.»

Poète et rien d’autre

La poésie est pour lui une manière de vivre, un rapport au réel, un jeu avec les mots en quête d’une compréhension du monde. «C’est quand le poème s’incarne qu’il commence à trouver sa vérité, quand on est amoureux par exemple: alors les mots se libèrent, s’associent, se crispent, le poème prend sens.» Il voulait être poète avant tout, dit-il, et rien d’autre. «Si je n’avais pas eu cette ressource, ma vie aurait sans doute viré à la catastrophe.» Dans son autobiographie, il raconte ses relations complexes à son père, entre conflit et admiration, et ses «crasses» de garçon rebelle et remuant. «Mais la poésie était là comme une exigence intime, insistante, une compagne qui ne m’a jamais quitté. J’éprouve un autre sentiment très profond aujourd’hui: si j’ai douté parfois de ce que je faisais, jamais je n’ai douté de ce que j’avais à faire, ni de l’effort et de l’engagement que la voie poétique exigeait. La ligne était tracée, je n’ai pas dévié, même si j’ai fait des faux pas.»
Il n’a pas le sentiment d’être «arrivé»: le travail sur les mots et sur soi est sans fin, l’écriture un chantier toujours ouvert. «Quand je publie un recueil, je suis heureux mais je me dis à chaque fois que c’est encore trop compliqué, qu’il faudrait simplifier davantage.» Il avoue aussi ne pas avoir «fait le tour» du spirituel, ne pas savoir que penser de la transcendance. «J’espère y arriver un jour, mais cela implique de s’abstraire des contingences.» Or un projet concret l’occupe, qui lui donne du fil à retordre: l’histoire de son grand-père qu’il n’a pas connu. «On ne sait rien de lui, il était honni.» Intrigué, il lui invente une vie. «Je ne veux pas qu’il soit indigne, je veux boucler la boucle de façon honorable. C’est mon projet le plus difficile...»

ANNE PITTELOUP
, Le Courrier



L'Adieu aux abeilles
Au rendez-vous des alluvions
Le Bestiaire de Guy-Noël Passavant
Le Déjeu
Fables des orées et des rues
Maîtres et valets entre deux orages
Le Mot musique 
Oiseau de Hasard

Le Poète coupé en deux

Récits sur assiette
Sauver sa trace

L’Intégrale en neuf volumes:
Poésie I (A.Voisard, L’Intégrale 1)
Poésie II (A. Voisard, L’Intégrale 2)
Poésie III (A.Voisard, L’Intégrale 3)
Poésie IV (A.Voisard, L’Intégrale 4)
Prose I. Récits (A.Voisard, L’Intégrale 5)
Prose II. Opera buffa (A.Voisard, L’Intégrale 6)
Carnets & Chroniques (A.Voisard, L’Intégrale 7)
Autobiographie (A. Voisard, L'Intégrale 8)
Accrues (A. Voisard, inédit, L'Intégrale 9)

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