ANNE CUNEO

LA TEMPÊTE DES HEURES

Roman
2013. 296 pages. Prix: CHF 35.–
ISBN 978-2-88241-326-0
Traduit en allemand: Schon geht der Wald in Flammen auf, traduit par Erich Liebi
Zürich: Bilgerverlag, 2013.

ATTENTION: Nous ne disposons pour ce livre que des droits concernant le territoire suisse.

Cet ouvrage est disponible en édition numérique, au prix de CHF 24.00,
auprès de notre diffuseur suisse, l'OLF. ISBN 978-2-88241-334-5


Biographie

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Printemps 1940. La vie est difficile en Suisse et l’inquiétude croissante. Hitler va-t-il traverser la Suisse pour attaquer la France?
Au Schauspielhaus, théâtre de Zurich, de grands acteurs, juifs et/ou communistes, réfugiés ayant fui l’Allemagne nazie, travaillent à monter  les Faust I et Faust II de Goethe.  Il s’agit là de faits historiques pour lesquels l’auteur, comme elle le fait à chaque fois, a réuni une précieuse documentation.
Elle nous raconte la vie trépidante du «compte à rebours», qu’on appelle au théâtre la tempête des heures, vue par Ella, jeune réfugiée qui arrive à pied de Pologne où a disparu toute sa famille.
C’est une image d’une autre Suisse, celle qui accueille et protège. Le Schauspielhaus malgré les difficultés et la peur présente à chaque instant, continue à préparer la première de Faust II, qui sera un succès extraordinaire.
Monter un spectacle avec tant de soins (et de difficultés) semble une gageure dans l’ambiance inquiète de l’époque et par des artistes réfugiés à l’avenir précaire. Mais il y avait là toute la force de résistance de l’esprit et la force et le courage de croire tout de même en l’avenir.
On a beaucoup parlé, en bien et en mal, de la Suisse pendant la guerre. Nous avons là un témoignage que certaines valeurs y subsistaient et qu’elles méritaient d’être relevées.

JULIETTE DAVID
, Le Messager suisse

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Pendant la guerre, le Schauspielhaus de Zurich est devenu un phare de la scène de langue allemande. Les plus grands acteurs, juifs, communistes ou les deux, y trouvèrent refuge. «Un théâtre où se trouvent réunis les équivalents allemands de Louis Jouvet, Jean Gabin, Greta Garbo, Jean Marais, Michel Simon, Clark Gabble, Arletty, j’en passe et des plus célèbres», s’émerveillait Ludmilla Pitoëff. Maria Becker, Therese Giehse, Wolfgang Langhoff, le père du metteur en scène Matthias Langhoff, ont maintenu, grâce à la Suisse, l’honneur du théâtre allemand. Dans un roman très documenté, Anne Cuneo retrace cet épisode un peu oublié en suivant l’exode d’une petite réfugiée polonaise issue du théâtre yiddish.

ISABELLE RÜF, Le Phare

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Quand le Schauspielhaus de Zurich était l’ultime rempart contre la barbarie

Les deux cents nonante pages du dernier roman d’Anne Cuneo se referment et l’immédiateté du sentiment nous envahit. Un petit air étrange, identique à celui qu’a fait souffler François Truffaut dans son chef d’œuvre Le Dernier Métro. Sauf que là, le théâtre n’est pas parisien mais zurichois: le Schauspielhaus. En ce mois de mai 1940, l’institution zurichoise vit des heures dramatiques. Les hordes fascistes sont aux portes de la Suisse. Haletante, Aurélia Frohberg – celle qui porte sur scène le nom d’Ella Berg a fui les pogroms nazis et l’extermination des juifs de Pologne. Ultime survivante de l’horreur dans sa famille d’artistes – elle arrive sans le sous à Zurich et demande protection au metteur en scène Leopold Lindtberg, qui monte le Faust de Goethe sur la scène du Schauspielhaus. Anecdote historique, roman, histoire d’amour… Un peu de tout cela chez Anne Cuneo. «Le Schauspielhaus de Zurich avait effectivement programmé Faust au printemps 1940, glisse Anne Cuneo. D’ailleurs Goebbels, alors ministre de la propagande du Reich, avait lancé à Hitler que si Zurich était envahie, deux choses devaient immédiatement disparaitre: la caserne militaire et le Schauspielhaus.» C’est qu’aux yeux des nazis, le fameux théâtre zurichois traînait avec lui une dangereuse réputation de débauche. Un repère de juifs et de communistes qu’il s’agissait de faire disparaitre au plus vite. «Les scènes suisses de langue allemande sont restées les seuls théâtres germanophones d’Europe indépendants de Berlin», écrit Anne Cuneo. Dès lors, le sentiment d’autonomie qui transpire au gré des pages n’est pas une simple vue de l’esprit. «Ah non, s’emporte Anne Cuneo, à cette époque le Schauspielhaus dégageait cette atmosphère étrange propre au sentiment de liberté qui peut s’exprimer dans les moments intenses de la vie. Je me souviens des récits d’Anne-Marie Blanc ou d’Ettore Cella, alors comédiens au Schauspielhaus qui me contaient que certains artistes portaient sur eux, les soirs de représentations, une capsule de cyanure. Ils auraient préféré se suicider plutôt que de se rendre aux nazis.» Une anecdote qui ne manque pas de panache, relatée avec finesse dans le roman d’Anne Cuneo. Une fièvre qui court et qui s’empare du lecteur comme pour mieux rappeler le persiflage qui a été la réponse imparable à la barbarie. «Durant cette époque, Zurich a toujours gardé la tête haute. Un cabaret comme Le Cornichon est resté ouvert pendant toute la guerre et durant le conflit les nazis ont gardés un œil sur ses activités considérées à leurs yeux comme subversives. À tel point que l’ambassade d’Allemagne avait adressé des protestations officiels envers la Confédération» rigole Anne Cuneo. L’ambiance a bien changé du côté du Schauspielhaus qui doit désormais composer avec des sponsors privés. Une autre époque qui rend la lecture de ce roman intacte dans son devoir de mémoire, ne serait-ce que pour nous préserver de la barbarie…

DANIEL BUJARD, La Côte

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Dans son dernier roman, Anne Cuneo rappelle la grande peur des Suisses en 1940, et le rôle du théâtre de Zurich. Elle parle de son travail et des livres


Votre dernier roman, La Tempête des heures, se passe dans le milieu théâtral de Zurich durant la guerre. Pourquoi ce choix?
Anne Cuneo: J’habite à Zurich. Ce sont des histoires dont on entend parler ici et j’ai eu envie d’en faire quelque chose.

Vos personnages ont peur de l’invasion nazie mais ils forment un petit groupe qui fait preuve d’une belle résistance.
J’ai pris une histoire qui se passe dans un endroit, le théâtre de Zurich, mais c’est une histoire que beaucoup de Suisses ont vécue, si j’en juge par les réactions que j’ai reçues depuis. Des gens de toutes les régions du pays m’ont dit: «Moi aussi… Mes parents m’ont raconté… Quand j’étais petit… Je me souviens…»

Dans votre roman, la pièce en préparation est Faust de Goethe. Etait-ce une façon de dénoncer Hitler comme une figure diabolique?
La pièce, ce n’est pas mon choix, c’est le choix de cette troupe. Bien que cela ne soit nulle part dit explicitement, j’imagine que le sens que vous donnez était sous-entendu entre ces comédiens. De là l’urgence qu’il y avait à aller jusqu’au bout et à jouer Faust II, pour montrer qu’à la fin Méphisto est vaincu. Car, dans le premier «Faust», Méphistophélès a réussi dans ses entreprises. Alors que la fin du second Faust marque sa défaite. J’imagine que pour des comédiens et metteurs en scène à cette époque, ce sens-là était très présent.

Le général Guisan a-t-il vraiment encouragé la pièce en 1940, pour afficher l’indépendance de la Suisse?
Le 10 mai, au moment où il était à craindre que l’Allemagne envahisse la Suisse, l’état-major en a donné l’ordre: «Ce soir, les théâtres restent ouverts.»

Car la plupart de vos personnages ont réellement existé?
Oui, mais c’est quand même un roman, l’histoire d’une petite jeune fille qui arrive en Suisse, à un moment terrible. La narratrice est un personnage romanesque mais c’est un archétype. Au moins vingt personnes m’ont déjà dit que je m’étais inspirée de leur histoire familiale: «Ma mère est arrivée en Suisse comme ça.» «Comment connaissiez-vous l’histoire de ma famille?»

Dans la littérature, vous abordez tous les genres, le roman, le théâtre, la poésie, le roman policier aussi… Tout vous intéresse?
La littérature, c’est la littérature. Raconter des histoires, c’est raconter des histoires. Les étiquettes, ce sont les autres qui les mettent. Ce ne sont pas les artistes ni les écrivains. Aucun artiste n’a jamais dit: «Je suis cubiste.» J’aime raconter des histoires. Que ce soit dans un livre, dans un roman policier ou dans un film, cela m’est égal. Une histoire me frappe et j’ai envie de la raconter. J’utilise alors les moyens les plus appropriés à disposition pour la raconter. Les gens veulent que je sois un écrivain ou une cinéaste. Moi, je ne vois pas de contradiction.

Irez-vous au Salon du livre à Genève en mai?
Oui. J’y serai. J’adore le contact avec les lecteurs. Le Salon du livre est le meilleur lieu pour cela. Le reste de l’année, je n’ai pas le temps. Je devrais avoir un secrétariat pour répondre au courrier que je reçois et aux sollicitations, ce qui n’est pas le cas. Je reçois des lettres et, très malpoliment, je ne réponds pas. Je le regrette, mais si je répondais à toutes les lettres, je n’écrirais plus.

Vous écrivez des livres à succès, êtes aussi scénariste, cinéaste, journaliste, enseignante, pourquoi tant d’activités?
Il faut gagner sa vie! J’ai commencé par être enseignante mais cela me déplaisait. J’adorais les élèves, mais l’administration était compliquée. J’ai trouvé la possibilité de faire du journalisme et j’ai changé de métier. J’ai travaillé toute ma vie comme journaliste, à mi-temps. Avec l’autre mi-temps, j’ai écrit, fait des films. Cela fait quarante ans que je vis comme cela. Alors j’ai eu le temps d’en faire beaucoup. Je ne me suis pas reposée sur mes lauriers et n’ai jamais arrêté. Déjà petite, j’étais une hyperactive, de ces enfants qu’on met au fond de la classe parce qu’ils remuent trop quand ils sont devant.

Vous parlez couramment quatre langues?
C’est le destin des immigrés. La plupart des immigrés en Suisse de première ou de deuxième génération parlent deux langues au minimum et si cela se trouve trois ou quatre. Un Yougoslave de Pristina qui habite à Zurich parle le serbo-croate, l’albanais, l’allemand, le schwiizerdütsch, et peut-être encore l’anglais.

Des personnes parlent de vous comme d’une femme courageuse. Êtes-vous courageuse?
Merci du compliment. Mais je n’ai rien à ajouter. Les gens courageux ne savent pas qu’ils le sont. Je ne dis pas: «J’ai du courage.» Je fais les choses naturellement. D’autres pensent que c’est du courage. Nous revenons toujours aux étiquettes. Aux gens que je trouve courageux, si je le leur disais, ils me répondraient: «Mais de quoi tu me parles?» Pour moi, c’est la même chose.

Vous avez travaillé dans les médias. Comment les évaluez-vous aujourd’hui?
C’est une longue histoire, et compliquée en plus. Il faudrait parler du service public, de la presse privée. La presse a beaucoup changé et le journalisme dans lequel j’ai commencé n’est certes pas celui qui se fait maintenant. Mais je ne veux pas porter de jugement tranchant. Je ne suis pas de ceux qui disent que tout est foutu, qu’il n’y a plus de journalistes.

La religion a-t-elle joué un rôle dans votre vie?
Elle a joué un rôle. On me l’a imposée à coups de triques jusqu’à l’âge de 14 ans. De manière physiquement brutale. Ce qui a eu comme résultat que je n’ai plus voulu en entendre parler. Si je vivais dans un pays où il était obligatoire d’adhérer à une religion, je pencherais éventuellement vers le protestantisme, ou plus facilement vers le bouddhisme.

La France vient de vous honorer en vous nommant Commandeur de l’Ordre du mérite. Qu’est-ce que cela vous inspire?
D’autres prix ont été gagnés avec mon travail, avec mes livres. Là, c’est très gentil mais je ne sais pas que dire car je n’ai pas eu d’explications sur ce qui m’a valu cette nomination.

VINCENT VOLET, Bonne Nouvelle

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Anne Cuneo a consacré en 2010 un livre à la comédienne Anne-Marie Blanc, qui a notamment illuminé les planches du Schauspielhaus de Zurich. C’est dans ce théâtre que retourne aujourd’hui l’écrivain, à travers une fiction cette fois. Elle fait revivre du coup une page méconnue ou oubliée de l’histoire, et pourtant assez extraordinaire. Car pendant la Seconde Guerre mondiale, certains comédiens, metteurs en scène, décorateurs juifs et/ou communistes allemands ont trouvé refuge au Schauspielhaus. Cette scène a ainsi acquis un poids artistique considérable.
On rencontre donc dans ce récit des artistes célèbres, à l’instar du Berlinois Wolfgang Langhoff (père de Matthias qui a dirigé le Théâtre de Vidy) ou de la comédienne Therese Giehse. L’action se passe en 1940 alors que la menace d’une invasion allemande pousse les uns à l’exode et incite les autres à la prudence.
À cette tension se rajoute pour la troupe de théâtre l’incertitude de savoir si la première de  Faust II de Goethe pourra être jouée. Dans le contexte d’alors, cette pièce symboliserait la manipulation du peuple par Hitler à travers la relation Faust-Méphistophélès. Les répétitions se passent par conséquent dans un climat à la fois anxieux, exalté et solennel, les protagonistes étant conscients de l’importance de résister à la folie nazie par l’art.
Chacun jouera la pièce avec du cyanure sur lui, au cas où les choses tourneraient mal. Cet élément véridique a été un des moteurs du récit, note Anne Cuneo dans une postface fort explicative. Autres motivations pour la romancière, l’envie de contrecarrer l’idée selon laquelle la Suisse aurait profité de la guerre, et celle de parler de ces mariages de circonstance entre Suisses et Juifs (Juives surtout), conclus dans l’urgence mais parfois durables.
Le matériel d’archives de ce livre est passionnant, et l’auteure, rompue au roman historique, sait comment tricoter une fiction autour du réel. Et pourtant, le résultat ne convainc pas tout à fait. D’abord parce que le roman est principalement tissé de dialogues tantôt creux, tantôt trop didactiques (supposés nous renseigner sur tel ou tel aspect dramaturgique ou historique). Quant aux personnages, ils sont trop réduits à des noms et à des silhouettes servant le récit, à part Ella, l’héroïne centrale. Ella a fui l’Allemagne et les nazis pour Zurich, son père lui ayant recommandé de se mettre sous la protection du metteur en scène du Faust II. Dès son arrivée, la jeune femme rencontre Nathan, son futur mari, assistant du metteur en scène. Elle participera par la suite au montage de la pièce, dans une ambiance sans doute idéalisée, toute en solidarité et en bienveillance.
Par ailleurs, avec Ella et Nathan qui est tombé instantanément amoureux d’elle, on se trouve dans des pages cousues de fil rose, et on s’étonne du manque de nuances entourant le destin de cette héroïne pathétique. Victime persécutée par les nazis, qui ont déporté sa famille entière, elle n’est que douceur, bonté, et grandit en beauté au fil des pages.
La romancière semble s’identifier avec la protagoniste. En tous les cas, elle n’a pas ménagé entre son héroïne et elle-même une distance suffisante pour que le lecteur puisse s’y glisser.
Au final, dans ce roman, le contraste est conséquent entre l’indéniable intérêt du sujet et son traitement peu inspiré. Il y a heureusement des éléments plus convaincants, par exemple lorsqu’Ella se demande comment réagir face à une déclaration d’amour, ayant comme seul exemple des scènes de théâtre.
Reste qu’Anne Cuneo est un des auteurs romands qui a le plus de lecteurs, et nul doute que La Tempête des heures trouvera un nombreux public; tant mieux pour cette page d’histoire suisse aujourd’hui tirée de l’oubli.

ÉLISABETH VUST, viceversalitterature.ch

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La Suisse au moment du plus grand péril

Dans son dernier roman, Anne Cuneo évoque avec maestria les grandes heures du «Schauspielhaus» de Zurich en avril-mai 1940

Auteure prolifique, Anne Cuneo a abordé tous les genres littéraires: récits autobiographiques (depuis Gravé au diamant en 1967), pièces de théâtre, poésie, essais littéraires, polars à contenu social, et surtout romans historiques. L’époque de la Renaissance avec sa floraison intellectuelle et artistique lui est particulièrement chère: Le Trajet d’une rivière (1993) et Le Maître de Garamond (2002) ont remporté un légitime succès.
Dans La Tempête des heures récemment paru, Anne Cuneo a choisi d’évoquer la vie d’un théâtre d’exception à une période exceptionnelle de l’histoire contemporaine. Sur le plan strictement littéraire, le roman est réussi: dialogues incisifs, personnages de fiction crédibles auxquels l’on s’attache, dont on peut partager les sentiments, les émotions, et qui n’apparaissent pas comme de simples véhicules d’idées, écueil auquel n’échappe pas toujours le roman historique. Toute l’histoire est portée par le récit souvent pathétique, mais non dénué d’humour, de la jeune Ella Berg qui a vécu toute sa jeunesse dans l’atmosphère du théâtre yiddish familial, et quasi miraculeusement échappée de l’enfer nazi en Pologne occupée. Sans doute l’histoire de son mariage (de raison? d’amour?) avec un jeune médecin et officier suisse frise-t-elle parfois le sentimentalisme, mais le personnage est si attachant…
La grande qualité de ce livre est surtout de nous faire partager, et de façon palpitante, tout ce qui fait la vie d’un théâtre en pleine préparation d’un spectacle particulièrement ambitieux, la représentation du Faust II de Goethe. Et là, le roman, avec sa part de fiction, est proche de la réalité. L’auteur s’appuie en effet sur des références archivistiques et bibliographiques solides.
Depuis l’avènement du nazisme, Zurich et en particulier son Schauspielhaus sont devenus les lieux de refuge et de travail de toute une intelligentsia allemande, souvent juive, parfois communiste, l’un n’excluant pas l’autre. En créant une œuvre maîtresse de l’écrivain qui représente la quintessence de l’humanisme germanique, le théâtre de la ville préserve cet humanisme de la main immonde du nazisme. Mêlés aux personnages de fiction, on retrouve donc dans La Tempête des heures de grandes figures du théâtre allemand sous la république de Weimar: le metteur en scène Leopold Lindtberg, qui doit aussi sa célébrité à ses réalisations cinématographiques (Le Fusilier WipfLa Dernière Chance); le comédien Wolfgang Langhoff, auteur du livre antinazi Les Soldats du Marais et père de Matthias qui, entre 1989 et 1991, dirigera le Théâtre de Vidy à Lausanne; l’actrice Therese Giehse qui, malgré son immense renommée outre-Rhin, a choisi de dire non à Hitler; ou encore Oskar Wältelin, directeur du Schauspielhaus jusqu’à la veille de sa mort en 1962. Même la Suissesse Anne-Marie Blanc, alors toute jeune actrice, et dont Anne Cuneo a été la biographe et l’amie, occupe une petite place dans le roman.
À travers la préparation du Faust, rendue particulièrement ardue parce que le temps manque (ce qui justifie le titre), et que de nombreux collaborateurs du théâtre sont mobilisés, l’auteure restitue de façon haletante le travail du metteur en scène et de ses assistants, des comédiens, des décorateurs, des costumiers… Les heures passent, inexorablement, dans la préparation fébrile de la première dont la représentation constitue la fin du livre.
Tout cela sur une toile de fond historique de plus en plus inquiétante, qui occupe les esprits lorsque les exigences du théâtre ne les mobilisent pas pleinement. La situation militaire est l’objet des discussions pendant les pauses, elle revient comme un leitmotiv dans les informations radiophoniques. Les foudroyantes victoires allemandes en Norvège, en Hollande, en Belgique, puis à travers les Ardennes, sont un profond sujet d’angoisse pour les réfugiés, qui savent qu’en cas d’invasion allemande ils seront les premières victimes, mais aussi pour le peuple suisse. Dans ces conditions, la représentation du Faust, alors même qu’on peut s’attendre à l’arrivée de la Wehrmacht dans la nuit suivante, est un acte de résistance intellectuelle et morale, une affirmation de la culture contre la barbarie.
Une réserve cependant: Anne Cuneo nous paraît donner une image un peu trop «résistante» de ce pays. Rien de ce qu’elle écrit n’est faux. Elle n’occulte ni la caravane des voitures des nantis qui, témoignant d’une certaine lâcheté, fuient vers la Suisse centrale où ils pensent trouver un hypothétique refuge ni les cris haineux de quelques nazillons helvétiques. Et sans doute y a-t-il eu d’authentiques actes de solidarité avec les réfugiés menacés. L’auteure fait intervenir par exemple dans le roman l’éditeur Emil Oprecht, belle figure de l’antifascisme.
Tout est cependant dans le dosage entre esprit de résistance et Anpassung, voire acquiescement à l’Ordre nouveau. Ainsi, on peut se demander si les deux personnages (fictifs) du Dr Burkhard et de son fils Nathan, résolument antinazis, qui tous deux portent l’uniforme d’officier des troupes sanitaires, sont totalement représentatifs de ce milieu professionnel et social. Divers témoignages – comme celui du Dr Paul Parin (qui participera à deux missions de la Centrale sanitaire suisse auprès des partisans de Tito en 1944), dans Es ist Krieg und wir gehen hin – montrent un corps médical zurichois et des officiers sanitaires très germanophiles, pour ne pas dire pro hitlériens, remplis d’admiration devant les victoires éclairs de la Wehrmacht. Le cas du fameux colonel divisionnaire Bircher et de sa mission médicale (approuvée par les autorités) sur le front de l’Est, aux côtés des troupes allemandes, est assez révélateur d’un état d’esprit qui était fort répandu.
Dans ce beau roman de théâtre, d’amour, d’amitié, et porteur de valeurs humanistes, Anne Cuneo évoque une Suisse de la résistance culturelle, civique et militaire, une Suisse attachante mais peut-être un peu idéalisée.

PIERRE JEANNERET, Domaine public

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Anne Cuneo sait faire aimer dans ses livres des personnages de fiction, qui se meuvent à différentes époques au milieu de personnages ayant réellement existé. Elle restitue à chaque fois, avec maestria et érudition, le contexte historique et le rend véridique, c’est-à-dire plus que plausible.
Comme le théâtre et le milieu du théâtre m’intéressent particulièrement, je garde un souvenir ému, bien que je sois sujet aux trous de mémoire (incompatibles, à mon grand regret, avec l’exercice du métier de comédien),de la lecture d’Objets de splendeur, le deuxième volet de sa trilogie élisabéthaine, consacré aux amours de William Shakespeare et de sa Dark Lady.
Cette fois, Anne Cuneo situe son intrigue au printemps 1940, à Zurich, dans les coulisses et sur la scène du Schauspielhaus. La couverture représente d’ailleurs une photo d’une scène du Faust I, joué à ce moment-là.
La narratrice est une jeune femme, qui aura bientôt vingt ans. Elle est juive et s’appelle Aurélia Frohberg. Elle vient de Pologne, où elle a perdu toute sa famille, embarquée Dieu sait où par les nazis. Son père, sa mère, ses frères et soeurs, elle-même - sous le nom d’Ella Berg - sont comédiens:
«Je suis née en coulisse. Mes parents possédaient un théâtre, d’abord à Vienne, puis à Varsovie, en été nous allions de ville en ville avec un camion de décors, j’étais sur scène avant de savoir lire et compter.»
Arrivée en Suisse, après bien des vicissitudes – dont un viol par un paysan qui aurait pu être son père -, cette jeune femme de petite taille, d’allure enfantine – on dirait une fillette - se rend directement au Schauspielhaus et demande à voir Léopold Lemberger, un ami de son père. Ce dernier y est metteur en scène, sous le nom de Lindtberg et sous le diminutif de Lindi.
Toutes les personnes, qui travaillent au Schauspielhaus, accueillent Ella les bras ouverts. Munie d’"un passeport d’«aryenne», elle risque cependant d’être expulsée. Il est nécessaire qu’elle ait un contrat de théâtre (que les Suisses réservent aux comédiens émigrés), mieux, qu’elle soit mariée à un Suisse.
Cela tombe bien. L’assistant de Lindi, Nathan Burkhard, un futur médecin, a le coup de foudre pour Ella et veut bien l’épouser sous quelques jours. Ce mariage ne s’avérera pas être seulement un mariage d’opportunité, même si, seul, Nathan l’a reconnue tout de suite:
«Un jour» dit à Ella un des comédiens «lorsque d’une manière ou d’une autre nous sortirons de ce cauchemar, tu t’apercevras que l’avoir rencontré, c’est ce qu’il y avait de mieux. Inattendu, inespéré - et parfait.»
Très vite, après des journées interminables pourtant, dans leur grand lit, Ella et Nathan s’aiment frénétiquement, désespérément, ne sachant pas trop combien de temps ils ont devant eux.
Au théâtre, on prépare activement le Faust II, dans la tempête des heures:
«C’est une citation de Faust, on l’utilise dans la maison pour dire qu’une échéance approche. A partir du moment où on commence à compter en heures avant une première, par exemple.»
Ella est chargée d’assister les techniciens et les artistes les plus variés du théâtre en dressant de nombreuses listes destinées à ne rien oublier. D’être fort occupée – elle est le saute-ruisseau de tous – ne l’empêche pas d’être souvent tourmentée à la pensée qu’elle est encore en vie alors que tous les siens sont vraisemblablement morts assassinés...
Bientôt tout le monde, au théâtre, la surnomme Maïtli, (fillette dans le dialecte zurichois). Ce qui est un honneur selon un comédien, qui lui précise:
«Le i final du dialecte suisse-alémanique appliqué à un nom, à un prénom, à un surnom, signifie que tu es adoptée.»
Faust II est réputée être une pièce injouable et incompréhensible. Lindi va réussir à l’adapter, en opérant de judicieuses coupures, «et à en faire une pièce qu’on aura du plaisir à jouer et à voir». Cela se fera au prix d’un travail de titan de la part de tous, d’autant que les événements se précipitent en ce mois de mai 1940.
Le 10 mai 1940, à huit jours de la première de Faust II, la peur des bombardements et de l’invasion allemande sont à leur comble. Un exode cahotique des villes vers les montagnes a lieu. Pourtant le Général Guisan dit que les théâtres doivent rester ouverts "pour le moral de la population, pour montrer que rien ne nous intimide".
Après avoir été considéré naguère, sous une précédente direction, comme "le théâtre des juifs et des communistes", le Schauspielhaus, désormais, "fait partie intégrante de la défense spirituelle du pays", les textes de Goethe faisant curieusement écho aux nouvelles en provenance de la TSF...
L’époque et l’histoire du Schauspielhaus méritaient d’être rappelées. Anne Cuneo le fait à sa manière, certes très érudite, mais aussi très naturelle. Car les personnages réels et fictifs se côtoient sans qu’il ne soit possible de savoir lesquels ont existé et lesquels ont été imaginés avant d’avoir lu les remarques de l’auteur en fin d’ouvrage.
Le lecteur a l’impression de vivre les répétitions de Faust II sous la double pression de l’échéance de la première et des événements. Le fait que le récit soit fait à la première personne par Ella Berg, qui ne ménage pas sa peine pour être un bon rouage de cette énorme machine théâtrale, n’est pas étranger à cette impression.
Enfin, Anne Cuneo a bien raison de dire que, pendant cette guerre, «le Suisse ordinaire n’a pas eu la vie facile»:
«Les hommes étaient aux frontières, les femmes travaillaient tout en s’occupant des enfants, la nourriture était rationnée, la peur des bombardements, de l’invasion, était constante; on a beau dire rétrospectivement que "jamais Hitler n’aurait envahi le pays", pendant la guerre cela n’a jamais été évident pour l’homme et la femme de la rue.»
Il fallait que cela fût dit.

Blog de FRANCIS RICHARD

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Adossé à l’histoire helvétique des années 1940, La Tempête des heures, roman d’Anne Cuneo, met au centre de l’action le Schauspielhaus de Zurich, lieu de résistance culturelle à l’Allemagne nazie.

Printemps 1940. Hitler s’est déjà emparé de la Pologne et de l’Autriche. L’invasion des pays scandinaves est imminente, celle de la Belgique et de la Hollande aussi. La France attend son tour. Et la Suisse tremble. À ses frontières, des bruits de bottes se font entendre. Ils soulèvent cette angoissante interrogation: l’Allemagne osera-t-elle violer la neutralité helvétique et occuper le pays?
 
La question court sur toutes les lèvres des artistes du Schauspielhaus de Zurich, ruche bouillonnante dans une Europe vidée alors de sa substance intellectuelle. À l’époque, les scènes alémaniques furent les seules de l’aire germanophone à être restées indépendantes de Berlin. Et «le Schauspielhaus en particulier a maintenu haute la flamme de la culture allemande (et mondiale) sans se laisser intimider», souligne Anne Cuneo. L’auteure suisse d’origine italienne consacre à l’institution zurichoise son dernier roman La Tempête des heures (Éditions Campiche).
Pour l’écrire, la romancière a consulté de nombreuses archives, écouté les témoignages de personnes ayant vécu la Deuxième guerre mondiale en Suisse. Sa Tempête n’est pas pour autant un «traité d’histoire», avertit-elle. Le livre remue néanmoins un passé douloureux «auquel la Suisse a eu pendant longtemps du mal à se confronter. Ce n’est que depuis une vingtaine d’années qu’elle a commencé à le faire, avec notamment le rapport Bergier», confie l’auteure.

La Suisse d’en haut et la Suisse d’en bas

«Je ne suis pas d’origine suisse, insiste Anne Cuneo qui vit à Zurich. Mais il m’est apparu très tôt, en étudiant l’histoire de ce pays, que l’on confondait honteusement la population suisse avec ses dirigeants dont une partie se montrait complaisante à l’égard d’Hitler, par peur des représailles. Je n’aime pas les amalgames, et cela s’entend bien dans mon roman.»
Il y a deux Suisses dans La Tempête. Celle d’en haut qui se méfie des juifs. Et celle d’en bas, courageuse et généreuse, composée ici de comédiens, metteurs en scène, techniciens, décorateurs… qui peuplent le Schauspielhaus, lieu de l’action. En ce printemps 1940, ce théâtre est le refuge des artistes de la scène allemande, juifs et/ou communistes pourchassés par Hitler. À leurs cotés, des artistes suisses aussi. Tous sont des célébrités qui ont réellement existé (Wolfgang Langhoff, Therese Giehse, Teo Otto, Leopold Lindtberg…). À l’exception d’une jeune fille de 20 ans, Ella, née de l’imaginaire de l’auteure.
Ella est juive. Elle a fui Varsovie où ses parents ont disparu. Au Schauspielhaus, elle trouve un bercail. Enfant de la balle (ses parents tenaient un théâtre), elle apprend les métiers de la scène au contact de grands comédiens qui répètent Faust II de Goethe.
C’est elle la narratrice. La Suisse est vue à travers son regard d’étrangère, affolée à l’idée d’être expulsée d’un moment à l’autre, mais tranquillisée par ses collègues et supérieurs qui lui offrent une aide précieuse.

Méphisto et Hitler

Les répétitions de Faust avancent au rythme des conquêtes d’Hitler. Rien n’arrête le Führer. Rien n’arrête non plus les artistes du Schauspielhaus, lieu de résistance spirituelle à l’idéologie nazie. Avec Faust, cette résistance trouve son expression symbolique. C’est que le personnage de Méphisto, figure du diable imaginée par Goethe dans son œuvre, pouvait aisément se confondre avec Hitler.
Ce rapprochement symbolique entre les deux personnages n’échappait pas au pouvoir allemand, furieux de voir ses propres auteurs détournés au profit d’une propagande antinazie. Il n’échappait pas non plus à l’État major suisse qui, lui, en revanche donna l’ordre au Schauspielhaus de jouer la première de Faust II, compromise par les bruits de guerre, entre autres. Le Général Guisan (qu’Anne Cuneo appelle «le Général» dans son roman) marquait par cet ordre son territoire. Histoire de faire comprendre aux Allemands que les Suisses demeuraient libres chez eux.
La première, qui eut lieu le 18 mai 1940, fut un triomphe. Le fait est réel. On peut dire que c’est à cette époque-là qu’est né véritablement le Schauspielhaus. «Jusqu’en 1933, il était une scène de province inconnue, constate Anne Cuneo. La présence d’artistes célèbres, convaincus de leur rôle d’opposants au pouvoir allemand, a donné au théâtre son aura internationale.»

On ne changera pas nos esprits!

Le Schauspielhaus a-t-il donc influencé le destin culturel de la Suisse? «Oui, mais pas seulement lui, répond l’auteure. Le cinéma helvétique d’aujourd’hui a surgi des années 1940. Il y a eu à l’époque une production cinématographique très organisée, tout le contraire des tournages réalisés de manière isolée. Je pense ici à Gilberte de Courgenay, icône du patrimoine culturel suisse, qui donna son nom au film de Franz Schnyder sorti en 1941.»
Le peuple, dans sa grande majorité, «accompagnait» alors son élite artistique. Les cabarets satiriques de Zurich, comme Le Cornichon et La Tour rouge, ne désemplissaient pas. La romancière, qui en parle dans La Tempête, confirme: «Le public était conscient de l’enjeu. Goebbels avait déclaré: «Il faut changer les esprits.» À leur manière, les Suisses lui ont répondu: «Pas les nôtres.»


Anne Cuneo
Née le 6 septembre 1936 à Paris, romancière, dramaturge et réalisatrice suisse d’origine italienne.
Elle fait ses études secondaires et universitaires à Lausanne et suit une formation comme conseillère en publicité et comme journaliste.
Dès 1973, elle travaille comme assistante, scénariste, réalisatrice de cinéma et journaliste-réalisatrice à la télévision suisse. Elle a également été journaliste à Radio Suisse Internationale (prédécesseur de swissinfo.ch).
Elle enseigne la littérature et fait de longs voyages à travers l’Europe.
En tant qu’écrivain, elle aborde tous les genres: récits autobiographiques, livres documentaires, pièces de théâtre, poésie.
Parmi ses nombreux ouvrages, citons: Station Victoria, Zaïda, Un monde de mots - John Florio, traducteur, lexicographe, pédagogue, homme de lettres, La Tempête des heures.
Elle est lauréate de plusieurs prix, dont le Prix Schiller pour l’ensemble de son œuvre et le Grand Prix de la Fondation vaudoise pour la culture.
Elle vient d’être nommée par la France Commandeur de l’ordre national du mérite.

GHANIA ADAMO, Swissinfo

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Le dernier livre d’Anne Cuneo est à la fois un roman et un document historique. Il raconte, avec une délicate et subtile sensibilité psychologique, l’arrivée à Zurich d’Ella, jeune comédienne juive qui a perdu toute sa famille, traversé à pied la Pologne avec, en poche, une adresse au Schauspielhaus, laissée par son père. Un mariage d’urgence la met à l’abri d’un renvoi, un mariage qui pourrait bien être mariage d’amour, avec un jeune médecin, officier suisse. Leur histoire, fort belle, s’inscrit dans une réalité qui n’a rien d’une fiction, celle de ces journées du 21 mars au 18 mai 1940 où la Suisse a peur qu’Hitler ne franchisse ses frontières, tandis que s’organisent dans la population une résistance, en particulier culturelle, et une solidarité aussi admirables qu’émouvantes. Au Schauspielhaus où se sont réfugiés les  plus grands acteurs et metteurs en scène allemands, juifs et/ou communistes, on monte Faust I et II de Goethe et on vit l’effervescence qui précède cette création, puis le compte à rebours des heures qui précèdent la première, que les gens de théâtre appellent la tempête des heures. En pleine tourmente et sachant que les premières cibles des nazis seraient la gare et le théâtre, personne ne se désiste. On jouera envers et contre tout, prêt à un suicide collectif au cas où… et le public vient, salle comble, succès triomphal. Du reste, Guisan lui-même avait donné l’ordre de ne pas fermer les théâtres. Il est des heures où «l’inutile» devient l’essentiel contre la peur, contre la barbarie.

MYRIAM TÉTAZ-GRAMEGNA, Courrier de l’Avivo

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Avec les Juifs du Schauspielhaus de Zurich

Alors que le président de la Confédération campe sur le déni de l’histoire, et que le livre francophone se ferait rare en Alémanie, un roman écrit en français sur les bords de la Limmat rend bellement hommage à un foyer de résistance germanophone suisse au nazisme.
L’amour de l’art (comme l’art de l’amour…) serait-il finalement ce que l’homme a trouvé de mieux pour combattre les forces de destruction qu’il est capable d’engendrer envers ses semblables? C’est en tout cas l’un des messages parcourant en filigrane l’impressionnant livre qu’Anne Cuneo consacre à une phase peu connue de l’histoire suisse. À savoir la poche de résistance et de création constituée au Schauspielhaus de Zurich pendant la «dernière» Guerre mondiale. En tant que théâtre essentiellement de langue allemande qui fut une sorte de foyer patriotique suisse face à la menaçante proximité nazie. Et constitua presque une Internationale de l’accueil des théâtreux ayant pu fuir le Reich.
Début 1940, «Ella» (appelée aussi Maïtli ou Mädel) vient d’arriver clandestinement à Zurich, en provenance de Pologne où elle était la fille d’un grand acteur et metteur en scène. «Était» parce que, en réalité, Aurélia, est la fille de Menachem Frohberg, le directeur d’un théâtre yiddish à Vienne puis en Pologne qui, avec ses autres enfants et probablement femme, a été «emmené» par les nazis. Ella, qui n’a dû son salut qu’à une histoire de planches, ne sait pas ce qu’ils sont devenus. Lorsqu’elle débarque, angoissée et épuisée par une longue cavale, elle ne sait pas non plus qu’elle va tomber sur Wolfgang Langhoff. Et encore moins qu’il a fui un des camps d’internement où le national-socialisme faisait crever ses opposants bien avant 1939. Ni que, malgré les circonstances à tout le moins peu favorables, le metteur en scène Leopold Lindtberg, alias Lindi, qui a bien connu son père et est en train de monter une intégrale de Faust, va la confier à un certain Nathan qui lui fera sinon oublier un immense traumatisme du moins connaître l’émoi d’un «fiasco réussi». Pas plus qu’elle ne peut se douter qu’elle va trouver non seulement sa mais une bonne dizaine de places au milieu de la bande de théâtreux s’agitant généreusement au côté cour comme au côté jardin du Schauspielhaus.
Des acteurs étrangers réfugiés ou – tel Gretler – suisses ayant fui Berlin; des Confédérés parfois héroïques, quelques autres nettement moins sympathiques; des endroits emblématiques… À travers quelques quarante-neuf personnages hauts en couleur (plus les figurants), Faust I et Faust II dont la présence est centrale mais alterne avec d’autres monuments du répertoire comme Antigone ou Guillaume Tell et l’intrigue esquissé autour d’Ella, Anne Cuneo tisse une sorte d’odyssée. Et peint la fresque d’un Zurich sinon inconnu du moins assez mal connu. Le tout sur fond d’une forme de résistance par et pour la culture avec le théâtre comme moyen et raison d’être.
Elle le fait avec l’apparente simplicité du présent de narration et met en œuvre la machinerie complexe que représente l’aventure théâtrale. Tant au niveau de l’acte d’épurer-découper un texte qu’à celui de son interprétation. Ou en célébrant le travail des coiffeuses, habilleurs, régisseurs et – pas encore disparus – souffleurs envoyant la réplique défaillante. Sur fond d’ambiance d’avant-Mob, cet hymne au théâtre et à une généreuse Suisse ne fricotant pas avec les puissances du fric repose sur une foi enthousiaste (et peut-être un peu naïve) en l’art comme en l’humanité. Ainsi qu’un considérable travail de documentation (d’ailleurs décrit et explicité à la fin d’un opus qui ressemble parfois à un «story bord» et scénario très abouti). Il s’ouvre du reste sur un «générique» auquel ne manque plus qu’une distribution pour passer à la dimension du septième art.
Ce serait justice car, bellement imprimé et édité (avec notamment une ponctuation et un «guillemetage» traditionnels permettant de suivre aisément les multiples rebondissements comme les incessants dialogues des nombreux personnages) ce roman ne fait pas que rendre justice à la vraie Suisse des années brun et noir: il se parcourt aussi comme un film.

OLIVIER KAHN, Revue juive

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Anne Cuneo agite à Zurich La Tempête des heures

La romancière raconte le printemps 1940 au Schauspielhaus. On répète Goethe, alors que les nazis semblent devoir envahir la Suisse.

«Ding, ding». Le tram s’arrête sur le Heimplatz. Le livre peut commencer. Nous sommes à la première page de La Tempête des heures d’Anne Cuneo, qui vient de sortir chez Campiche. La jeune Ella Berg cherche le Schauspielhaus de Zurich. Il faut qu’elle puisse y voir un certain Monsieur Lemberger. L’homme a entre-temps changé de nom. Il s’agit aujourd’hui de Leopold Lindtberg, le metteur en scène vedette du théâtre. Détail d’importance, nous sommes le 21 mars 1940.
L’histoire va fortement marquer les chapitres suivants. Les événements iront se précipitant. En mars, nous restons dans la «drôle de guerre», même si ses tueries n’ont rien d’amusant. Quand le roman se terminera, trois cents pages plus loin, Hitler aura lancé son attaque contre la France. L’inquiétude sera à son comble à Bâle, Zurich ou Genève. Ses troupes pourraient bien passer par la Suisse. Une Suisse neutre, qui se retrouverait du coup nazifiée.

Un film à grand spectacle

Ella Berg est Juive. Elle arrive de Varsovie, via l’Autriche. Il faut la cacher. La protéger. Et si possible la sauver. Elle contractera donc un mariage qui, pour être blanc, ne s’en révélera pas moins rose. Nathan Burkhard a éprouvé le coup de foudre pour la jeune actrice, devenue à Zurich régisseuse. Mais ce cas individuel ne résout aucun problème général. Le Schauspielhaus entier se retrouvera en danger de mort si les Allemands arrivent. C’est LE théâtre qui illustre la résistance à l’ordre fasciste. Ses vedettes sont soit des communistes, soit des Juifs.
De chapitre en chapitre, que le lecteur finit par voir comme les séquences d’un film à grand spectacle, la tension monte. Les énergies se cristallisent autour de la nouvelle mise en scène de Lindtberg. Il faut dire que ce dernier se lance dans l’œuvre la plus injouable du répertoire allemand. Il s’agit du Faust II de Goethe. Représentée intégralement, la pièce durerait plusieurs jours. L’Autrichien la coupe donc pour lui faire dire l’essentiel. Un besoin vital de liberté.

Un sujet périlleux

Tiendra-t-on la rampe? La première est prévue pour le 17 mai, avec ses mouvements de foule, ses décors multiples et ses tirades interprétées par les ténors de la scène germanique. Depuis quelques jours, les nouvelles sont catastrophiques. Dans la bande-son du livre, Anne Cuneo ne se contente plus d’extraits de Goethe. Il y a le bruit des réfugiés quittant les grandes villes en voiture. Il y a la radio, à laquelle chacun est désormais vissé. Le monde peut s’écrouler d’une minute à l’autre. Les comédiens ont une capsule de cyanure, au cas où… Mais aucun d’eux ne songe à déserter. C’est d’ailleurs un ordre, venu de très haut. Il faut jouer ce soir-là.
Basé sur des faits historiques, le sujet semblait périlleux. Il fallait faire agir et parler une quantité incroyable de personnages réels, dérouler une multitude de faits historiques, introduire quelques êtres fictifs et… ne jamais ennuyer le lecteur. Virtuose de ce genre d’ouvrages, comme l’a récemment prouvé sa trilogie sur le XVIe siècle anglais, Anne Cuneo se tire sans problème de son affaire. Elle avance droit au but. Sans finasser. L’ouvrage doit avant tout se révéler efficace. Il l’est. Du beau travail en pleine pâte. Le volume ne se lâche pas avant la fin. Vous pouvez y aller de confiance.

ÉTIENNE DUMONT, La Tribune de Genève

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Quand souffle La Tempête des heures

À travers une histoire d’amour, le roman historique d’Anne Cuneo nous fait revivre le quotidien du Schauspielhaus au printemps 1940. Alors que l’invasion de la Suisse par les troupes hitlériennes semble imminente, le théâtre zurichois, qui accueille les plus grands comédiens allemands en exil, monte les deux Faust de Goethe, comme si cela devait être le dernier spectacle.

Il vient d’y avoir la publication des documents qui prouvent que la Suisse savait en 1942 lorsqu’elle a refoulé des réfugiés, il y a le discours de Ueli Maurer avec ses omissions et celui de Simonetta Sommaruga avec ses aveux sur la Suisse qui fut tout à la fois terre de refuge mais aussi, voulu par certains milieux politiques et économiques, de repli sur soi; et il y a ce roman à lire toutes affaires cessantes de Anne Cuneo paru aux Éditions Campiche, La Tempête des heures, qui rappelle ce que furent les années 40 dans notre pays: la Suisse, après l’occupation du Danemark, de la Norvège, de la Belgique et l’invasion de la France, a peur qu’Hitler ne franchisse ses frontières, mais au sein de la population s’organisent une résistance et une solidarité, en particulier – et c’est le sujet de son livre – une résistance culturelle aussi admirable qu’émouvante. Elle n’efface ni les compromissions, ni les lâches aveuglements, mais elle est, dans la tempête, un souffle d’humanité réconciliatrice.
Le livre raconte avec une délicate et subtile intelligence psychologique une histoire d’amour qui naît de l’urgence de la situation et s’inscrit dans un pan d’histoire qui va du 21 mars au 18 mai 1940, reconstitué à partir d’archives, de témoignages, d’articles de presse, et qui n’a rien d’une fiction. Les plus grands comédiens et metteurs en scène allemands, antifascistes, la plupart juifs et/ou communistes se sont réfugiés à Zurich: Therese Giehse, Maria Becker, Ernst Ginsberg, Wolfgang Langhoff, figure très présente dans le roman, le premier à avoir écrit sur les camps dans un livre publié en Suisse, Les Hommes des marais, auteur aussi du «Chant des déportés», et dont le fils Matthias sera de 1989 à 1991 directeur du Théâtre de Vidy-Lausanne. Les Suisses leur laissent les contrats de théâtre sans lesquels ils seraient renvoyés dans leur pays, et prennent, eux, les contrats avec la radio, ne venant travailler au Schauspielhaus que si les émigrés ne suffisent pas. Et pour les figurants on prend des étudiants, étrangers eux aussi. Du reste bien des Suisses partent sous les drapeaux.

Faust contre la peur et la barbarie

Au centre du roman, la création de Faust I et surtout de Faust II de Goethe, réputé injouable, et qui sera un succès triomphal, repris quarante fois à guichets fermés. Faust est donné envers et contre tout, et même si cela devait être le dernier spectacle. Mais ils sont tous là, sur scène, dans les coulisses; les acteurs jouent, prêts à un suicide collectif au cas où… Car nul ne l’ignore, la gare et le Schauspielhaus seront les premières cibles des Allemands. Et le public vient. Même Guisan a donné l’ordre que les théâtres ne ferment pas. Contre la peur s’élève un incroyable défi culturel.
Pas d’emphase, pas de ton mélodramatique dans l’écriture d’Anne Cuneo: une langue claire, vive, simple décrit la rencontre entre deux êtres qui pourront s’aimer malgré tout ce qu’a vécu Ella, cette jeune femme juive qui a traversé à pied la Pologne et l’Autriche, a été violée, ne sait plus rien de sa famille, une famille de comédiens dont le père, avant de la cacher dans une armoire, lui a laissé le nom d’un certain Lindtberg à Zurich, et qui culpabilise le fait d’avoir survécu seule. Ils vivent leur histoire personnelle au milieu de l’effervescence des  jours qui précèdent la première de «Faust II», ce temps du compte à rebours que les gens de théâtre appellent la tempête des heures. On est plongé, emporté dans ce monde du spectacle qu’Anne Cuneo connaît si bien. Au fil des pages, on veut cette première comme ils la veulent, on est ému, on est inquiet, on est fier de cette solidarité, de cette foi en une culture qui triomphe de la barbarie. Cette résistance, cette force de l’art, à un moment où «l’inutile» se révèle être l’essentiel, il fallait qu’elle soit dite avant que les souvenirs de ceux qui l’ont vécu disparaissent, Anne Cuneo écrit un roman, mais fait aussi œuvre d’historienne.

MYRIAM TÉTAZ-GRAMEGNA, Gauchebdo

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Ella Berg arrive à Zurich après des semaines d’errance, pour se placer sous la protection du metteur en scène Leopold Lindtberg, suivant en cela le dernier conseil de son père, comédien juif allemand emmené par les nazis avec le reste de sa famille. Nous sommes en mai 1940, et au Schauspielhaus elle retrouve les plus talentueux comédiens allemands antinazis. Alors que l’armée allemande menace d’envahir la Suisse, ils préparent avec détermination la première d’une pièce hautement symbolique, Faust II, de Goethe. Forte de sa connaissance intime de ces années-là et de son amour pour le monde du théâtre, Anne Cuneo décrit avec talent, vivacité, précision, passion et empathie ces quelques semaines où la culture s’élevait comme la dernière barricade contre la barbarie – le Schauspielhaus est resté le seul théâtre germanophone d’Europe à jouer des pièces interdites en Allemagne. Habitée de personnages ayant réellement existé, la traversée de cet incroyable mois de mai 1940 plonge dans une époque d’une intensité dont même les Suisses n’ont plus conscience: la troupe avait ainsi décidé de se suicider au cyanure en cas d’invasion nazie.

ISABELLE FALCONNIER, L’Hebdo, Les plus beaux livres du printemps

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Sacha Horovitz – Autre point de vue helvétique, sur l’imminence de la guerre cette fois, c’est celui qu’on trouve dans le nouveau roman d’Anne Cuneo, La Tempête des heures
Geneviève Bridel – Absolument! Le titre est emprunté à Goethe, c’est un vers qu’on trouve dans le Faust (deuxième partie), suite moins connue du Faust II (première partie) qui est plus souvent jouée, et qui sera mis en scène, en mai 1940, au Schauspielhaus de Zurich, un théâtre qui a fait rayonner la culture allemande durant la Deuxième guerre mondiale.

Sacha Horovitz – Oui, un lieu aussi où se sont retrouvés beaucoup d’intellectuels allemands et juifs dès l’arrivé d’Hitler au pouvoir…
Geneviève Bridel – Oui… Dont, par exemple, le grand scénographe Téo Otto, qui était né en Wesphalie, qui était réfugié à Zurich après avoir été chassé du Théâtre d’État de Berlin, dont il était le directeur, à cause de sa collaboration avec Bertolt Brecht. Mais effectivement, comme vous le dites, il y en a plein d’autres, des Allemands ou des Autrichiens, qu’ils soient juifs ou communistes, opposants au régime de toute manière. Ils se trouvaient tous au Schauspielhaus à l’époque, dont Wolfgang Langhoff – le père de Matthias Langhoff, entre autres – opposant politique qui avait été dans l’un des tous premiers camps de travail, Börgermore, entre 1933 et 1934… Bref, Anne Cuneo recrée l’atmosphère électrique d’une ruche pleine de talents, juste avant la Première de «Faust II», et tout ça avec le point de vue d’une jeune fille de dix-neuf ans, juive allemande qui vient d’arriver véritablement par miracle dans ce théâtre.

Sacha Horovitz – Mais c’est là que la fiction commence à se mêler à la réalité, hein?
Geneviève Bridel – Absolument! Puisque cette jeune fille, Ella Berg, est un personnage de roman. Elle est elle-même issue d’une famille de gens de théâtre, dont elle a perdu la trace parce qu’ils ont tous été arrêtés, sauf elle que son père avait cachée dans les costumes de scène, donc dans une armoire, mais comme pour tous ses romans ancrés dans l’Histoire, avec un grand h. Anne Cuneo mêle des personnages réels et fictifs, elle s’appuie sur une documentation béton et transforme des événements historiques en moments-clés d’une intrigue portée par des hommes et des femmes de chair qui nous touchent de près. Et là où on croit qu’elle a inventé, elle nous explique en fait, à la fin du livre, que c’était bel et bien vrai, comme par exemple le mariage express qu’un jeune homme, un jeune Suisse, propose à cette jeune fille à peine arrivée pour la mettre à l’abri. Anne Cuneo dit qu’il y en a eu des centaines, voire des milliers, de ces mariages-là, avec des jeunes filles qui erraient sur les routes de Suisse, et puis, par exemple, elle parle aussi des preuves qu’elle a eues «en mains» à propos d’un projet de suicide collectif de ces réfugiés allemands, au cas où Hitler aurait envahi la Suisse.

Sacha Horovitz – D’ailleurs c’est une hypothèse que le Gouvernement de l’époque a pris très au sérieux…
Geneviève Bridel – Absolument! Et comme l’écrit l’auteur, je cite: «On a beau dire que “jamais Hitler n’aurait envahi la Suisse», pendant la guerre cela n’était pas évident pour l’homme et la femme de la rue.» C’est un livre qui va mettre du baume au cœur à tous ceux qui estiment que la Suisse n’a pas démérité pendant la Deuxième guerre. Il faut sans doute en retenir surtout le côté «populaire» au sens noble du terme. Ce livre qui exalte la force des idées, le rôle de la culture, le courage, la solidarité et la générosité, toutes valeurs portées par des femmes et des hommes de chair et d’os…

Sacha Horovitz – Voilà, ce récit qui s’annonce très passionnant…

GENEVIÈVE BRIDEL, Quartier Livres, RTS «La Première»

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Schauspielhaus de Zurich

Alors que l’invasion du pays semble imminente, les plus grands comédiens allemands réfugiés en Suisse montent les deux Faust de Goethe. L’auteure à succès a fait de cet épisode un roman historique très documenté.

Pendant la Deuxième Guerre, le Schauspielhaus de Zurich a abrité la fine fleur du théâtre allemand. Des comédiens comme Therese Giehse, Maria Becker, des metteurs en scène comme Ernst Ginsberg et Wolfgang Langhoff, victimes de la persécution nazie en tant que juifs et communistes, ou les deux, ont trouvé refuge au sein de ce théâtre, avec l’appui du gouvernement et d’une partie de la population.
Grâce à eux, les représentations ont pu continuer et le Schauspielhaus est devenu la meilleure scène de langue allemande, qualifiée ainsi par Ludmilla Pitoëff: «Un théâtre où se trouvent réunis les équivalents allemands de Louis Jouvet, Jean Gabin, Greta Garbo, Jean Marais, Michel Simon, Clark Gable, Arletty, j’en passe et des plus célèbres. Que des vedettes du haut en bas de l’affiche!»

Excellente idée

Ce bel épisode de l’histoire suisse a été bien documenté par les historiens mais la mémoire publique n’en a pas gardé trace. Anne Cuneo a eu l’excellente idée d’en faire un roman historique, un genre qu’elle a beaucoup pratiqué, chaque réplique véhiculant de l’information. Elle a fouillé les archives, visionné les documents filmés, rencontré les quelques acteurs encore vivants, elle qui avait déjà publié des entretiens avec l’actrice Anne-Marie Blanc (Conversations chez les Blanc, Campiche, 2009) et réalisé un film sur un autre comédien, Ettore Cella.

Petite «souris noyée»

L’héroïne de fiction de La Tempête des heures, Ella Berg, est issue du théâtre yiddish. Tous les siens ont été arrêtés et déportés. Dissimulée dans une armoire, elle a pu s’échapper. Elle arrive à Zurich au début de 1940, petite «souris noyée» après avoir traversé à pied la Pologne et l’Autriche. Un passeport datant d’avant l’Anschluss, sans indication de «race», lui a permis d’entrer en Suisse, mais, au début de 1940, il n’est pas facile d’obtenir un permis de séjour. Ella est à bout de forces, sans ressources, dévastée par le deuil. Son seul point d’ancrage, c’est le nom de Leopold Lindtberg, que son père lui a confié comme un talisman.
Elle arrive dans un théâtre en pleine effervescence. Ce soir-là, c’est la première d’Ondine de Giraudoux. Et surtout, dans quelques semaines, l’équipe doit relever un défi gigantesque: la mise en scène des deux Faust de Goethe. Si le premier Faust ne pose pas de problème majeur de compréhension, un classique dont la trame est connue de tous, Faust II est réputé injouable, ésotérique, inaccessible. Or, le pays est sur le pied de guerre, les hommes en âge de servir sont mobilisés, il n’y a pas d’argent. Et surtout, l’angoisse étreint les réfugiés tout comme les simples citoyens: la progression de l’armée allemande aux frontières de la Suisse, le spectre d’un ralliement de l’Italie au régime de Hitler, la menace d’un accord entre l’URSS et l’Allemagne, tout cela laisse envisager sérieusement une invasion du pays par le voisin du nord. Personne n’a donc vraiment le temps de s’occuper de la petite Ella. Mais c’est une réfugiée en danger de mort et la solidarité joue. On lui trouve un abri, de quoi se nourrir et se vêtir après ces mois d’errance. On la confie à Nathan, un jeune médecin qui profite d’une convalescence pour donner un coup de main au théâtre avant de rejoindre l’armée: il est apparenté à Paul Burkhard, le musicien de la troupe (une figure historique, le compositeur de Ô mein Papa!). À partir de là, le récit se passe sur deux niveaux: le conte personnel d’Ella et la légende du Schauspielhaus, la montée vers ce Faust II dont les vers obscurs (traduits ici par Anne Cuneo) semblent faire écho à la tragédie qui se déroule alentour.
Du côté d’Ella: il lui faut des papiers, un permis de séjour. Il y a des espions, des délateurs, des partisans du régime hitlérien. Le plus simple serait de contracter un mariage. C’est monnaie courante: «Pour échapper aux nazis, Therese Giehse a épousé un Anglais, écrivain, journaliste à la BBC, un mariage absolument blanc car, si j’ai bien compris, elle ne s’intéresse pas aux hommes, et il ne s’intéresse pas aux femmes. Mathilde Danegger a épousé Walter Lesch parce qu’elle craignait qu’on ne l’expulse, c’est tout juste s’ils se connaissaient, m’a-t-on dit, et maintenant ils s’aiment d’amour.» Or, Nathan a eu un coup de foudre pour la petite Polonaise. Sa famille est prête à l’accueillir, à la cacher. Elle-même est trop épuisée, trop marquée par les épreuves, elle se trouve indigne. Mais les noces auront lieu, en urgence, l’amour naîtra, et bientôt un enfant.
Pendant ce temps, du côté scène, c’est le branle-bas de combat. Le Schauspielhaus est un théâtre de répertoire. Tous les soirs, une autre pièce et dans l’intervalle, des répétitions. Chacun assume plusieurs rôles. Ella est immédiatement réquisitionnée comme aide du grand scénographe Teo Otto, et comme choriste. Sa mémoire blessée lui fait défaut: elle ne peut pas encore jouer, pourtant elle a été Gretchen dans une autre vie. Fébrilement, on recycle costumes et décors. Des comédiens suisses sont mobilisés, il faut les remplacer par des étudiants.
Dans la ville, la tension monte, on approche de ce terrible 10 mai 1940 où les Suisses se préparent à être envahis. Où se réfugier? Beaucoup partent, mais vers quelle destination? Jouer dans ces conditions a-t-il encore un sens? Oskar Wälterlin, le directeur, libère de leurs obligations ses employés mais tous choisissent de rester et de jouer envers et contre tout. La première sera un triomphe, la Suisse ne sera pas envahie et Ella restera en Suisse.

Goethe

Anne Cuneo a bien rendu l’atmosphère de débrouille et d’urgence qui anime les coulisses. Elle braque la caméra sur deux héros: Wolfgang Langhoff, ancien marin, comédien d’agitprop, enfermé dans un camp en 1934, libéré, exilé en Suisse en 1935, où il publie Les Hommes du marais, un des tout premiers témoignages sur les camps. Il est aussi un des auteurs du célèbre Chant des déportés. Après la guerre, il fondera le Deutsches Theater à Berlin-Est, une figure essentielle, avec Brecht, du renouveau théâtral, le père des metteurs en scène Thomas et Matthias. Il se montre ici passionné, généreux, l’interprète puissant et sobre des vers de Goethe. Teo Otto, le scénariste-vedette qui accepte joyeusement ses difficiles conditions de travail, est aussi dépeint avec chaleur. La grande Therese Giehse, Maria Becker, d’autres vedettes allemandes, passent en silhouettes. Plusieurs de ces réfugiés resteront à Zurich après la guerre, assurant la réputation du Schauspielhaus, créant les pièces de Brecht, de Frisch et de Dürrenmatt.

ISABELLE RÜF, Le Temps

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Anne Cuneo, romancière

Révéler la vie, mettre en scène l’Histoire

Elle choisit de poser devant le Schauspielhaus de Zurich, théâtre de La Tempête des heures, le roman qui paraît aujourd’hui chez Bernard Campiche. À deux pas du logis où depuis des années elle passe une partie de son temps, entre deux séjours à Genève.
L’ex-journaliste du TJ de la TSR, toujours réalisatrice de films, «cambe» en permanence la Sarine – ce dont témoigne sa chronique régulière de 24 Heures. Car Anne Cuneo est une tête chercheuse, curieuse de comprendre tout ce qu’elle voit: une documentariste-née. Sa fibre romanesque originelle se nourrit de la richesse du réel, et aussi de sa perpétuelle révolte contre l’injustice.
Ainsi, La Tempête des heures, pur roman, est aussi un précieux document. Dans la tension et la tendresse, l’impatience et l’indignation, se déploie tout un pan de la vie en Suisse avant et pendant la Seconde guerre mondiale; se révèle la résistance intellectuelle et morale des Zurichois du Schauspielhaus au nazisme, solidaires des artistes réfugiés du Reich et de l’Est (dont le père de Thomas et Matthias Langhoff).
Car, toujours, Anne Cuneo malaxe la vraie vie. Personne ne parle encore d’autofiction dans les années 60-70, quand l’émigrée italienne met en scène sa propre existence dans ses premiers livres publiés, Gravé au diamant, Mortelle maladie. Et dans Les Portes du jour (1980), elle écrit, lorsqu’elle croit que le cancer va l’emporter, afin que sa fille de 9 ans connaisse sa vie, que soit épargnée à Eva la cruelle ignorance dont Anne souffre encore par rapport à son père à elle, Alberto, tué à Milan au dernier jour de la guerre; le drame originel. Elle sera aussi placée chez les bonnes sœurs à Lausanne par une mère qui travaille dans l’hôtellerie et néglige Anne et son frère Roger.
Mas Anne a le don des rencontres salvatrices. Une soirée avec elle, c’est une cascade de récits animés mettant en scène des personnages singuliers qui l’ont aidée. L’intrépide Sœur Saint-Denis insuffle à l’adolescente le courage et l’obstination, afin qu’elle apprenne l’anglais (fille au pair), étudie (matu commerciale), puis plus tard aille à l’Uni (Lettres).
Les rencontres font de la militante politique lausannoise une publicitaire zurichoise, qui s’initie à la caméra en tournant des clips, rêve de cinéma, écrit des pièces radiophoniques et devient journaliste. Toujours, Anne Cuneo travaillera à temps partiel pour sauvegarder l’espace de l’écriture – y compris celle de théâtre et de scénario – comme de la réalisation de films documentaires et engagés, évidemment. Le dernier, sur une création du sculpteur zurichois Marco Ganz, sort ces jours.
Devenue romancière, elle explore tous les genres, en leur appliquant sa méthode de recherche. Polar (la série des «Marie Machiavelli»); romance à l’anglaise (Zaïda, 2007); récit de vie, avec Denise Letourneur, l’accordéoniste du Café du Grütli, à Lausanne (Le Piano du pauvre, 1975); livres documentaires, Hôtel Vénus (1984), roman né d’un long séjour à Cuba («mon plus beau livre»); La Machine Fantaisie,  sur le cinéma suisse; Benno Besson et Hamlet (1987); elle aborde même le cyclisme (Hôtel des cœurs brisés, 2004); un recueil de poèmes, Au bas de mon rêve (1995), complète l’éventail.
L’irruption dans le palmarès des meilleures ventes se produit avec Le Trajet d’une rivière (1993), fiction sur le musicien anglais Tregian (1574-1619). Toujours étayés par les investigations en profondeur qui exhument des informations inédites, se succèdent les romans sur d’étonnants personnages du XVIe siècle, Shakespeare, le typographe huguenot Augereau ou l’extraordinaire Italo-Anglais John Florio (Un Monde de mots, 2011).
Vous voulez en savoir plus? Cliquez sur www.cultureenjeu.ch, une revue en ligne, ou cuk.ch, le site d’une famille (d’esprit). Anne Cuneo y déploie ses curiosités incisives, son style acéré. Un scalpel chercheur qui n’ignore pas la tendresse et chérit l’amitié.

JACQUES POGET, 24 Heures

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Zurich, Schauspielhaus, 10 mai 1940

Anne Cuneo raconte dans «La Tempête des heures» comment, sous la menace de l’invasion nazie, le théâtre a assuré la première de Faust II

Voici un récit dont on ressort plus intelligent, et donc plus heureux. Nos yeux, ceux que nous prête Anne Cuneo pour traverser son nouveau roman intitulé La Tempête des heures, ce sont  ceux d’Ella Berg, jeune juive allemande qui a vu ses parents comédiens emmenés par les nazis et arrive à Zurich pour se placer sous la protection du metteur en scène Leopold Lintdberg, suivant en cela le dernier conseil de son père.
À travers elle, c’est un incroyable mois de mai 1940 que nous revivons, hanté par l’invasion imminente des troupes allemandes et la résistance culturelle menée par le Schauspielhaus de Zurich à travers la mise en scène de Faust II de Goethe. Le metteur en scène, les comédiens sont en partie des Allemands pourchassés par le régime nazi et le jeu de dupes entre Faust et Méphistothélès décrit dans cette pièce symbolise aux yeux de tous la sordide manipulation du peuple allemand par Hitler.
La Tempête des heures rappelle tout d’abord l’histoire du théâtre et ce que cette institution d’envergure mondiale doit à cette page tragique. «Goebbels avait dit à ses troupes qu’en arrivant à Zurich, elles auraient deux priorités: s’occuper de la caserne puis du Schauspiehaus, raconte Anne Cuneo. Il avait une dent contre les deux comédiens stars, Wolfgang Langhoff et Therese Giehse, antifachistes réfugiés à Zurich.» De fait, le Schauspielhaus est resté le seul théâtre germanophone d’Europe à être indépendant de Berlin. Pendant toute la guerre, on y a joué des pièces interdites en Allemagne, dont les premières mondiales de plusieurs œuvres de Brecht.
Habitée de personnages ayant réellement existé, La Tempête des heures plonge dans quelques semaines de l’histoire suisse durant lesquelles la population s’attend chaque heure à être envahie par les armées marchant sur la Belgique puis la France. «Si l’on dit que la Suisse s’est compromise durant la Seconde guerre mondiale, cela concerne peut-être les milieux des affaires, mais pas le monde de la culture, pas l’homme de la rue, farouchement antinazis.» À chaque représentation de la pièce Guillaume Tell de Schiller, jouée durant toute la guerre au Schauspielhaus, les spectateurs debout déclamaient le serment du Grütli avec les acteurs. Pour pouvoir rester en Suisse, Ella se voit proposer le mariage par Nathan, un étudiant en médecine. «De très nombreux couples, durables ou pas, se sont alors formés ainsi», rappelle Anne Cuneo.

Guisan dans la salle

Profession de foi pour la culture, La Tempête des heures fait comprendre l’importance que peut prendre une simple pièce de théâtre, au point que la troupe avait décidé de se suicider au cyanure en cas d’invasion. Le Général Guisan, le maire de Zurich ont encouragé le directeur du Schauspielhaus à maintenir la première de Faust II. «C’était comme la dernière barricade. D’ailleurs, en avril 1941, Guisan est allé en personne à la première de Gilberte de Courgenay. Il savait le rôle que ce film allait jouer auprès de la population.»
La Tempête des heures témoigne enfin, si besoin était, de l’amour d’Anne Cuneo pour le monde du théâtre et de sa connaissance intime de celui-ci. Assistante de Benno Besson, metteuse en scène, dramaturge, auteur de documentaires sur les comédiens Anne-Marie Blanc et Ettore Cella – par ailleurs témoins de première main de l’année 1940 au Schauspielhaus – ou de Opération Schakespeare à la vallée de Joux, témoigne de son travail avec la troupe du Clédar, la romancière a le théâtre dans le sang, et sa description de la fourmilière fiévreuse, laborieuse et exaltée qu’est alors le Schauspielhaus fait mouche.
Faust II a été joué plus de vingt fois en 1940 à Zurich, à guichets fermés. Les Allemands ne sont pas venus. Ella, Nathan, Leopold Lindtberg, Wolfgang Langhoff ou Anne-Marie Blanc ne se le savaient pas. Ce n’est pas vrai que l’on est toujours plus intelligent après.

ISABELLE FALCONNIER, L’Hebdo

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La grande peur des Suisses en 1940 et le rôle du Schauspielhaus de Zurich pendant ces quelques semaines presque oubliées méritaient d’être rappelés.
On a beau dire que «jamais Hitler n’aurait envahi la Suisse», pendant la guerre cela n’était pas évident pour l’homme et la femme de la rue.
La Tempête des heures raconte, par la voix d’une jeune réfugiée juive, les journées trépidantes de 1940 où la population a fait face avec dignité tout en s’attendant au pire, vues à travers le microcosme d’une troupe de théâtre composée de comédiens réfugiés, condamnés à mort par les nazis; tout en travaillant avec acharnement à une nouvelle mise en scène du Faust de Goethe, ils se préparent à mourir si la Suisse était envahie. Un roman d’amour, une profession de foi pour la culture, un hymne à la force des idées.


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