Manifestations, rencontres et signatures Index des auteurs
Née à Paris à la veille de la Seconde Guerre mondiale, Anne Cuneo passe son enfance en Italie du Nord.
Après la mort de son père en 1945, elle passe plusieurs années dans
divers internats et orphelinats religieux en Italie d’abord, puis à
Lausanne où elle doit s’adapter à la langue et à l’environnement
nouveaux. Après cette difficile période, elle passe une année en
Angleterre, à Plymouth et Londres, et découvre la culture
anglo-saxonne. Plus tard, elle puisera dans les souvenirs de ce moment
décisif de son adolescence pour un roman plein d’humour et de
fraîcheur, Station Victoria
(1989). De retour à Lausanne, elle est d’abord téléphoniste, puis
étudie à l’Université de Lausanne (licence ès lettres), apprend les
métiers de la publicité, enseigne la littérature, voyage à travers
l’Europe. Éclectique, Anne Cuneo partage son temps entre la
création dans presque tous les domaines de la littérature et le
journalisme. Son œuvre est animée par une participation spontanée aux
courants modernistes. L’illustration de ses choix esthétiques apparaît
dans Gravé au diamant (1967), Passage des Panoramas (1978), Hôtel Vénus (1984). Porte-parole des laissés-pour-compte dans La Vermine, elle introduit le monde des immigrés dans la littérature romande avec les deux volumes de son Portrait de l’auteur en femme ordinaire (1980/1982). Elle évoque le milieu des malades dans Une cuillerée de bleu
(1979) après avoir survécu à un grave cancer. Essayiste, elle dessine
des portraits des milieux du spectacle dont elle se sent proche: Le Piano du pauvre (1975), La Machine Fantaisie (1976), Le Monde des forains (1985), Benno Besson et Hamlet (1987).
Elle participe à des expériences cinématographiques et théâtrales. De
l’écriture, elle passe à la mise en scène et à la réalisation.
Aujourd’hui, Anne Cuneo ne met plus sa vie en livres, estimant qu’elle
a raconté tout ce qu’elle a vécu de différent. Cette voix plus
profonde, elle la prête à des personnages, qui s’expriment toujours à
la première personne, telles les héroïnes de Station Victoria (1989) et de Prague aux doigts de feu (1990), ou le héros du Trajet d’une rivière (1993, Prix des Libraires 1995), Francis Tregian. Anne Cuneo a publié en 1996 une suite indirecte au Trajet d’une rivière, Objets de splendeur, où la figure attachante d’un Shakespeare amoureux nous réintroduit dans l’univers du grand dramaturge. En 1998, Anne Cuneo publie son premier roman dit «policier» (mais qu’elle qualifie de «roman social»), Âme de bronze – suivi en 1999 par D’or et d’oublis puis en 2000 par Le Sourire de Lisa – où l’on retrouve l’enquêteuse Marie Machiavelli.
Anne Cuneo collabore au Téléjournal
à Genève et à Zurich, où elle demeure conjointement aujourd’hui. Ses
ouvrages, constamment réédités et traduits en allemand, sont tous de
grands succès de librairie en Suisse. En juillet 2010, Anne Cuneo a
été nommée par Frédérc Mitterand, ministre de la Culture de l’État
français, Chevalier des Arts et des Lettres.
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À
l’occasion du Salon du Livre de Genève, «Le Temps», avec l’association
Autrices et auteurs de Suisse (AdS), invite des écrivains à raconter
leur salon. Aujourd’hui: Anne Cuneo
«On fait comment pour écrire un livre?»
La question est zézayante. Le garçonnet doit avoir cinq ou six ans, et il regarde avec attention les livres du stand.
«Euh…»
«Moi», explique-t-il d’un air important, «je veux être écrivain, mais on fait comment pour écrire un livre?»
Je sais que le Salon du livre est le lieu naturel pour une telle
question – mais comment répondre? Il me regarde avec de grands yeux
noirs et attend.
«D’abord, dis-je, il faut avoir une histoire à raconter.»
«Quelle histoire?»
«Une histoire que tu as envie de partager.»
Il fouille dans sa poche, en sort un minuscule chien en peluche tacheté blanc et noir, me le tend.
«Comme quand moi je raconte une histoire à Zig-Zag?»
«Par exemple. Qu’est-ce que tu lui racontes?»
«Je lui raconte les histoires que ma maman me lit quand je vais me
coucher.» Une pause. «Mais comme des fois elles ne me plaisent pas, je
les mélange.»
«Et de beaucoup d’histoires t’en fais une seule?»
Je connais le coup d’œil dont il me gratifie: ma maîtresse primaire me
regardait ainsi lorsque je réussissais une addition difficile.
«Voui!»
«Eh bien, un livre, c’est ça. On entend des histoires, on s’en
souvient, et pour finir on en fait une seule histoire qui mélange les
choses vues, entendues, lues. Tu sais écrire?»
Encore un regard d’instit.
«Bien entendu!»
Il attrape mon stylo-bille, un bout de papier et, laborieusement, trace quelques lettres.
«Bravo, que je lui fais. Tu as les histoires, tu sais écrire, tu peux y
aller. Quand tu auras fini, tu viendras te renseigner pour savoir
comment publier ton livre.»
«Et en faire mille livres?»
«En faire mille exemplaires, comme ceux qui sont ici.»
«Ah, c’est là que tu étais! Viens, bonhomme, il faut qu’on y aille.» La
blonde soudain surgie au stand lui tend une main impérieuse.
Il remballe son chien, me fait un dernier sourire, s’éloigne la main
dans celle de sa maman. Qui sait? Je viens peut-être de faire la
connaissance du prochain Albert Camus. On est au Salon du livre, après
tout.
«Bernard Campiche est un homme d’utilité publique»
Le
18 juin 2011, à La Chaux-sur-Cossonay, les auteurs romands fêteront en
public les vingt-cinq ans de métier de l’éditeur. Anne Cuneo salue son
travail et lui dit sa fidélité au livre.
Dans ce café qu’elle fréquente volontiers, au cœur du vieux Zurich où
elle habite, Anne Cuneo prend un évident plaisir à saluer le travail de
son éditeur, Bernard Campiche. Elle lui doit beaucoup, mais lui aussi:
certains de ses livres comme Le maître de Garamond ou Le Trajet d’une rivière
ont atteint des tirages impressionnants. Et assuré en quelque sorte la
vie et la survie de la maison urbigène. Anne Cuneo est donc bien placée
pour livrer, en quelques thèmes, sa vision de l’édition, de l’éditeur,
du livre, de la passion d’écrire.
— Un éditeur, c’est?…
— Quelqu’un qui a un sens du texte et qui est capable de découvrir ceux
qui ne sont pas évidents! Bernard Campiche est aussi d’une grande
fidélité à ses auteurs, il fait confiance, il prend des risques. Il y a
beaucoup d’auteurs, et peu d’éditeurs, la fidélité de l’éditeur est
donc essentielle. Si je n’ai pas, personnellement, un éditeur dont j’ai
bon espoir qu’il me publie, je n’arrive pas à écrire. Quant au
caractère de Bernard Campiche, oui il peut avoir une sale tronche,
comme on dit, mais moi, je ne me fâche pas avec lui. Il n’y a pas de
raison de se fâcher avec l’éditeur Campiche. C’est un écorché vif, il
ne faut pas donner dans ses plaies, c’est la moindre des choses. Si des
gens le blessent où il ne faut pas, il explose, mais il ne fait pas
semblant, il ne fait jamais semblant.
— Un premier livre, c’est?…
— Pour moi, ce fut Gravé au diamant,
qui est réédité maintenant. Ce dont je me souviens, c’est la seconde
dans la rue où tout à coup je me suis dit: «C’est comme ça qu’il faut
que je l’écrive.» La question tournait dans ma tête depuis une année,
et tout à coup… En six semaines il était écrit. Il avait, il y a
quarante-quatre ans, été refusé par une cinquantaine d’éditeurs
parisiens. Mais quelqu’un l’a lu ici et m’a dit qu’il conviendrait bien
à une nouvelle collection consacrée aux auteurs suisses qui se créait à
l’Aire Rencontre. Ce livre a très bien marché, à Paris aussi, et
quelques éditeurs qui l’avaient refusé m’ont dit leurs regrets…
— Écrire, c’est?…
— Je suis née en me disant: «Je vais écrire.» J’étais fascinée de voir
que les adultes étaient plongés dans cela – les livres, donc – à tel
point qu’ils ne m’entendaient pas quand je les appelais. Alors je me
suis dit: «Moi aussi, je veux écrire et être lue.» Mon premier roman
d’aventure, j’avais sept ans. Malheureusement, je l’ai jeté. Je ne m’en
félicite pas. Écrire n’est jamais une souffrance. Si c’en était une,
j’arrêterais tout de suite. Mais il y a des moments plus compliqués, où
je n’avance pas, je deviens insupportable, mais ce sont les meilleurs
moments. J’aime tellement être concentrée sur le prochain livre.
— Être une femme qui écrit, c’est?…
— Ni un avantage ni un désavantage. Parce que trois quarts des lecteurs
sont des lectrices. Cela donne une couleur au marché et à ceux qui ont
accès à l’édition. Par contre, qu’on soit homme ou femme, la
discrimination est réelle de la part des éditeurs parisiens envers les
auteurs suisses. S’ils ne vivent pas à Paris, on ne les édite pas, ou
exceptionnellement. Mon regret, avec ça, c’est qu’une partie de mes
lecteurs m’est niée.
— Écrire des romans à succès, c’est?…
— Une seule fois j’ai gagné de l’argent avec un livre, c’est avec Le Trajet d’une rivière.
Mais pendant les cinq ans qui ont précédé sa sortie, j’ai dépensé une
fortune à parcourir l’Angleterre pour mes recherches. Aucune édition ne
paiera jamais mon temps. Je suis donc reconnaissante au journalisme qui
m’a nourrie, et qui m’a appris à écrire pour être lue, à écrire
efficacement. À raconter aux gens leur propre histoire.
— Le souhait de l’auteur Anne Cuneo à son éditeur Campiche c’est?…
— Encore vingt-cinq ans comme ça! S’il fermait ce serait un drame. Il
est d’utilité publique, et il y a longtemps que personne n’avait fait
des aussi beaux livres…
PHILIPPE DUBATH, 24 Heures
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