TASHA RUMLEY

À l'amour À la mort

2022. 200 pages. Prix: CHF 29.00.
ISBN 978-2-88241-475-5


Biographie

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Manifestations, rencontres et signatures

Index des auteurs


À l’amour. À la mort, de Tasha Rumley

Amour et mort, éros et thanatos, sont liés. C’est banal de le dire, mais la réalité est souvent d’une banalité... À la faveur de sept récits Tasha Rumley les met en scène et, à chaque fois, les deux termes confirment leur liaison.
Dans «Bambi», «le malheur frappe par deux fois,» comme pour s’assurer que sa cause l’emporte toujours, ce qui se termine par un constat cruel. Celui qu’elle aimait, son amour, «avait donné la mort. Ils étaient maintenant souillés.»
À quatre heures du matin, «L’heure morte», pour l’insomniaque et le désespéré, est rompue pour toujours la complicité entre une Suissesse et une Kirghize, après qu’un amour illusoire de chacune pour un homme les a séparées.
Le père s’est donné la mort. L’alcoolisme de sa femme, la sensualité de sa maîtresse ou la dépendance de son fils? Celui-ci ne devrait pas être le «Petit frère» des deux filles de la maîtresse, sauf si l’amour joue un de ses tours.
Le 29 février n’existe que les années bissextiles. Dans «Ex aequo», ce jour de 2016 est fatal à Théo, allergique, mort subitement d’une piqûre. Le 29 février suivant, Élise programme le possible remède médical à son coeur brisé.
Aurélien pratique cultures physique et spirituelle. Sa mère, ses grand-parents ne sont plus, mais ils sont «Vivants les morts». Leur héritier, leur présent, leur avenir, après deux ans à l’EPFL, écrit un livre, dont ils seraient fiers.
Anastasya travaille en Suisse. En congé en Géorgie, sa mère lui apprend que la tombe de son père, mort pendant la guerre de 2008, ne contient peut-être pas son corps. «Des tombes et des bombes» devront céder devant l’amour.
Le recueil se termine par «La Petite Mort d’une femme», qui, adieu les clichés, y parvient avec son homme-objet. Il n’est qu’un instrument sur son corps et elle imagine que, simplet, il ignore cet acmé quand il lui fait l’amour.

Blog de FRANCIS RICHARD

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Tasha Rumley traverse l’amour en sept vies

La Vaudoise décline le tragique de l’existence dans un premier livre qui touche juste par son ton à la fois grave et piquant.


Au commencement, il y a la perte de l’innocence. Il suffit parfois d’une mauvaise rencontre, comme ce faon surgi devant le carrosse métallique d’un chevalier servant ramenant sa belle. Le sang de la bête répandu sur cet amour simple et frais vient contrecarrer les plans de la jeune fille, pour qui le garçon «devait être celui de toute sa vie. Entre eux, c’était établi.» Parfois arrive un suicide, un décès accidentel, une guerre. Comment vivre ensuite?
Dans À l’amour À la mort, la Vaudoise Tasha Rumley décline, au fil de sept nouvelles, ces moments où la vie mord. Avec une écriture mordante aussi. Une dureté qui répond à ses goûts de lectrice: «Je ne lis pas pour me divertir. Je cherche à toucher aux questions qui nous font avancer. Je pense que la littérature doit parler de ce qui fait mal.» Car, pour cette ancienne journaliste et ancienne déléguée du CICR qui habite aujourd’hui à Sainte-Croix, l’essence de la vie est à chercher dans les périodes de crises, les moments de bascule, les rencontres qui comptent plus que les autres.

Tragicomique

Le livre se présente comme une corde tendue entre un premier et un dernier texte qui se répondent. Les nouvelles qui le composent n’en sont pas moins des histoires à part entière à la construction très réussie. Chacune explore une forme d’amour, avec des mots précis, des phrases au rythme travaillé et un style souvent piquant. «Je cherche le tragicomique, c’est ce qui me permet de tenir cette noirceur tout au long du livre sans que cela ne soit trop lourd.»
Ainsi ce début de «Petit frère» où Christian choisit, pour se pendre, la poutre du milieu, centrant la corde «par un réflexe esthétique qui lui fit grimacer un sourire.» Une sortie de vie sans égard pour sa femme et son fils, car cette nouvelle a été inspirée par des situations de démissions paternelles: «Ce qui m’intéressait ici, ce sont les conséquences de son acte sur la génération suivante.» On n’en dira pas plus pour préserver le suspense. Si, comme elle l’écrit dans son premier récit, «la vie est cruelle et se gausse de nos échappées belles», l’auteure peint les épreuves pour mieux évoquer la profonde humanité de ses personnages, comme l’attachante expatriée kirghize Aygul dans «L’Heure morte», à la fois volubile, maladroite et déchirée entre les traditions de son pays et son envie de liberté.

Grande et petite mort

À mesure que l’on avance dans le recueil pointe pourtant la résilience, dans des fictions portées surtout par des héroïnes: «Cela ne me pose aucun problème dans la mesure où tellement de textes adoptent des points de vue masculins.» Le renversement le plus complet intervient dans «La Petite Mort», qui met en scène une femme qui, pour se venger, utilise son partenaire comme «homme objet».
Féministe, l’auteure revendique non pas cette vengeance, mais une égalité qui doit commencer par la sororité: «Une clé qu’on a trop souvent négligée, on doit prendre conscience que la compétition entre les femmes ne fait que les desservir.»

L’Ukraine en couverture

Ces nouvelles sont aussi teintées par l’expérience de l’auteure dans l’humanitaire, en particulier dans «Des tombes et des bombes», qui se passe en Géorgie et fait intervenir une ONG. Tasha Rumley a aussi travaillé longtemps en Ukraine, et signé en mars dans 24 Heures un texte sur Marioupol. Elle évoque pourtant à peine son «pays de cœur» dans son livre: «C’est le grand absent. Mon expérience là-bas est trop fraîche pour que je puisse écrire à ce sujet.»
Il figure néanmoins en couverture. Choisie en octobre 2021, l’image signée du photographe Niels Ackermann provient de Slavoutytch, non loin de Tchernobyl. Si l’on ne regarde que le dessus du livre apparaît une jeune fille qui semble avoir la vie devant elle. Si l’on y accole la quatrième de couverture, on découvre un fauteuil vide à ses côtés, évoquant une femme endeuillée. Comme la promesse de l’amour puis la perte de celui-ci.

CAROLINE RIEDER
, 24 Heures, 1er juin 2022

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Émission «Le 12.30», RTS, «La Première»:

https://www.rts.ch/audio-podcast/2022/audio/l-invitee-du-12h30-tasha-rumley-publie-son-livre-a-l-amour-a-la-mort-chez-bernard-campiche-25825795.htm

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Ombres et lumière

De la Suisse à la Géorgie, Tasha Rumley signe sept récits qui marient l’amour et la mort, l’individuel et le collectif.

C’est un plaisir de découvrir une voix nouvelle, un univers original, une plume vive et précise, subtile et parfois tranchante. Celle de la Vaudoise Tasha Rumley, ancienne journaliste à L’Hebdo et l’une des six lauréates du prix d’écriture Atelier Studer/Ganz destiné à la relève, qui signe sept récits creusant les zone d’ombre dans À l’amour À la mort.
Publié à l’enseigne de Bernard Campiche, qui renouvelle avec bonheur son graphisme dans sa livraison printannière, le livre affiche en couverture une photo tirée de L’Ange blanc: les enfants de Tchernobyl, le beau travail du photographe Niels Ackermann en Ukraine. On y voit une jeune femme assise sur un vieux fauteuil brun, lasse et rêveuse, dans un intérieur tout en clair-obscur à l’image du recueil. Car Tasha Rumley y tresse les ambivalences du cœur de manière fine et sans fards, trempant sa plume allusive dans ce qu’on préfère taire, avec un sens aigu de la narration qui nous embarque aussitôt et une attention marquée pour les territoires de l’Est.

Rêves brisés par la guerre

Il faut dire qu’après des études de russe à Lausanne, la jeune femme a été déléguée au CICR pendant sept ans, envoyée notamment au Donbass en 2014 et 2015, en Géorgie et dans les prisons kirghizes – outre le Soudan du Sud et le Congo. «Ces lieux et leurs drames ont marqué mon cœur et mon corps au fer rouge, écrit-elle sur son site. Et bien que je ne raconte pas mes histoires de mission directement, l’expérience de la guerre, de la mort et de la perte a pétri mon imaginaire.»
Son recueil y gagne profondeur et ouverture. Il commence et se clôt par deux très courts textes, «Bambi» et «La Petite Mort», prélude et coda pour dire le mariage de l’amour et de la mort – entre fatalisme tragique du destin pour le premier, puissance du désir au féminin pour le second. Le recueil se tient de manière cohérente entre ces deux pôles. Il y est question de femmes empêchées, de rêves brisés par la guerre ou par une société patriarcale, de deuils impossibles. Ainsi dans «Vivants les morts», Aurélien est trop occupé à faire vivre à travers lui ses proches disparus pour mener sa propre existence; dans «Petit Frère», l’onde de choc d’un suicide paternel étend ses ramifications de manière insoupçonnée. Dans «Des tombes et des bombes», enfin, le corps du père doit être exhumé douze ans après son enterrement: il a été confondu avec celui d’un autre disparu lors de la guerre qui opposa la Géorgie à l’Ossétie du Sud et à la Russie en 2008. Rentrée brièvement au pays, sa fille Anastasya revoit aussi sa meilleure amie, la brillante Nino, enlevée et mariée de force en plein bombardement, qui renoue des années plus tard avec son rêve d’être médecin.
Car les femmes de À l’amour À la mort se heurtent à un monde qui ne veut pas leur faire une place. Elles ne sont pas des victimes, plutôt des héroïnes tragiques qui ont pour elles la puissance de leur désir et de leur volonté, la force de la sororité et d’expériences partagées.

L’art du clair-obscur

Ainsi de la bouleversante Aygul, la jeune stagiaire kirghize accueillie en colocation par la narratrice de «L’Heure morte»: d’abord agacée, celle-ci découvre sa capacité d’émerveillement, sa candeur enfantine. «Je l’observais et me demandais si j’avais jamais été pareillement curieuse, en extase devant la nouveauté, l’inconnu.» Alors qu’elle-même s’enlise dans une relation sans issue – preuve s’il en était besoin de la complexité intime des relations entre les sexes et des limites du désir et de liberté –, elle assiste à l’éclosion d’Aygul. Un chemin vers l’émancipation qui se heurtera, lui, au mur du réel.
Tasha Rumley sait mener ses intrigues, avec un sens aigu de l’observation où quelques détails brossent un personnage, une atmosphère. Inattendus, rythmés, ses récits sont ainsi traversés de figures singulières dont la profondeur émerge au détour d’une image ou par un trait bien senti, tandis que passé et présent se nouent avec naturel pour souligner l’épaisseur du réel. Un jeu avec les contrastes, une manière d’éclairer ce qui fait sens, tout un art du relief qui évoque décidément la technique du clair-obscur.

ANNE PITTELOUD
, Le Courrier, 12 mai 2022

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Roman de Tasha Rumley

À l’amour A la mort: la littérature doit faire mal

«À trente-sept ans, vous changez de vie et réalisez qu’elle n’était jusque-là pas vraiment la vôtre. Qu’une vocation, si noble soit-elle, avait dévoré tout votre temps et votre espace en ne laissant que des miettes à ce qui vous, depuis toujours pourtant, vous faisait vibrer.» Voici ce que l’on apprend à propos de l’autrice sur son site Internet.

Nous avons eu l’avantage de rencontrer l’autrice (elle se revendique comme une «autrice féministe») Tasha Rumley dans les murs qui ont vu naître sa mère et mourir son oncle, Franklin Thévenaz, l’ancien syndic subitement décédé le 12 novembre 2019. Cet oncle a été le mentor de l’artiste dont il a profondément influencé le parcours.
Chemin hors du commun et singulier, loin des sentiers battus. L’écrivaine a forgé ses armes rédactionnelles en pigeant à 24 Heures et au Temps. Puis feu L’Hebdo l’a sacrée journaliste, en récompense d’avoir remporté un concours de relève – Blogtrotters. Pendant cinq ans, elle y a couvert l’actualité, avec une prédilection pour celle de l’Europe de l’Est. Pas si surprenant quand on sait que Tasha Rumley a étudié le russe et la linguistique à l’Université.
À trente ans, elle décide de suivre les pas de son oncle et mentor en intégrant le CICR où elle accomplira des missions durant sept ans. Son expérience de la guerre, de la violence et de la mort a pétri son imaginaire et rendu ses écrits tranchants comme des lames de rasoir mais avec des traits d’humour qui tantôt soulignent, tantôt allègent le tragique du texte. Elle le dit elle-même: «Mon livre a un côté tragicomique. Car l’humour permet de sortir du désespoir, de la distance et de s’élever.»
En 2019, elle rentre au pays mais demeure humanitaire en œuvrant dorénavant pour la Chaîne du Bonheur.
Quant au livre, il est foncièrement ancré à Sainte-Croix. Écrit ici même entre le printemps 2020 et l’été 2021 et édité par Bernard Campiche, aujourd’hui également basé dans notre ville.

Le roman ici et maintenant

Le roman se compose de sept nouvelles: les cinq histoires du milieu en constituent le cœur, alors que la première et la dernière sont voulues par l’autrice comme de «fables oniriques».
Le style est délibérément rythmique et joue habilement avec les sonorités, comme en témoigne d’emblée le titre. À l’amour, À la mort, une assonnance comme les affectionne Tasha Rumley qui d’ailleurs écrit régulièrement des poèmes.
Écrivaine engagée, elle considère que la littérature est d’abord un art et non pas un banal divertissement. Un art qui touche à l’essentiel et invite à des remises en question. Un outil exceptionnel qui permet de réfléchir, ici, à la question du deuil. En constatant que la mort n’épargne personne et peut frapper à n’importe quel moment, le lecteur est invité à penser à comment il se comporte ou peut se comporter avec ses proches aimés dans ce temps d’avant…
Autre sujet central, la perte de l’innocence. L’enfant, au début, accomplit des sommes d’apprentissage et devient de plus en plus autonome et compétent. Il se trouve sur une pente ascendante. Puis, à mesure qu’il grandit et devient adulte, il commence à subir des pertes successives et de plus en plus importantes jusqu’à sa fin. En ce sens, l’autrice souligne que le devenir adulte est fondamentalement une tragédie.

Rôles de la littérature

Selon Tasha Rumley «La littérature doit faire mal». Choquant? Peut-être à la première écoute. Pourtant, lorsque nous l’entendons en parler, cette affirmation devient claire et surtout riche de sens. À notre niveau, nous avons compris que puisque la littérature n’est pas un simple divertissement, elle a un rôle, une mission à accomplir. Son rôle est de toucher le lecteur aux tripes, de faire surgir des émotions et de la réflexion. Elle touche au sens de la vie, à l’essentiel.
De l’autre côté du rideau, l’écriture revêt également un rôle primordial. Elle permet d’exorciser les angoisses et toutes les autres émotions bien réelles, de les vidanger au travers de personnages fictifs.
En outre, quand Tasha Rumley nous a raconté en souriant qu’un lecteur avait découvert dans son roman des éléments qu’elle n’avait pas voulu ni décidé d’y mettre, nous nous sommes émerveillées de la multitude de significations que recèle un texte. En quelque sorte, le lecteur y trouve des choses pour lui-même que l’autrice n’avait pas prévues. Le texte, une fois confié à des lecteurs, échappe à son autrice et commence une seconde vie. Ce sont eux  qui deviennent les sujets, les interprètes de ce qui leur est donné.
La lecture, en ce sens, rend la personne active et actrice du texte qu’elle lit. Attitude totalement différente de celle qui consomme des images/textes télévisés de manière passive. Vaste débat…
Sciemment, nous avons décidé de ne pas tenter de résumer l’une des sept perles/nouvelles qui composent le roman. Trop conscients que cela ne ferait qu’aplanir et rétrécir la richesse du texte. Au contraire, nous vous invitons à le découvrir par vous-mêmes dans le face à face auquel il invite.


Événements à ne pas manquer
Lecture publique et dédicace à la bibliothèque de Sainte-Croix. vendredi 13 mai à 20 heures
Causerie conjointe avec l’écrivain alémanique Alex Capus au Salon du Livre de Genève, le samedi 21 mai à 12 heures, suivie d’une séance de dédicace

C. MOCK
, Le Journal de Sainte-Croix et environs, 11 mai 2022

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À l’amour À la mort, de Tasha Rumley

Cette écrivaine en herbe rêvait de pouvoir éditer les nombreuses histoires qui patientaient au fond de ses tiroirs. Le songe vient de prendre forme grâce à Bernard Campiche Éditeur. Je tiens dans les mains l’ouvrage tel un fruit fraîchement cueilli. Ce sera l’objet de ma chronique du jour.
Sur la jaquette du livre il y a une belle photo. Il s’agit d’une jeune fille qui repose dans un fauteuil ancien. La lumière d’une fenêtre découvre son corps. Le regard est perdu, entouré d’une lourde tapisserie aux motifs floraux. La photo qui couvre le recto et le verso se voit divisée en deux. La jeune fille apparaît assise sur un fauteuil avec le titre mais disparait sur le dos, il ne reste plus qu’un deuxième fauteuil vide à côté d’un téléviseur éteint. Cette photo est tirée du reportage de Niels Ackermann qui a suivi la transformation de Loulia, de l’adolescence à l’âge adulte non loin de la centrale de Tchernobyl en Ukraine.
À l’amour À la mort, se compose de sept nouvelles.
La première nommée «Bambi», nom relique d’une des premières productions des films Disney, apparaît comme une ouverture d’opéra. On y joue les motifs à venir sans les développer. On y joue des assonances tel un exercice de style. On y découvre l’idylle d’un jeune couple qui roule en toute insouciance sur un chemin de campagne. Ce premier mouvement nous indique qu’ici l’innocence peut être mise en danger et que les malheurs viennent par paire.
La deuxième nouvelle se nomme «L’Heure morte». «On la nomme “l’heure morte”. À 4 heures du matin insomniaque, il fait nuit depuis toujours. À 4 heures du matin, pour le désespéré, le soleil est encore si loin qu’il ne sera plus jamais demain.» Une histoire d’amitié, la rencontre de deux femmes, de deux cultures. Il y a la narratrice et Aygul, sa colocataire. Partager un lieu de vie, n’est pas chose aisée, partager c’est la conjugaison du quotidien. Mettre en commun un lieu de vie et un lieu de travail permet de raconter la distance qui sépare l’acceptation de l’autre jusqu’à l’amitié. Je perçois dans ce récit, une forte charge émotionnelle: si la fiction crée une sorte d’anonymat d’un vécu, les sentiments sont vrais. Aygul va découvrir la Suisse, l’assimiler avant de reprendre son envol. La narratrice lentement va perdre le fil qui les reliait ensemble. «À chaque téléphone, Aygul et moi jurions qu’on se parlerait plus souvent, que c’était si bon de s’entendre, et patati, patata. En vain. Dans les faits, on ne s’appelait même pas une fois par mois. Nos conversations avaient pris la tangente, plus rien de ce que nous nous racontions ne nous concernait, ni l’une ni l’autre. Je lui parlais de mon nouveau poste, du stress, des collègues, parfois d’une expo ou d’un spectacle; elle faisait à peine mieux, elle parvenait à agrémenter les récits de logement et de tracasseries administratives de quelques descriptions grandiloquentes des paysages argentins. Ces dialogues fades nous maintenaient prisonnières de chaque appel, qu’on ne pouvait décemment pas terminer après dix minutes, alors on meublait sans fin. J’en ressortais contrite, les joues brûlantes de la gêne et de la pression trop forte de l’appareil contre ma joue. Après cela, c’était certain qu’on procrastinerait durant des semaines avant de s’infliger un nouvel appel. Je regrettais cette époque que je n’avais jamais connue vraiment, où les tarifs prohibitifs du téléphone fixe réduisaient à quelques instants essentiels les conversations transatlantiques. La rareté imposée nous aurait soulagées.»
La prochaine histoire se nomme «Petit Frère». Elle débute par le suicide d’un jeune père. «Les films se moquent de nous, s’était dit Christian, à nous faire croire que celui qui s’en va sème sur son chemin des paroles éternelles ou des révélations cachées entre les pages d’un livre favori. Celui qui s’en va n’a plus rien à dire, encore moins de vérités à partager. S’il en avait, il ne s’en irait pas.»
Contrairement au personnage il y a dans l’écriture de Tasha comme une tentative d’atteindre la réalité de l’ensemble de ces non-dits, de ce qui fait silence et ne peut se comprendre qu’en disséquant un quotidien. Les films, qui plus est les livres, ne se moquent pas de nous, ils tentent de récolter des paroles fugaces ou faire apparaître des révélations enfouies dans le magma du quotidien. Celui qui, s’en va, a un trop-plein de mots, une accumulation de mensonges, et peut-être, il n’en supporte plus le poids.
Un peu comme la photographie, il y a ce qui apparait dans le cadre mais aussi tout ce que l’on devine dans le hors-champ.
Je ne vais pas poursuivre l’énumération, ni la description thématique des sujets abordés. Non pas que je ne serais pas allé au bout de l’ouvrage mais cette approche par trop scolaire me parait fastidieuse. Je témoignerai qu’au fil des pages les récits montent en intensité.
Les cycles de la vie construisent les récits de Tasha. Les personnages sont habités par les personnes disparues, elle glisse l’air de rien entre les vivants et les morts. Les décors sont décrits avec précision, offrant aux lecteurs, le plaisir de glisser dans ceux-ci. Les histoires sont faites de ruptures, d’ellipses mais toujours maîtrisées pour permettre la communion entre les esprits de la créatrice et la nôtre.
Il y a aussi l’écriture féminine, le point de vue féminin. Dans ces écrits, l’homme joue souvent un rôle mineur jusqu’à parfois n’être qu’une fonction. On parle de «sororité», ce terme qui serait le pendant de fraternité. De mon point de vue d’homme c’est intéressant et j’avoue que je serais plus attentif à la lecture des auteurs mâles sur la place laissée au monde féminin.

PIERRE ROMANENS, Radio Vostok
https://radiovostok.ch/lenvol-de-tasha-rumley-a-lamour-a-la-mort/

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Et un premier roman pour Louise, Tasha et Emanuelle

Trois écrivaines romandes publient chacune un premier livre printanier: Louise de Bergh, Emmanuelle Delle Piane et Tasha Rumley.
Rencontre au mythique Café Romand à Lausanne.

Ma première s’appelle Louise de Bergh. Née à Versailles en 1994, installée depuis cinq ans à Chardonnne (VD), elle tient un blog littéraire et un atelier de maroquinerie où elle fabrique sacs, selles et porte-monnaie. Ma deuxième s’appelle Tasha Rumley. À quarante ans, après une première vie de journaliste au magazine L’Hebdo, puis une deuxième en tant que déléguée CICR, elle travaille pour la Chaîne du Bonheur et s’est installée dans la maison familiale à Sainte-Croix (VD). Ma troisième s’appelle Emmanuelle Delle Piane. Née en 1963 à La Chaux-de-Fonds, elle écrit des pièces de théâtre et des scénarios pour la télévision et le cinéma. Elle navigue entre le Jura, où elle habite et la Drôme provençale, où elle rejoint régulièrement son amoureux. Mon tout forme une irrésistible trilogie de primo-romancières romandes, qui se retrouvent un matin au Café Romand, à Lausanne, pour parler rituels d’écriture et, avant tout, de leur livre.

«Concrétiser ce pouvoir créateur»

Louise de Bergh a accouché de Hermès Baby en même temps que de son premier enfant. «J’ai terminé le livre vingt-quatre heures avant la naissance de ma fille!» Forcément, il raconte une histoire de femmes. «Je voulais parler de transmission du pouvoir créateur: les lignées de femmes empêchées de créer hantent mon histoire familiale. Ma mère disait que ses aïeules n’ont pas pu suivre leur rêve, moi j’ai pu concrétiser ce pouvoir créateur, ce que je raconte.» À l’origine de À l’amour, À la mort, pour son auteure Tasha Rumley, il y a la perte brutale d’un amour, puis le suicide d’une amie proche, à qui le livre est dédié. «L’amour et sa perte, donc la mort, sont pour moi liés. Je voulais explorer les conséquences de ces traumatismes, jusqu’où nous sommes parfois menés lorsque nous perdons l’être aimé. Et me demander: peut-on réparer la mort  d’un amour avec un autre amour» Tasha Rumley décline la réponse en sept chapitres, autant de variations sur un même thème formant ce qu’elle définit comme un «roman en sept textes».
C’est une «commande miracle» de l’Association pour l’aide à la création littéraire de Neuchâtel qui a permis la naissance de Grenier 8 d’Emmanuelle Delle Piane. «Je vis du milieu du théâtre. Avec le Covid, tous les projets étaient remis en question, c’était la catastrophe. J’ai aimé le mandat du livre: évoquer le passé et un lieu du canton.» Dédié «à Yolande», la grand-tante qui a élevé Emmanuelle enfant, Grenier 8 est une «pure fiction», mais basée en partie sur ses souvenirs d’une enfance chaux-de-fonnière particulière.

«J’ai envie d’avoir des lecteurs»

Pour chacune, publier un premier roman n’a rien d’anodin. «J’étais très protectrice avec mon texte, raconte Tasha Rumley. Je ne l’ai donné à lire à personne, sauf à une amie puis à l’éditeur. J’ai tout investi dans ce livre depuis deux ans, mes espoirs, mon énergie. Cela a été un soulagement d’être acceptée par Bernard Campiche. Certains disent que l’on écrit pour soi: c’est faux, sinon on ne cherche pas à être publié. Écrire est pour moi un dialogue, j’ai envie d’avoir des lecteurs pour permettre à mes personnages de vivre avec eux.» Louise de Bergh a, elle, envoyé son manuscrit «presque à la Terre entière!». «Je n’ai pas confiance en moi. Cela ma aidé d’être encouragée par mes amis ou ma famille. D’autant plus que par hasard, une amie avait travaillé pour les Éditions Romann et leur a envoyé le manuscrit!» Emmanuelle Delle Piane était pour sa part persuadée qu’elle était faite pour le théâtre. «J’avais peur de me lancer dans un roman. Je repoussais le moment de m’y mettre. Là, je n’avais plus le choix. Je suis émue et surprise de m’être prouvée à moi-même que j’étais capable d’écrire un roman!»
Grandes lectrices – avec en écrivains fétiches Goliarda Sapienza pour Tasha, Molière ou Steinbeck pour Emmanuelle, Toni Morrison pour Louise –, elles écrivent depuis toujours. «J’étais une enfant solitaire, ce qui m’a poussé à développer mon imaginaire, se souvient Emmanuelle Delle Piane. Il m’est toujours plus facile d’écrire les choses que de les dire. Mes joies comme  mes colères, comme les monologues qui donnent la parole aux femmes victimes de violence parues ce printemps sous le titre Voix silencieuses. Journaliste, Tasha Rumley n’a «jamais» souffert du syndrome de la page blanche. «J’ai toujours écrit avec facilité. Mais à vingt ans, je sentais que je n’avais rien à dire, mon enfance avait été facile, ma vie était heureuse.» C’est pour cela qu’en 2012, elle quitte le journalisme et s’engage au CICR, plongeant au cœur de plusieurs conflits. «En 2019, je quitte le CICR et me remets à écrire de la fiction, forte d’une expérience de vie unique. J’ai croisé des destins fous, connu aussi des douleurs affectives personnelles. Je me sens désormais plus légitime dans l’écriture.»

«Je fais ma recluse»

Pour chacune, ce premier roman n’est qu’une étape, et leur vie s’organise en fonction de leur désir d’écriture. «Le deuxième roman arrive, il germe dans ma tête!» se réjouit Louise de Bergh. Avec un enfant, un mari, un chien, et un atelier-boutique, il lui faut jongler. «J’ai écrit le premier roman entre 5 et 7 heures du matin. Je vais continuer. Tasha Rumley, responsable des programmes humanitaires à la Chaîne du Bonheur, garde les fins de semaines pour écrire. «Je monte dans ma maison à Sainte-Croix et je fais ma recluse jusqu’au dimanche soir! Si j’ai besoin de respirer, je vais sarcler le jardin ou marcher. Pour le moment, n’ayant ni enfants ni conjoint, la vie me permet cette liberté.» Quant à Emmanuelle, elle remplit régulièrement des carnets de notes. «Et un jour le livre est prêt, il n’y a plus qu’à l’écrire! Certains livres ont été rédigés entièrement au lit, d’autres à la cuisine, c’est mystérieux.»
Le photographe les appelle – il est temps de prendre la pose au cœur de ce café où des générations d’écrivains avant elles ont écrit leur légende littéraire. Les trois primo-romancières sont impatientes d’accompagner la sortie de leur roman. «Je me réjouis d’exister comme écrivaine, lance Tasha, notamment programmée au Salon du Livre de Genève. J’aime débattre, discuter avec le public.» Louise espère recevoir des lettres de lectrices et lecteurs. «D’imaginer qu’on me lit, qu’on touche les gens, cela me bouleverse!» Il est temps de se dire au revoir. Non sans offrir son livre aux autres, avec quelques lignes de dédicaces, et se souhaiter «bonne chance».

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À l’amour À la mort de Tasha Rumley

Une amitié passionnelle qui se brise lorsque l’une des deux amies, abandonnée enceinte, se tue; un homme qui se cache pour se pendre, laissant en plan femme et enfant; deux adolescents qui, alors que leur amour prend forme, percutent un animal: c’est à une danse de l’amour et du drame, de la passion et de la tragédie, que nous invite Tasha Rumley à travers une série de récits qui se lit d’une traite, comme un roman. La plume inspirée, imagée et forte – un beau début en littérature.

ISABELLE FALCONNIER, Le Matin Dimanche, 24 avril 2022

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En sept récits, la mort rencontre l’amour. Histoires de drames et de ce qu’on en fait, de loyautés et de culpabilités, d’attachements et d’émancipations, de détournements et de réinventions. Il faut être deux pour danser le tango et langoureusement, l’amour et la mort nous emmènent dans leur farandole sans merci, où l’une tend des croche-pattes à l’autre, qui lui décroche un uppercut dans sa chute. Cela donne des deuils volés et des jeunes filles enlevées, des héritiers esseulés et des hommes objectifiés, des liaisons suicidées et des amitiés négligées, des Orientales à émanciper, des âmes sœurs à réincarner et des corps à exhumer. Comme souvent avec l’amour, cela semble compliqué. Attendez donc que la mort s’en mêle.

«Il y a un certain soulagement lorsque l’effondrement que l’on redoutait depuis longtemps finit par advenir. Peut-être même une satisfaction d’avoir eu raison. D’angoissée et malaisée, je suis devenue absolument triste. Le vide de mes nuits me laissait fatiguée comme un gréviste de la faim, mon corps s’asséchait contre les draps secs et froids. Bien sûr qu’à ce stade, j’aurais pu rappeler Aygul et tout lui raconter. Elle n’était qu’à deux clics sur écran tactile, à portée de 4G. J’aurais dû. Y avait qu’à.»


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