{…} L’enthousiasme
ne m’a jamais fait sourire, ni la volonté d’entreprendre, et quand les
réalisations font suite aux projets, quand on les a sous les yeux comme
si elles renouaient avec une tradition, celle du beau livre ouvert à
toutes les lectures, on est heureux et presque fier pour qui a mené à
bien l’idée dont elles sont le produit et auxquelles il a souvent dû
sacrifier quelques conforts. Bernard Campiche ne s’est pas égaré dans
les voies de la facilité (c’est à peine si j’ai quelque gêne à le
dire), et surtout il n’a pas craint d’aller au-devant de la jeune
littérature qui s’écrit aujourd’hui en Suisse romande. C’est un être,
lui aussi, de passion, un homme à pentes, de ceux auprès desquels je me
sens bien. Il travaille. Il fait de bons livres. La place qui est
devenue la sienne, en peu d’années, était à prendre, et elle répond de
la meilleure présence dans la continuité. {…}
JEAN-PIERRE MONNIER
In: Pour Mémoire
Yvonand: Bernard Campiche Éditeur, 1992.
{…} Dès 1989, quand Bernard Campiche, l’éditeur, aura pris ma succession
auprès d’Anne {Cuneo}, il se verra, par son propre travail impeccable,
porté vers leurs plus grands succès communs: les romans inspirés par
l’histoire. {…}
BERTIL GALLAND
In: Une aventure appelée littérature romande
Genève: Éditions Slatkine, 2014.
Avec Arthur Billerey, les éditions Campiche changent de mains tout en gardant leur âme
Après 40 ans de passion et près de 500 livres signés par quelques-unes
des plus grandes plumes de Suisse romande, Bernard Campiche remet sa
maison d’édition à un jeune repreneur, Arthur Billerey, qui veut
continuer et développer son aventure éditoriale.
En 40 ans d’édition, le Vaudois Bernard Campiche a publié une centaine
d’auteurs, dont Anne Cuneo, Alexandre Voisard, Anne-Lise Grobéty,
Michel Bühler, Jean-Pierre Monnier ou encore Jacques Chessex. Une vie
au service des auteurs et autrices, pour qui il a tout géré seul,
«seize, dix-sept heures par jour», explique-t-il dans l’émission Vertigo
du 31 mars dernier. Mais depuis un grave accident survenu il y a trois
ans, l’éditeur ne peut plus travailler la nuit. Incapable de poursuivre
à son rythme, il s’apprête à tout arrêter lorsque lui est offerte «une
belle opportunité», à propos de laquelle «il n’y avait pas à hésiter»:
la rencontre avec Arthur Billerey, né en 1991 en Franche-Comté, lors du
Salon du livre de Genève.
Poète, écrivain et éditeur lui-même dans plusieurs maisons, Arthur
Billerey n’est pas un inconnu dans le milieu. «C’est tout simple, j’ai
vu le boulot qu’il a fait. Vous n’avez pas besoin de me prouver autre
chose», dit de lui Bernard Campiche, qui lui propose alors de reprendre
l’œuvre de sa vie. «On a mangé ensemble, on a discuté, puis j’ai dit
oui», explique Arthur Billerey. «Je me suis dit que je ferai le pari de
cette aventure-là, car ça reste un milieu où le risque financier est
assez clair. Mais j’avais retenu une citation de René Char que Michel
Moret des éditions de l’Aire aimait bien: ’Que le risque soit ta
clarté».
Un décompte des manuscrits reçus
Depuis le 1er avril, les deux hommes travaillent en binôme et assurent
pour quelques mois une codirection. Si le défi s’annonce important, il
ne décourage pas Arthur Billerey, qui admet toutefois qu’il «aimerait
dormir quand même un peu dans [s]on parcours professionnel».
Et d’ajouter: «Je suis très admiratif de la quantité et de la qualité
de la production sur ces 40 ans. Aujourd’hui, j’ai vu une chose que je
n’avais jamais vue dans l’édition du livre depuis quinze ans: Bernard
tient un décompte de tous les manuscrits qu’il a reçus avec le nom, le
titre du livre ainsi que l’adresse de l’auteur ou de l’autrice. Depuis
2015 jusqu’à aujourd’hui, vous avez une case pour chaque manuscrit reçu
et non publié. C’est un travail monstrueux, donc évidemment, je suis
admiratif d’un tel travail de fourmi».
Arthur Billerey entend développer la maison d’édition en amenant de
nouveaux talents et en promouvant la poésie. «Mon but, c’est vraiment
qu’il y ait une continuité. C’est pour cela que j’aimerais aussi garder
le nom ’Bernard Campiche éditeur’, continuer son travail. Ce qui
n’empêche pas, aussi, une forme de réactualisation de certaines choses,
mais continuer vraiment avec le roman et la poésie, c’est essentiel.
J’ai peut-être moins le bagage pour le théâtre, mais je le prendrai au
vol», indique-t-il.
«Rêver ou cauchemarder avec les textes»
Fondateur de Trousp, une
chaîne YouTube dédiée à la littérature suisse, Arthur Billerey ne
compte pas investir le monde numérique, au contraire. «J’espère le
quitter le plus rapidement possible. Je n’ai pas envie de me
transformer en instagrameur. [...] J’adore faire de la communication,
mais pour moi, la qualité des textes passe avant tout. [...] Ce qui
m’intéresse surtout, c’est le contact humain et de rêver avec les
textes, ou de cauchemarder aussi [...] et puis de garder confiance en
l’avenir. L’intelligence artificielle menace plusieurs métiers,
notamment la traduction. J’espère qu’on trouvera des solutions de façon
collective et qu’on arrivera à tirer notre épingle du jeu».
Quant à Bernard Campiche, il ne manque pas de projets pour l’avenir.
«J’ai commencé le piano à 65 ans et j’aimerais bien continuer. J’adore
la cuisine et je veux lire autre chose que des manuscrits!»
Propos recueillis par PIERRE PHILIPPE CADERT
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