La soupe des pauvres, de Jean-François Haas
«La ville où j'ai passé mes trente premières années – je l'ai quittée
voici vingt ans – s'est bâtie sur les berges d'une rivière.»
Le narrateur, Caleb – c'est ainsi qu'il se prénomme –, y retourne le
dimanche 19 avril 2020, sur la Toile. Il a d'abord tapé «Le
Jardin» et le nom de la ville, puis il a ajouté «Carrousel».
Quatre jours plus tôt quelqu'un avait posté un film de quelques
minutes. Dans Le Jardin, il a la surprise d'y voir un type qui tient un
couteau et qui se dirige vers un jardinier:
«Brusquement, le type se jette aux genoux du jardinier, lui tend son
poignard en lui offrant sa gorge. Une femme arrive en courant près de
l'homme agenouillé, s'agenouille près de lui, entoure d'un bras ses
épaules. Lui prend son couteau. Le jardinier se penche sur l'homme, le
relève, aidé par la femme.»
Caleb reconnaît cet homme qui s'offre en sacrifice: «Nous nous
connaissons, lui et moi. Au temps de notre amitié, j'aurais dit: "Nous
nous co-naissons." Angelo. Angelo Francesco.»
Les prénoms donnés à la naissance peuvent être une charge pour celui
qui les porte. En l'occurrence ce ne sera pas tant Angelo que Francisco
qui pèsera sur l'ami de Caleb.
François d'Assise «voulait vivre comme Jésus avait vécu, être
pauvre comme lui.» Un jour qu'il était en prière, il avait reçu de lui
les stigmates, ses blessures infligées sur la croix.
La grand-mère d'Angelo le lui avait raconté et celui-ci avait voulu
l'imiter. Avec une loupe et le soleil, il avait brûlé la paume de sa
main gauche pour la percer, et menti à sa mère:
«J’ai dit à ma mère que je m'étais brûlé avec des allumettes. Elle m'a
donné une claque. [...] J'avais trop peur que ma grand-mère se fasse
engueuler et qu'on lui dise une fois de plus qu'elle était devenue
folle.»
La mère du narrateur a voulu qu'il s'appelle Caleb. Son géniteur n'a
jamais voulu qu'il porte son nom. Elle n'a voulu ni avorter ni
l'abandonner à la naissance. Elle l'a donc confié.
Les parents de son amie Madeleine se sont occupés de lui, ne le lui ont
rendu que lorsqu'elle a été libérée sous conditions après avoir attaqué
une station-service avec un compagnon...
La Soupe des pauvres est le récit de l'amitié entre Caleb et
Angelo, de leur enfance jusqu'à la pandémie, le premier en quête de sa
mère disparue, le second de plus de pauvreté:
«Je veux vivre en pauvre pour manifester cette pauvreté qui est en moi,
qui est mon besoin de recevoir la beauté d'autrui. L'autre est ma joie.
Être dépossédé par tout ce qui nous est fraternel. Recommencer à partir
de cela: tout m'est frère et sœur. Rien ne m'appartient. Tout m'est
confié.»
Comment une telle histoire pourrait-elle bien finir? Aussi le lecteur
ne s'y attend-il pas. Elle lui aura donné matière à réflexion sur la
pauvreté, qu'elle soit matérielle ou spirituelle.
La première peut se résoudre par la création de richesses à condition
que soit laissée libre l'ingéniosité humaine, la seconde par
l'éducation aux vertus: courage, justice, tempérance.
Blog de Francis Richard
Blog de FRANCIS RICHARD
La Soupe des pauvres, de Jean-François Haas, ou la pauvreté choisie, jusqu’à la folie
Dans ce roman traversé par le
message de François d’Assise, l'écrivain fribourgeois retrace deux
destins parallèles reliés par une amitié fraternelle et une quête
spirituelle
C’est un roman qui revient de loin. À l’origine de La Soupe des pauvres,
il y avait un projet littéraire ébauché en 2019 par Jean-François Haas
dont le présent narratif se situait entre la semaine pascale et le
week-end de Pentecôte 2020. Une période bouleversée par la pandémie de
Covid-19 qui a contraint l’auteur à revoir ses plans et modifier en
profondeur le cours de son récit. Une fois remanié, le manuscrit a été
soumis au Seuil, jusque-là éditeur attitré d’une œuvre comportant six
romans et un recueil de nouvelles. Mais la maison parisienne n’a pas
donné suite.
«C’est un refus pour raison économique car je fais partie des auteurs
qui ne rapportent pas assez, confie l’auteur joint dans son village de
Courtaman. Mais ce qui m’a fait bondir, c’est l’argument du comité de
lecture affirmant que c’est un texte trop chrétien.» Argument
surprenant en effet quand on sait que, depuis son entrée sur la scène
littéraire en 2007 avec son roman Dans la gueule de la baleine guerre,
cet ancien enseignant fribourgeois fonde ses textes sur les références
bibliques et convoque régulièrement les thèmes universels du mal, de la
violence, de la fraternité et du pardon.
Planche de salut
Qu’à cela ne tienne, Jean-François Haas a à nouveau réécrit son texte
pour le confier (comme les deux précédents) à celui qui est devenu son
nouveau passeur, Bernard Campiche. Et d’ajouter: «Je ne voulais pas
considérer Bernard comme un éditeur de second choix, je ne voulais pas
lui livrer une soupe cuisinée il y a longtemps et réchauffée, mais un
livre neuf. Quand j’étais jeune et rêvais d’écrire, j’admirais ses
parutions. Ce sont de beaux livres et Bernard est quelqu’un qui aime
ses auteurs… » À bon entendeur!
Une rencontre décisive capable d’infléchir les lignes de vie, une
amitié fraternelle entre deux êtres, c’est cela qu’évoque Jean-François
Haas à travers ses deux protagonistes. Le premier, narrateur du roman,
se nomme Caleb comme le personnage biblique envoyé par Moïse
explorer la Terre promise. Fils d’une mère célibataire grande
admiratrice de James Dean dans le film À l’est d’Éden,
Caleb a été élevé par une mère de substitution après la disparition
mystérieuse de celle qui lui a donné la vie. «Je passerai ma vie à
tomber dans ton absence» murmure-t-il devant l’une des rares
photographies qui lui reste de sa jeune mère. Sa passion pour le chant
classique qu’il enseigne au Conservatoire – «Je crois que, en chantant,
j’ai fait parfois quelques pas sur la Terre promise» – et sa rencontre
avec Angelo Francesco à l’âge de 10 ans seront pour lui une
planche de salut.
Angelo Francesco, fils d’ouvrier italien, doit son double prénom à sa grand-mère paternelle. Angelo, car la nonna,
fervente croyante vivant dans une région montagneuse d’Italie,
était convaincue de sa proximité géographique avec les anges.
Francesco, car elle vouait un culte à François d’Assise, le Poverello qui
fit vœu de pauvreté, de compassion et de fraternité avec tous les êtres
de la création. «Saint-François, il disait frère au soleil, au feu, au
vent, il disait sœur à la lune, aux étoiles…», explique le petit Angelo
à son nouvel ami le jour où ils font «co-naissance» dans une colonie de
vacances. Dès cet instant, «je savais qu’un frère m’était donné», se
souvient Caleb 40 ans plus tard.
La compassion sans concession
Fidèle à son projet d’origine, Jean-François Haas situe le présent de
son récit au printemps 2020, à la fin d’une première période de
semi-confinement. Quinquagénaire, cela fait vingt ans que Caleb a
quitté la ville de sa jeunesse et a perdu le contact avec son ami
d’enfance. Au gré d’une vidéo postée sur les réseaux sociaux, il
apprend qu’Angelo l’idéaliste a franchi un seuil de non-retour, au
point d’être interné en hôpital psychiatrique. Se laissant submerger
par le flot chaotique des souvenirs, Caleb va retracer l’histoire de
son amitié fraternelle, de la rencontre à la rupture consommée.
«La figure de François d’Assise, son choix de pauvreté m’ont toujours
fasciné, explique Jean-François Haas. J’avais envie de les mettre en
œuvre sur le mode romanesque.» Dans La Soupe des pauvres,
cette fascination s’incarne en la personne d’Angelo qui suit la
tradition orthodoxe des fols-en-Christ, se
marginalise volontairement pour appliquer les préceptes de
l’Évangile. Ainsi, dès son enfance, Angelo tente d’embarquer son ami
Caleb, non-croyant, dans sa volonté de venir en aide aux plus démunis,
aux clochards, toxicomanes et autres marginaux qui hantent les parcs
publics. Au désespoir de son père, travailleur immigré qui a souffert
de la pauvreté pendant les années de guerre, le jeune homme poursuivra
son chemin de compassion jusqu’à la folie. Cette même déraison que
l’auteur avait déjà évoquée dans son précédent roman La Folie du pélican.
Jean-François Haas le revendique: «Je suis un descendant de 1968 et des
années Schwarzenbach. Étudiant, j’ai travaillé en usine pendant
plusieurs étés où j’ai fréquenté des ouvriers qui haïssaient les
Italiens.» C’est sans doute pour cette raison que tous ses romans sont
sous-tendus par une vive conscience sociale. Une enfance passée à
l’internat de Saint-Maurice, les cours suivis chez les chanoines de
l’abbaye ont mâtiné cette conscience de références chrétiennes,
particulièrement nombreuses dans ce dernier roman. Avec, en son cœur,
une constante quête de beauté: «Être dépossédé par la beauté. Être
assez dépossédé pour aller à la rencontre de l’autre…» s’exalte Angelo.
Un personnage entre ombre et lumière qui ressemble à son créateur.
JEAN-MARIE FELIX, Le Temps
À la suite d’un rêve qui le ramène au Jardin public
où il jouait enfant, Caleb se met à la recherche d’images de ce lieu
sur son ordinateur. Il se retrouve devant un petit film fait sur un
téléphone et balancé sur internet, dans lequel il voit réapparaître
Angelo, le grand ami de son enfance et de son adolescence. Bientôt,
Angelo demande à le revoir… Entre les années passées et le printemps du
covid, le roman d’une amitié où Caleb redécouvre Angelo et se
redécouvre.
J’avais projeté d’utiliser la période de Pâques à Pentecôte 2020, avec,
entre autres, pour Angelo, la Semaine Sainte, du Dimanche des Rameaux
au dimanche de Pâques, et, pour Caleb, la représentation de La Passion selon Saint Matthieu de
Jean-Sébastien Bach, les championnats du monde de hockey sur glace qui
devaient se dérouler en Suisse, et la représentation par le Béjart
Ballet de Lausanne de la IXe Symphonie
de Beethoven. Mais ça, c’était avant que le covid, venu de l’empire de
Xi Jinping, ne déferle sur nous. De nombreuses pages prévues n’ont pu
voir le jour, et le roman a dû, pour se développer, prendre en compte
les singuliers événements qui se sont produits durant les premiers mois
de 2020.
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