JEAN-FRANÇOIS HAAS

LA SOUPE DES PAUVRES

Roman
2025.448 pages. Prix: CHF 40.00
ISBN 978-2-88241-563-9




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Une amitié à travers la vie

En s’appuyant sur une belle histoire d’amitié, l’écrivain fribourgeois Jean-François Haas réfléchit à la figure de saint François d’Assise. La Soupe des pauvres, son nouveau roman, est traversée des valeurs humanistes qui l’animent

C’est une histoire d’amitié. De celles qui traversent une vie. D’un côté, Angelo, l’idéaliste qui décide de se consacrer aux plus démunis. De l’autre, Caleb, le narrateur, dont la mère a mystérieusement disparu alors qu’il était enfant. Leur destin défile sur un demi-siècle, jusqu’au moment du Covid, et Jean-François Haas le déroule avec aplomb dans La Soupe des pauvres, un roman riche et complexe, mais solidement structuré et toujours limpide, soutenu par les idéaux humanistes qui parcourent son œuvre.
«J’avais envie depuis longtemps de réfléchir au personnage de François d’Assise, explique l’écrivain de Courtaman, attablé dans un café de Fribourg. Après sept romans et deux recueils de nouvelles, il s’est frotté franchement à cette thématique qui l’accompagne de longue date. Au moins depuis son internat à l’abbaye de Saint-Maurice. «Son histoire me fascine. On en a fait l’homme qui parle aux oiseaux, mais c’est quand même, d’abord, quelqu’un qui a pris l’option des pauvres, qui a choisi l’habit des paysans, des serfs.»
Dans le roman, Angelo Francesco veut suivre cette voie, au grand dam de sa famille. Fils d’immigrés italiens, il entraîne son copain Caleb dans ses premières distributions de nourriture aux marginaux, aux sans-abri qu’ils retrouvent au jardin public. Ils grandissent dans une ville jamais nommée, fictive, mais curieusement familière. «Je construis le monde dont j’ai besoin, explique le romancier. J’ai pris des bouts de Genève, de Neuchâtel, d’Estavayer-le-Lac… et Fribourg est aussi présent.»

Le temps du Covid

Les deux amis passent une adolescence classique, avec ses rébellions, ses premières amours, ses brouilles… Après son superbe discours le jour de la remise des bacs Angelo choisit la voie de la pauvreté. Il va mendier et redistribuer le fruit de ces aumônes. Caleb mène sa vie de son côté, suit une formation de chanteur au conservatoire. Les années les séparent, jusqu’à ce que Caleb tombe sur un film amateur, sur internet. Cet homme dépenaillé, là, qui tient un poignard à la main, c’est lui., aucun doute.Angelo.
Le roman débute par la découverte de cette vidéo. Nous sommes en avril 2020. «J’ai commencé à écrire avant le Covid et j’avais planifié toutes sortes de choses qui se passeraient pendant cette année 2020, relève Jean-François Haas. Le projet était bien avancé et j’ai dû réécrire en tenant compte des circonstances.» Les chapitres au présent (de Pâques à la Pentecôte 2020) rappellent cette période de masques et de visites à l ’hôpital en présence d’un membre de la protection civile s’assurant que les distances réglementaires sont respectées.
Entre ces jours étranges se dessine finement le passé de Caleb. Depuis sa rencontre avec Angelo en colonie de vacances, où ces deux gamins, méprisés de leurs congénères, se reconnaissent. «Ce dimanche soir, on attribua à Angelo la place demeurée vide à côté de moi, écrit Jean-François Haas. Lui non plus n’arrivait pas à s’endormir. Bientôt, je l’entendis tout doucement. Je savais qu’il était infiniment seul. Je savais qu’un frère m’était donné».

Sans manichéisme

L’amitié comme une valeur, une force. «J’ai quelques vrais amis, dont un depuis l’internat, relève l’écrivain. Il y a quelque chose de profond qui se noue  et qui reste, même si on se voit tous les tremblements de terre !» Entre Angelo et Caleb se tisse un «lien d’amitié un peu cow-boy , un peu western… J’ai en tête l’image de John Wayne et Dean Martin dans Rio Bravo
Suivre ainsi ces deux enfants qui jeunes hommes permet au roman d’aborder nombre de sujets, comme le harcèlement scolaire, l’adolescence ou encore les violences faites aux filles, notamment dans la séquence dramatique d’un souper de classe qui dérape. Ancien enseignant au Collège de Gambach, Jean-François Haas trouve à chaque fois les mots justes pour décrire cette jeunesse qu’il a longtemps côtoyée, tour à tour désemparée et porteuse de rêves.
Avec le personnage (omniprésent en filigrane) de la mère de Caleb, il décrit aussi une femme tombée sous le charme d’un homme trop beau parleur. Et son fils devient «victime du fait que sa mère est une victime». Le roman évite toutefois le manichéisme, y compris avec les marginaux, les toxicos, les laissés-pour-compte, qui n’apparaissent pas forcément sympathiques.
«Je ne voulais pas les idéaliser, confirme Jean-François Haas. Parce que ce sont des gens comme nous… Il y a des bons types, mais ils peuvent être méchants entre eux. La pauvreté peut rendre égoïste: celui qui trouve une petite place au chaud ne veut pas que quelqu’un d’autre la prenne.» Angelo, lui, voit dans ces miséreux des frères et des sœurs à aider.

Références chrétiennes

Cette volonté de coller à une réalité parfois dure accentue encore l’impression d’empathie qui se dégage du livre. Comme souvent chez Jean-François Haas, ses pages vibrent d’une compassion sincère. «Ma mère était comme ça. Nous n’étions pas très aisés, mais elle avait toujours le souci des plus démunis.» Dans son village de Courtaman, il a grandi au côté d’ouvriers, de paysans, d’immigrés souvent italiens. «Ils arrivaient avec rien, certains étaient logés dans une bergerie. Ça m’a beaucoup marqué.»
Évidemment, avec cet Angelo qui suit les traces de saint François d’Assise, avec cette recherche de fraternité, cette aide à son prochain, La Soupe des pauvres est parsemée de références chrétiennes et bibliques. Grandir dans un canton catholique et étudier à Saint-Maurice laissent des traces. «Même dans les moments où j’étais peut-être moins motivé religieusement, je continuais à penser que la Bible est une boîte à histoires.»
Aujourd’hui, il «regrette que les gens s’en privent.» Lui continue de puiser dans «ces contes, ces récits mythiques». Où l’on peut aussi trouver du réconfort, de la bonté, de l’espoir dans ce monde qui préfère ne pas voir ses pauvres.

ERIC BULLLIARD,
La Gruyère

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La Soupe des pauvres, de Jean-François Haas

«La ville où j'ai passé mes trente premières années – je l'ai quittée voici vingt ans – s'est bâtie sur les berges d'une rivière.»
Le narrateur, Caleb – c'est ainsi qu'il se prénomme –, y retourne le dimanche 19 avril 2020, sur la Toile. Il a d'abord tapé «Le Jardin» et le nom de la ville, puis il a ajouté «Carrousel».
Quatre jours plus tôt quelqu'un avait posté un film de quelques minutes. Dans Le Jardin, il a la surprise d'y voir un type qui tient un couteau et qui se dirige vers un jardinier:
«Brusquement, le type se jette aux genoux du jardinier, lui tend son poignard en lui offrant sa gorge. Une femme arrive en courant près de l'homme agenouillé, s'agenouille près de lui, entoure d'un bras ses épaules. Lui prend son couteau. Le jardinier se penche sur l'homme, le relève, aidé par la femme.»
Caleb reconnaît cet homme qui s'offre en sacrifice: «Nous nous connaissons, lui et moi. Au temps de notre amitié, j'aurais dit: "Nous nous co-naissons." Angelo. Angelo Francesco.»
Les prénoms donnés à la naissance peuvent être une charge pour celui qui les porte. En l'occurrence ce ne sera pas tant Angelo que Francisco qui pèsera sur l'ami de Caleb.
François d'Assise «voulait vivre comme Jésus avait vécu, être pauvre comme lui.» Un jour qu'il était en prière, il avait reçu de lui les stigmates, ses blessures infligées sur la croix.
La grand-mère d'Angelo le lui avait raconté et celui-ci avait voulu l'imiter. Avec une loupe et le soleil, il avait brûlé la paume de sa main gauche pour la percer, et menti à sa mère:
«J’ai dit à ma mère que je m'étais brûlé avec des allumettes. Elle m'a donné une claque. [...] J'avais trop peur que ma grand-mère se fasse engueuler et qu'on lui dise une fois de plus qu'elle était devenue folle.»
La mère du narrateur a voulu qu'il s'appelle Caleb. Son géniteur n'a jamais voulu qu'il porte son nom. Elle n'a voulu ni avorter ni l'abandonner à la naissance. Elle l'a donc confié.
Les parents de son amie Madeleine se sont occupés de lui, ne le lui ont rendu que lorsqu'elle a été libérée sous conditions après avoir attaqué une station-service avec un compagnon...
La Soupe des pauvres est le récit de l'amitié entre Caleb et Angelo, de leur enfance jusqu'à la pandémie, le premier en quête de sa mère disparue, le second de plus de pauvreté:
«Je veux vivre en pauvre pour manifester cette pauvreté qui est en moi, qui est mon besoin de recevoir la beauté d'autrui. L'autre est ma joie. Être dépossédé par tout ce qui nous est fraternel. Recommencer à partir de cela: tout m'est frère et sœur. Rien ne m'appartient. Tout m'est confié.»
Comment une telle histoire pourrait-elle bien finir? Aussi le lecteur ne s'y attend-il pas. Elle lui aura donné matière à réflexion sur la pauvreté, qu'elle soit matérielle ou spirituelle.
La première peut se résoudre par la création de richesses à condition que soit laissée libre l'ingéniosité humaine, la seconde par l'éducation aux vertus: courage, justice, tempérance.
 
Blog de Francis Richard

Blog de FRANCIS RICHARD

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La Soupe des pauvres, de Jean-François Haas, ou la pauvreté choisie, jusqu’à la folie

Dans ce roman traversé par le message de François d’Assise, l'écrivain fribourgeois retrace deux destins parallèles reliés par une amitié fraternelle et une quête spirituelle

C’est un roman qui revient de loin. À l’origine de La Soupe des pauvres, il y avait un projet littéraire ébauché en 2019 par Jean-François Haas dont le présent narratif se situait entre la semaine pascale et le week-end de Pentecôte 2020. Une période bouleversée par la pandémie de Covid-19 qui a contraint l’auteur à revoir ses plans et modifier en profondeur le cours de son récit. Une fois remanié, le manuscrit a été soumis au Seuil, jusque-là éditeur attitré d’une œuvre comportant six romans et un recueil de nouvelles. Mais la maison parisienne n’a pas donné suite.
«C’est un refus pour raison économique car je fais partie des auteurs qui ne rapportent pas assez, confie l’auteur joint dans son village de Courtaman. Mais ce qui m’a fait bondir, c’est l’argument du comité de lecture affirmant que c’est un texte trop chrétien.» Argument surprenant en effet quand on sait que, depuis son entrée sur la scène littéraire en 2007 avec son roman Dans la gueule de la baleine guerre, cet ancien enseignant fribourgeois fonde ses textes sur les références bibliques et convoque régulièrement les thèmes universels du mal, de la violence, de la fraternité et du pardon.

Planche de salut

Qu’à cela ne tienne, Jean-François Haas a à nouveau réécrit son texte pour le confier (comme les deux précédents) à celui qui est devenu son nouveau passeur, Bernard Campiche. Et d’ajouter: «Je ne voulais pas considérer Bernard comme un éditeur de second choix, je ne voulais pas lui livrer une soupe cuisinée il y a longtemps et réchauffée, mais un livre neuf. Quand j’étais jeune et rêvais d’écrire, j’admirais ses parutions. Ce sont de beaux livres et Bernard est quelqu’un qui aime ses auteurs… » À bon entendeur!
Une rencontre décisive capable d’infléchir les lignes de vie, une amitié fraternelle entre deux êtres, c’est cela qu’évoque Jean-François Haas à travers ses deux protagonistes. Le premier, narrateur du roman, se nomme Caleb comme le personnage biblique envoyé par Moïse explorer la Terre promise. Fils d’une mère célibataire grande admiratrice de James Dean dans le film À l’est d’Éden, Caleb a été élevé par une mère de substitution après la disparition mystérieuse de celle qui lui a donné la vie. «Je passerai ma vie à tomber dans ton absence» murmure-t-il devant l’une des rares photographies qui lui reste de sa jeune mère. Sa passion pour le chant classique qu’il enseigne au Conservatoire – «Je crois que, en chantant, j’ai fait parfois quelques pas sur la Terre promise» – et sa rencontre avec Angelo Francesco à l’âge de 10 ans seront pour lui une planche de salut.
Angelo Francesco, fils d’ouvrier italien, doit son double prénom à sa grand-mère paternelle. Angelo, car la nonna, fervente croyante vivant dans une région montagneuse d’Italie, était convaincue de sa proximité géographique avec les anges. Francesco, car elle vouait un culte à François d’Assise, le Poverello qui fit vœu de pauvreté, de compassion et de fraternité avec tous les êtres de la création. «Saint-François, il disait frère au soleil, au feu, au vent, il disait sœur à la lune, aux étoiles…», explique le petit Angelo à son nouvel ami le jour où ils font «co-naissance» dans une colonie de vacances. Dès cet instant, «je savais qu’un frère m’était donné», se souvient Caleb 40 ans plus tard.

La compassion sans concession

Fidèle à son projet d’origine, Jean-François Haas situe le présent de son récit au printemps 2020, à la fin d’une première période de semi-confinement. Quinquagénaire, cela fait vingt ans que Caleb a quitté la ville de sa jeunesse et a perdu le contact avec son ami d’enfance. Au gré d’une vidéo postée sur les réseaux sociaux, il apprend qu’Angelo l’idéaliste a franchi un seuil de non-retour, au point d’être interné en hôpital psychiatrique. Se laissant submerger par le flot chaotique des souvenirs, Caleb va retracer l’histoire de son amitié fraternelle, de la rencontre à la rupture consommée.
«La figure de François d’Assise, son choix de pauvreté m’ont toujours fasciné, explique Jean-François Haas. J’avais envie de les mettre en œuvre sur le mode romanesque.» Dans La Soupe des pauvres, cette fascination s’incarne en la personne d’Angelo qui suit la tradition orthodoxe des fols-en-Christ, se marginalise volontairement pour appliquer les préceptes de l’Évangile. Ainsi, dès son enfance, Angelo tente d’embarquer son ami Caleb, non-croyant, dans sa volonté de venir en aide aux plus démunis, aux clochards, toxicomanes et autres marginaux qui hantent les parcs publics. Au désespoir de son père, travailleur immigré qui a souffert de la pauvreté pendant les années de guerre, le jeune homme poursuivra son chemin de compassion jusqu’à la folie. Cette même déraison que l’auteur avait déjà évoquée dans son précédent roman La Folie du pélican.
Jean-François Haas le revendique: «Je suis un descendant de 1968 et des années Schwarzenbach. Étudiant, j’ai travaillé en usine pendant plusieurs étés où j’ai fréquenté des ouvriers qui haïssaient les Italiens.» C’est sans doute pour cette raison que tous ses romans sont sous-tendus par une vive conscience sociale. Une enfance passée à l’internat de Saint-Maurice, les cours suivis chez les chanoines de l’abbaye ont mâtiné cette conscience de références chrétiennes, particulièrement nombreuses dans ce dernier roman. Avec, en son cœur, une constante quête de beauté: «Être dépossédé par la beauté. Être assez dépossédé pour aller à la rencontre de l’autre…» s’exalte Angelo. Un personnage entre ombre et lumière qui ressemble à son créateur.

JEAN-MARIE FELIX,  Le Temps

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À la suite d’un rêve qui le ramène au Jardin public où il jouait enfant, Caleb se met à la recherche d’images de ce lieu sur son ordinateur. Il se retrouve devant un petit film fait sur un téléphone et balancé sur internet, dans lequel il voit réapparaître Angelo, le grand ami de son enfance et de son adolescence. Bientôt, Angelo demande à le revoir… Entre les années passées et le printemps du covid, le roman d’une amitié où Caleb redécouvre Angelo et se redécouvre.

J’avais projeté d’utiliser la période de Pâques à Pentecôte 2020, avec, entre autres, pour Angelo, la Semaine Sainte, du Dimanche des Rameaux au dimanche de Pâques, et, pour Caleb, la représentation de La Passion selon Saint Matthieu de Jean-Sébastien Bach, les championnats du monde de hockey sur glace qui devaient se dérouler en Suisse, et la représentation par le Béjart Ballet de Lausanne de la IXe Symphonie de Beethoven. Mais ça, c’était avant que le covid, venu de l’empire de Xi Jinping, ne déferle sur nous. De nombreuses pages prévues n’ont pu voir le jour, et le roman a dû, pour se développer, prendre en compte les singuliers événements qui se sont produits durant les premiers mois de 2020.


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